Lettre ouverte aux intellectuel(le)s de la politique, de la presse et du monde culturel

 

La prochaine fois, le feu prophétisait James Baldwin, il y a un demi-siècle. Nous l’avons eu hier dans des émeutes. Sur des voitures.

Et aujourd’hui la tuerie.

Le magma ne se dévore plus les entrailles dans les catacombes, en banlieue. Il trouve des filières, explose et provoque des hécatombes dans le centre-ville.

Pour commenter ces évènements tragiques, Marjorie Nakache, la directrice artistique du Studio-Théâtre de Stains -93-, avait dénoncé au micro de France Info un apartheid culturel. Quelques jours plus tard, le Premier Ministre, pour déterminer les causes de ces mêmes évènements, a parlé d’apartheid social, territorial et ethnique. Cocasse, non ? Ceux qui créent les maux utilisent les mêmes mots que ceux qui les subissent.

Néanmoins, les deux constats se rejoignent : c’est dans des villes de banlieue(s) que naissent les troubles sociaux provoqués par la carence dévastatrice de ces trente dernières années dans l’Education, la Culture, et l’absence de mixité sociale aggravée par l’aménagement de zones : au lieu d’intégrer, on sépare ; au lieu de valoriser on stigmatise. Ce ne sont pas les jeunes qui sont en décrochage, mais le monde politique et culturel. 

 

Notre dernière création Fables de la Fontaine, débute par Les animaux malades de la peste. Ce mal qui répand la terreur. Le Pouvoir va faire ailleurs une guerre pour combattre ce mal qu’il a créé sur son propre sol. On attendait un Léon Blum et on a un chef de guerre.

Car ce sont de jeunes français, des Etéocle sans avenir et sans passé, en plein chaos, qui ont commis, sur leur sol, l’acte d’hybris. En reproduisant le chaos.

 

Que faire ?

Par exemple, Le Théâtre du Soleil, désespérément en quête d’un théâtre résolument contemporain et politique, peut, bien entendu, aller en Inde et réfléchir avec toute une équipe, pour essayer de raconter aujourd’hui le chaos d’un monde devenu incompréhensible. Mais ne croyez-vous pas que c’est dans le chaudron, en banlieue, qu’il conviendrait, également, d’entrer en scène pour sortir de cette aporie ? Et tout deviendrait compréhensible. Penser global, on peut le faire de n’importe quel coin du globe ; mais agir local ? Il est vrai que dans un bois… Vers où se diriger ? Même avec un fil d’Ariane…

J. Ellul ajoute : exister, c’est résister.

Alors, à Stains, nous brûlons… les planches, et, c’était vital, nous avons créé, il y a plus d’une trentaine d’années, dans un ancien cinéma fermé depuis des lustres, en plein centre de la ville –une des plus impécunieuses de la Seine Saint Denis-, un théâtre de proximité résolument contemporain et politique et optimiste qui accueille le public dans sa plus grande diversité, en élargissant notre action au-delà de la ville, de la région et même du pays : implantation mais pas repli. Et ça marche ! C’est dans le plus empêché que ça pousse. (V.Novarina)

Flaubert recommandait de Porter sur Yvetot le regard qu’on accorde plus volontiers à Constantinople. Mais c’est exactement le contraire qui s’est édifié. Dans La société du spectacle, la jeunesse de notre ville est distribuée dans les rôles des « racailles », des « sauvageons », des losers et des dealers, en occultant tout ce qui s’y passe de positif dans la vie associative et culturelle où des femmes et des hommes de tous âges, de toutes conditions et origines (48 ethnies à Stains) œuvrent pour inverser le processus de désespérance et de stigmatisation. Or, cette dévalorisation, c’est votre opération de sape, messieurs les intellectuels. On peut la résumer dans cette réponse lapidaire, à notre invitation à venir voir une création au Studio-Théâtre, d’un critique dramatique du journal de référence, Le Monde: « Paris oui, Stains non.»

Vous pourfendez à longueur de colonne les inégalités, en donnant des solutions pour colmater la fracture sociale, et, dans les colonnes voisines, les  contempteurs créent la fracture culturelle.

 

Cette divergence entre le dire et le faire, est devenue une règle intangible, acceptée par tous. Si le ministre de la Culture recommande aux DRAC d’aider en priorité les compagnies qui créent en banlieue, ses subordonnés s’empressent de faire exactement le contraire. Allant, pour ce qui nous concerne, jusqu’à l’exclusion définitive. Au karcher ! Seule la mobilisation de milliers de spectateurs de Stains et d’ailleurs, de sympathisants, des élus, des personnalités et de quelques journalistes -encore merci à eux tous- a pu faire annuler cet ukase. La violence de l’institution, nous la subissons sans cesse de plein fouet.

La dernière décision du ministère est révélatrice. Il y a cinq ans, nous espérions une Loi de programmation pour combler cette fracture culturelle. Il s’agissait d’élargir le cercle aux compagnies qui créent des spectacles dans les terrains vagues du théâtre comme le formulait Antoine Vitez du Palais de Chaillot. Ainsi, selon de vœu de Montesquieu, tous les rayons seraient enfin égaux en droits. Cinq ans plus tard le ministère de la culture apporte le changement tant espéré en créant une ZEP inédite ( Zone d’Elites Prioritaires), avec le label Compagnies nationales, qui distingue et aide les metteurs en scène déjà aidés et distingués. Modèle parfait d’un repli communautariste.

Vous vous radicalisez, de plus en plus, et vous instituez des appels à projet pour combattre la radicalisation.

Vous préconisez de débloquer de l’argent pour faire du socio-culturel, de l’occupationnel. C’est pratique de balancer l’argent: ça tient à distance. Vous créez des passerelles non pour nous rapprocher, mais pour vous éloigner davantage.

Vous allez nous dire, encore et encore, ce que nous devons faire, alors que vous ignorez ce que nous  faisons déjà depuis des lustres. Vous ne songez même pas que d’autres puissent vous apprendre quelque chose de nouveau ou de différent, O insensé qui pense que je ne suis pas toi ! (Baudelaire) Cette vision mortifère, obstinée, à vous contenter d’a priori, d’idées reçues, ne porte pas témoignage de notre infériorité mais de votre dureté et de votre peur…Une stratégie délibérée pour nous amener à croire ce que vous pensez de nous. (Baldwin)

Vous allez nous apporter, encore et encore, des solutions où seule prévaudra votre pensée unique, cette exception culturelle qui excepte toutes les autres.

Vous savez pourquoi ça ne changera pas ? Parce que vous ne changez pas. Et, soyons lucides : vous ne voulez pas que ça change. Transcendants, vous parlez pour ne pas agir. Vous reproduisez sans cesse les mêmes comportements qui génèrent les mêmes catastrophes, en pire.

Vous vous repliez dans la citadelle du pouvoir. Aucune trompette, aucune clameur ne feront jamais tomber, ni même trembler les murs de cette Jéricho.

A nos amis des TOM, DOM, POM -avec lesquels le Studio-Théâtre de Stains partage souvent un lieu à Avignon- qui soulignaient notre chance d’être aux portes de la capitale, nous leur avions répondu que nous en étions aussi éloignés, insularisés, qu’eux au-delà des vastes océans !

Nous jetons la bouteille à la mer ! En y joignant nos lointaines salutations.

 

Studio-Théâtre de Stains -93-    

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.