Lettre ouverte de l’équipe du Studio-Théâtre de Stains

« La convergence des luttes sociales et environnementales est en route ! » (L’appel des artistes).

Pour adhérer à cette proclamation lénifiante, il ne faut pas moins que notre crédulité, notre absence de mémoire et une largeur de vue que l’on nomme aujourd’hui néo-libéralisme.

L’appel des artistes en faveur des Gilets jaunes, impulsé par le monde cinématographique, bien que tardif et paraissant prévenir les possibles perturbations du Festival de Cannes, a le mérite d’exister.

Cependant c’est le moment d’être vigilants. Pour ne pas être dupes.

Car ce qui est remarquable dans cet échange entre l’Appel des artistes « nous ne sommes pas dupes » et celui de certains Gilets jaunes « nous n’en sommes plus là », c’est cette persistance à exclure des débats ce qui devrait, surtout dans les circonstances présentes, en constituer l’essentiel : la culture. Pire : de l’isoler du social et de l’environnemental. Ce qui permet de passer à la trappe celles et ceux qui sont sur le terrain – là aussi des Gilets jaunes- qui, depuis des lustres, dans toutes les branches artistiques, inventent un nouveau récit (ibid), résistent et œuvrent pour une diversité culturelle qui génère la diversité du public, le partage des richesses communes et des idées, le respect de l’autre. C’est également dans ces carrefours, qu’il faudrait aller voir ce qu’il s’y passe, ce qui permettrait de repérer la différence entre prodiguer l’Idée providentielle que l’on ressort quand il y a péril en la demeure, et appliquer cette Idée. Une conviction, non plus transie en intention abstraite mais développée en action concrète.

Oui, c’est le moment d’être vigilants. Et de témoigner.

Dans cette société du spectacle, le grand show est surtout un appareil de propagande parfaitement contrôlé, nul ne le cache, afin de maintenir, sous d’autres formes, la même domination, ce qu’on se garde de révéler.

Cet Appel des artistes veut nous faire accroire que tout est au mieux dans le meilleur des mondes des Arts. C’est peut-être le cas dans le milieu cinéma où la culture, - starisée par ceux qui disposent du champ médiatique - est distribuée dans le super rôle de Dame patronnesse de toutes les misères extérieures. Masquant ainsi ce qui se passe dans d’autres espaces scéniques, au théâtre par exemple.  

Soulevons un coin du rideau.

Microcosme de la société, notre milieu théâtral, véritable pyramide versaillaise, a toujours exhibé ses divisions, replis, inégalités culturelles, sociales, économiques… et environnementales, spectaculairement affichés au Festival d’Avignon.  Il y a les IN, une dizaine, les possédants, et, dans ses dépendances, les OFF, les laissés pour compte, plus d’un millier. On retrouve les mêmes pourcentages dans la société, pas vrai ?  Les tenants de la culture d’Etat, une minorité, ne se révoltent que pour préserver leurs privilèges et se détacher un peu plus des autres, la majorité. Ainsi, leur rôle ne consiste pas à critiquer une politique qui défend les intérêts de quelques-uns aux détriments de toutes et tous (ib), mais à imiter son mode de fonctionnement, devenant les relais d’une oppression qui pèse sur les plus démunis et appliquent, avec une parfaite absence de retenue, le modèle d’une politique néolibérale qu’ils prétendent combattre. Maîtres dans l’art du mentir-vrai et dans l’interprétation des contre-emplois, ils essaient de nous faire croire qu’ils abhorrent ceux qui les honorent et les décorent. Ils sont enfermés dans une citadelle. Aucune trompette, aucune clameur, de Mai 68 aux Gilets jaunes, n’ont jamais fait tomber, ni même fait trembler les murs de cette Jéricho.

Oui, c’est le moment d’être encore plus vigilants. Et de se souvenir.

Car, dans ce brillant face à face, nous voyons poindre le même processus qu’en 2003 au Festival d’Avignon lors des manifestations des intermittents du spectacle –les Gilets jaunes de l’époque- qui défendaient leurs droits. Détachant son intérêt particulier de l’intérêt commun, sans prendre aucun risque financier, -tout lui sera remboursé- le IN a préféré se retirer.

Depuis, rien n’a changé.

Le mouvement des Gilets jaunes sera-t-il le dernier sursaut ?

La conversion du regard et de la pensée est-elle en route ? Qui l’impulsera ?

Une telle démarche émanant du monde théâtral est impensable.

Cependant, si un pareil regain pouvait naître, nous sommes porteurs de propositions que nous avons réunies à la suite de nos trois débats sur la culture. Nous les avons largement diffusées. Elles peuvent être consultées sur notre site.

 

L'équipe du Studio Théâtre de Stains

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