Il y a 26 ans, nous l’avions rencontré au Studio-théâtre de Stains lors d’une représentation de notre création France parle, d’après La misère du monde, cet ouvrage qui faisait le bilan des années Mitterrand et transcrivait des entretiens que lui et son équipe avaient eu en allant vers les gens. Les problèmes étaient abordés, par les sociologues, avec un réel amour intellectuel, sans commisération, apitoiement, feinte humilité, même dans les cas extrêmes. Plus le sociologue connait les gens et le milieu social dans lequel ils vivent et plus il est en empathie, sans a priori, prêt à découvrir leur caché. Circulent dans ces textes ce qui manque dans les discours politiques : la sincérité. Un langage intègre, vrai, où les mots n’avancent pas masqués.
Son accord pour nous donner les droits, son soutien lors des représentations, nous ont été précieux dans une période difficile où les contacts avec le monde culturel et la presse étaient pratiquement inexistants. Non seulement il légitimait notre action contre l’avis quasi général de ceux-ci, mais il nous a affranchi d’une tutelle dominante qui nous isolait. C’est désormais ce regard lucide et généreux qui, au-delà de l’indignation, nourrit et guide notre action.
Il avait été surpris par le prolongement que la poétique de l’espace théâtral donne au texte. Interprétée par une comédienne, cette femme – avec laquelle il avait eu une entrevue là où elle vivait, oubliée de tous, en fin de droits, en fin de vie sociale, en équilibre sur une planche, à deux mètres du sol, survolant une zone, sur fond de ciel orageux-, sortait d’un chapitre du livre intitulé Sur un fil, « Plus vraie que la vraie ! » nous avait-il dit. Comme s’il la rencontrait à nouveau, l’écoutait autrement ! L’homme de savoir apprenait encore de celle qui savait le moins. La plus démunie dotait le mieux loti.
Grâce à l’ouvrage du sociologue et de son équipe, nous avions pris conscience, effarés et en même temps réconfortés, que ce qui nous réunissait vraiment au niveau national c’était la misère sociale – qu’elle soit de position, ou de condition- dans laquelle une misère intellectuelle nous plongeait. Mais, à la différence de tous ces Zonneurs de leçons installés dans l’ailleurs, qui avaient instauré, comme normes de toutes les pratiques, la lutte de tous contre tous et le cynisme, Bourdieu nous libérait du poids énorme de la culpabilité et nous invitait à réagir. Le livre en main, nous nous disions : ce que je pense dans mon coin, des milliers de concitoyen.e.s de tous les milieux, du SDF jusqu’au directeur du Collège de France, le pensent aussi. Un scellement évident qui permet … à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d’imputer leur souffrance à des causes sociales, et de se sentir ainsi disculpés… que toute politique qui ne tire pas pleinement parti des possibilités, si réduites soient-elles, qui sont offertes à l’action, et que la science peut aider à découvrir, peut être considéré comme coupable de non-assistance à personne en danger… Il continue à nous affirmer qu’on peut défataliser la mise en œuvre de la grande utopie néolibérale et faire autrement à commencer par la défense de l’intérêt public et des acquis sociaux qui sont quoi qu’on en dise parmi les plus hautes réalisations de la civilisation.
Ce qui se passe aujourd’hui avec les Gilets jaunes, Bourdieu le prophétisait quand il écrivait en 1998 dans Contre-feux : Peut-on attendre que la masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime politico-économique soit un jour à l’origine d’un mouvement capable d’arrêter la course à l’abîme ?
A l’aube de 2019, nous espérons que nos rapports avec les pouvoirs culturel, politique, médiatique s’amélioreront, afin d’inverser une inadéquation institutionnalisée et mettre en place de nouvelles formes de communication. Seule la transformation de nos relations avec le pouvoir peut favoriser une réelle modification du paysage culturel et social. Au lieu de maintenir des relations d’hostilité qui ensauvagent la vie, établissons ensemble une synergie créative où il ne s’agirait plus de lutter pour obtenir, mais de communiquer pour partager. C’est Pascal et Bourdieu qui parlaient de réunir la transcendance et le monde. La première ne doit pas se glorifier d’être au-dessus mais de remplir tout l’entre-deux qui la sépare du second. Ce maillage, basé sur la cohérence, peut fonder l’accord entre les esprits. Sinon la situation devient invivable, explosive. Car souvent, pour ne pas dire toujours, ce qui n’est pas pris en compte, c’est la souffrance qu’occasionne l’isolement d’une partie de la population, du territoire. La situation économique du pays est difficile, d’accord. Mais on en parle. On trouve ensemble des solutions.
La cohésion sociale est une priorité à laquelle l’action culturelle contribue. Partagée par le public dans sa plus grande diversité, elle est ce qu’elle exprime au quotidien : la preuve qu’on peut bâtir un avenir ensemble. Agis dans ton lieu et pense avec le monde, nous recommande Edouard Glissant.
Les théâtres de proximité, qui n’ont cessé de s’implanter et d’évoluer en adéquation avec leur environnement territorial, offrent cette possibilité. Reconnaître ces espaces de création, en les dotant d’une structure solide et durable au même titre qu’un CDN, tous égaux en droits, c’est valoriser une ville, ses habitants, en les rattachant au mouvement national. C’est œuvrer ensemble pour une désintoxication sociale : Inverser la tension, parfois la peur que des gens ressentent, a priori, vis-à-vis d’une ville, un département, sa population. C’est enfin prolonger la décentralisation au-delà des périph’ et des océans.
Le Débat national proposé par le chef de l’Etat, avec le contexte de méfiance et de dénigrement dont il est précédé, nous incite néanmoins à y participer. C’est peut-être l’occasion de faire avancer l’idée du Contrat culturel qui associerait dans un projet de démocratisation de la culture, institutions et compagnies.
Nous proposons à tous nos partenaires, notamment au public de Stains et des environs, les compagnies en résidence au Studio-Théâtre, les services publics, écoles, universités, de faire des propositions. Dans un premier temps, ceux et celles qui désirent y participer peuvent nous les adresser. Question : à partir d’un compagnonnage que nous avons pu établir ensemble, quelles perspectives souhaitez-vous tracer dans les mois à venir pour structurer autrement le monde culturel ?
Adressez nous vos contributions à : contact@studiotheatrestains.fr.
Une rencontre au Studio-Théâtre permettra un échange et la mise en place d’une action pour favoriser leur réalisation le jeudi 31 janvier 2019 au Studio Théâtre de Stains.
Dans cette attente,
Bonne année théâtrale à toutes et à tous.
Le Studio Théâtre de Stains