Khan vs. Trump ou la justice immanente

Ils s’appellent Khizr et Ghazala Khan. Leur fils, le capitaine Humayun Khan est mort en héros en Iraq en 2004, en interceptant un camion piégé, sauvant ainsi ses camarades d'une mort certaine. Ses parents furent invités à parler lors de la convention démocrate le 27 juillet. Le père brandit la Constitution américaine en s’adressant directement à Trump : "je vous invite à lire la Constitution, vous y trouverez les articles qui mentionnent l’égalité et la justice". Il l’invita par la suite à se rendre au cimetière militaire d’Arlington: "vous y trouverez toutes les religions, toutes les races qui ont combattu pour ce pays" Puis, lui donna la dernière estocade : "Vous n’avez rien sacrifié ni personne !"

Trump, réputé pour sa susceptibilité déplacée, a répondu par différents Tweets que le père endeuillé l'avait "méchamment attaqué" et plus tard, lors d'une interview télévisée, déclara que la mère du soldat était restée silencieuse durant le discours de son mari, notant qu'"elle n'avait peut-être pas le droit de parler du fait de sa religion".

S'en est suivie une avalanche de réponses de part et d'autres et l'indignation des familles de soldats. S'il y a bien une chose que Trump a bafoué en s'attaquant à la mère d'un héros, c'est la sacralité des familles de soldats et des vétérans américains qui ont fait des sacrifices innombrables pour leur patrie. Ces soldats et familles transcendent les frontières politiques et représentent le socle protecteur du pays. 

Depuis près de cinq jours, les républicains se désolidarisent des invectives trumpiennes sans toutefois abandonner leur soutien à sa candidature mais les fissions du parti républicain sont là et pendant ce temps, les médias américains se penchent pour une fois positivement sur les musulmans américains: 

Le discours de Khan, selon plusieurs observateurs, fut un des meilleurs discours contre Trump. Les parents se sont montrés dignes et à travers eux, l'Amérique a su reconnaître le rôle positif des musulmans, leur patriotisme. Humayun Khan n'est toutefois ni le premier ni le dernier à lutter pour sa patrie. En réalité les musulmans américains ont même participé à la création de la Nation américaine : les premiers furent importés en tant qu'esclaves et Bilali Mohammed participa, en 1824, à stopper l'avancée de l'armée britannique vers l'île de Sapélo.

L’Amérique semble pourtant « découvrir » la présence bénéfique des musulmans et pour cause : les médias, relayés par l'industrie cinématographique, se sont acharnés à peindre un portrait menaçant et lugubre des musulmans. La psyché américaine est constamment alimentée par les stéréotypes du musulman terroriste à telle enseigne que se crée un concept d’"image-prison", selon lequel toute une communauté est essentialisée, pensée et placée dans un imaginaire hors duquel elle ne peut sortir.

Les campagnes présidentielles républicaines depuis les tragiques attentats du onze septembre, ont fait du discours anti-musulman et de la menace islamique leur fond de commerce. Leur cheval de bataille contre Obama en 2008 et 2012 fut son islam supposé. Obama n’osa par conséquent jamais aller à une mosquée ni afficher des liens avec les musulmans américains durant ses deux campagnes par crainte de la controverse. Sa seule visite à une mosquée fut trop court et bien trop tard, à la mosquée de Baltimore le 3 février 2016. 

Et puis vint Trump en 2016 avec son projet de refoulement de toute immigration musulmane. En dévoilant ces derniers jours son côté extrémiste et dénué de compassion, Trump a bien malgré lui alerté l'opinion américaine sur la valeur du patriotisme des musulmans, leur résilience et leur dignité. A travers Khizr et Ghazala Khan, ce sont les près de 4 millions de musulmans qui ont rappelé et loué les valeurs américaines qui leur ont permis de s'établir et prospérer dans ce pays. 

Une leçon à retenir également de ces estocades est que Trump dévoile une propension à adopter un discours extrémiste qui tend même à rejoindre et encourager la violence rétorique de Daesh: le dernier numéro de la revue du groupe terroriste montre en effet une photo de la tombe du soldat Humayun, le qualifiant d'"apostat". Ce matin sur CNN, la porte-parole de Trump a préféré renvoyer la peur en échos aux demandes d'excuses des familles de soldats et vétérans. Pour elle, c'est clair, Khizr Khan fait la promotion de l'établissement de la Charia aux Etats-Unis. Comment? On ne sait pas trop. Daesh et Trump s’avèrent être les deux revers d’une seule médaille : celle du chaos et de la promotion d'une haine aveugle et meurtrière. 

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