Les Philippines, premier champ d'expérimentation de la torture et de l'humiliation US

Que ce soit le simulacre de noyade ou l'humiliation de détenus en recourant à la profanation de préceptes religieux, l'occupation des Philippines par les États-Unis donna lieu à toutes sortes d'exactions dont Abou Ghraïb, Bagram et Guantanamo ne furent que le prolongement.

Les Philippins non reconnaissant des sacrifices consentis par les Américains pour les civiliser. Les Philippins non reconnaissant des sacrifices consentis par les Américains pour les civiliser.

 

Tard dans la nuit du 3 février 1899, le président McKinley fait les cent pas dans la Maison Blanche en invoquant un signe du Ciel. L'opinion publique est alors divisée entre les impérialistes et les indépendentistes. Les Philippines viennent d'être cédées par l'occupant espagnol et McKinley penche pour l'annexion. Une décision inspirée par Dieu dit-il plus tard à un journaliste: "On ne pouvait les laisser livrés à eux-mêmes. Ils étaient inaptes à l’autonomie politique et auraient vite abouti à l’anarchie et au désordre, pire que les guerres espagnoles (…) il n’y avait plus rien à faire pour nous à part prendre toutes [les îles] et éduquer les Philippins, les civiliser et les christianiser et faire du mieux que l’on pouvait à leur égard, tout comme nos compatriotes pour lesquels le Christ était mort [1] ».

De nombreux intellectuels et hommes politiques --issus majoritairement du parti Démocrate-- s'opposaient à cette annexion estimant qu'il fallait respecter la doctrine de la Déclaration d’Indépendance : "pas de gouvernement sans le consentement des gouvernés". McKinley dépêcha néanmoins l’armée deux jours avant la ratification du traité de Paris par le Congrès. Le Sultan des « Maures » (Moros) ou philippins musulmans, s'opposa à la reprise de leur territoire par les Américains et appela à la résistance armée sitôt qu'il vit débarquer les troupes américaines. Bien que les Maures n’aient pas constitué la plus large population de l’Archipel, ils en occupaient toutefois le territoire le plus vaste. Leur soumission à l’ordre colonial était donc capitale pour les échanges commerciaux dans la région. 

En métropole, le gouvernement reçut les échos de la rébellion musulmane et commença à ériger une stratégie de domination mais se heurta à une opinion publique plutôt réticente, considérant que l'Amérique trahissait les valeurs d’indépendance et d’autodétermination pour lesquelles elle a dû se battre elle-même. Une campagne de propagande massive vit le jour (à noter le fameux poème de Kipling "le fardeau de l'homme blanc: les États-Unis et les Philippines rédigé dans ce contexte) et les Maures furent présentés comme des barbares fanatiques qui menaçaient non seulement les troupes américaines mais également les philippins chrétiens. Les Musulmans se muèrent petit à petit en une sorte de race à part, certainement inférieure. Dans les différentes caricatures représentant la guerre dans les Philippines, les Maures étaient renvoyés à leur croyance vue comme animiste et décrite comme similaire à celle des amérindiens pour renforcer l’idée d'une population sauvage, à redresser et éclairer, image d’Epinal du rôle civilisateur des États-Unis. Les Musulmans furent d'ailleurs traités bien différemment des autres sujets coloniaux du simple fait que leur islam les rendait imperméables à la conversion et à la soumission aux invectives des missionnaires qui accompagnaient les officiers coloniaux[3] . 

Le Water Cure Le Water Cure

Les Américains, désireux de mater la rébellion au plus vite, entamèrent une série d'expérimentations dans la torture et l'humiliation. Le but était selon eux d'obtenir un maximum d'intelligence sur les caches d'armes ainsi que les membres d'insurrection. En sus de piller et mettre le feu aux villages, les officiers mirent en place le "water cure" ou cure par l'eau (pratiquée également par la France en Algérie et Indochine). Il s'agissait de plaquer le détenu au sol, les bras et jambes maintenus par trois ou quatre soldats. Ensuite on forçait l'ouverture de la bouche et versait de l'eau en abondance. Un autre soldat pressait alors son pied contre le ventre du détenu pour faire remonter l'eau à la surface et le cycle reprenait. C'est en 1900 et grâce à une lettre du soldat Riley, envoyée aux journeaux d'opposition, que l'opinion américaine entendit parler pour la première fois des exactions des troupes coloniales. L'opinion américaine, comme plus récemment pour l'Irak et l'Afghanistan, pensait jusque-là que leur pays menait une guerre loyale et juste dont l'ambition était de libérer et civiliser un peuple. L'outrage de l'opinion publique ne fut de toute évidence pas assez puissant puisque les incendies de villages et autres massacres se poursuivirent, menant à la tragique  bataille du cratère de Bud Dajo en 1906 au cours de laquelle les troupes du général Wood ont tué entre 600 et 900 Maures (en réalité le chiffre exact demeure inconnu et beaucoup d'historiens estime qu'il est bien plus élevé)  et dont les deux tiers étaient des femmes et des enfants. Justifiant le massacre de civils, le général Wood qui avait dirigé les troupes, expliqua dans un courrier en réponse au secrétaire à la guerre, William H. Taft, qu’: "il convient de noter que les Maures ont combattu non seulement en tant qu’ennemis mais aussi en tant que fanatiques religieux". Le courrier fut transmis au président Roosevelt accompagné d’une note de Taft :" il semblerait que les Maures aient démontré lors de ce combat, la perfidie des barbares Mahométans."  Encore une fois,  les Maures étaient renvoyés à leur religion dite barbare, justifiant ainsi leur déshumanisation.

A noter par ailleurs que les Philippines furent également le champ d'expérimentation de l'humiliation religieuse: un article du Chicago Daily Tribune de 1927, décrit comment Pershing, gouverneur de la Province Maure  entre 1909 et 1913, en plus de torture physique, aspergeait les résistants musulmans de sang de porc sachant que l'animal leur était proscrit. Les détenus morts étaient pour leur part, enterrés auprès de dépouilles porcines pour "souiller même jusqu'à leur âme" pensait Pershing. Il prenait un malin plaisir à utiliser les prescriptions religieuses pour tourmenter les Maures allant jusqu'à relâcher quelques détenus tout en leur intimant l'ordre de raconter les profanations et tortures au reste de leur communauté. Une sombre introduction à l'humiliation et irrespect de la religion que l'on vit à Abou Ghraib et Guantanamo qui ajoutèrent l'humiliation sexuelle ou encore la profanation du Coran dans le même esprit. Un journal d'interrogatoire de Guantanamo repris par Philippe Sands dans son livre Tortures made in USA détaille que le détenu " ne peut pas se promener librement, il ne peut pas pratiquer sa religion s’il le souhaite ; il ne peut pas avoir l’impression d’être un être humain". 

Loin de se repentir de ce passé proche et lointain peu flatteur, Trump et les prochains membres de son cabinet renversent le passé sombre en gloire. Tantôt en estimant que le simulacre de noyade (waterboarding) est une bonne tactique, tantôt en fabriquant des mythes car il faut le rappeler, Trump en février 2016 et alors en campagne à Charleston, a mentionné une anecdote erronée rapportée au général Pershing: il fait l'analogie entre les rebels maures et explique que Pershing a dû faire face à des terroristes "comme nous le faisons aujourd'hui". "Pour les vaincre", poursuit Trump, "il a trempé 50 balles dans du sang de porc(...)L'armée aligna 50 rebelles, en exécuta 49 et dit au cinquantième de retourner dire à sa communauté ce qui s'est passé. Pendant 25 ans, il n'y a eu aucun problème!"

Bien que l'anecdote ne soit pas atypique, Trump a poussé la violence et l'humiliation plus loin encore, laissant transparaître un agenda plus macabre avec un fantasme d'hétérotopie meurtrière qui enverrait un message à l'ensemble des musulmans car, pour reprendre Foucault, le supplice ne vise pas à rétablir la justice mais à réactiver le pouvoir et depuis l'ascension de Trump, l'essentialisation dangereuse des musulmans va crescendo et la pratique de la torture a certainement encore de beaux jours devant elle et rien ne semble présager un apaisement, encore moins une reconnaissance des torts commis. 

Aux Philippines, Pershing trempait les douilles dans du sang de porc pour abattre et dissuader les terroristes © CNN

 


[1] John P. Finley, “The Mohammedan Problem in the Philippines”, The Journal of Race Development vol.5 No.4 (Avril 1915) pp.353-363

[2] James R. Arnold, The Moro War, How America Battled a Muslim Insurgency in the Philippine Jungle 1902-1913, Bloomsbury Press, 2011, p.149

[3] General James Rusling, « Interview with President William McKinley », The Christian Advocate, 22 Janvier 1903 repris par Daniel B. Schirmer et Stephen Rosskamm Shalom (eds)The Philippines Reader, A History of Colonialism, Neocolonialism and Resistance, South End Press, 1987, p.22.


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