USA: la brute vs. le laxiste

En 1941, Orwell écrivait dans The Left News "Il n’est pas particulièrement remarquable que les fascistes et les communistes britanniques puissent soutenir des opinions en faveur de Hitler ; ce qui est remarquable est qu’ils osent les exprimer."

Beaucoup feraient cette même remarque au sujet de Trump et les adeptes de son mouvement "Make America Great Again" (rendre à l'Amérique sa grandeur). Trump fut élu contre toute attente, malgré son racisme notoire, sa misogynie dégoûtante et ses appels à la violence. Le cancer est là et se propage lentement mais sûrement, notamment grâce à un silence déroutant d'une Gauche américaine laxiste. Le danger vient du fait qu'elle n'ose pas ou parfois refuse de désigner comme tels les balbutiements fascistes d'une Amérique impatiente d'instaurer son totalitarisme, avant même l'accès au siège présidentiel de son candidat fétiche.  A deux pas de la Maison Blanche, des saluts nazis aux cris de "Heil Trumpheil notre victoire!" conclurent le discours de Richard Spencer, leader du mouvement "Alt-Right". Pour ce mouvement, l'Amérique revient aux Blancs, toutes les minorités sont perçues comme une menace à la Civilisation Occidentale. Pour eux, Make America Great Again rime avec l'Amérique esclavagiste ou celle ségrégationniste qui remettrait au goût du jour la violence meurtrière du Ku Klux Klan. C'est l'Amérique qui a déporté plus d'un million de Méxicains dans les années 1930 bien que 60% étaient citoyens. Le gouvernement avait gentiment parlé de "rapatriement". La grandeur de l'Amérique que veut Trump, est celle qui a placé 120 000 japonais dans des camps après Pearl Harbor. Pas celle qui prêche la tolérance et qui, en 1788, estimait qu'il serait contraire à l'éthique des Pères Fondateurs de refuser à un musulman l'accès aux élections présidentielles. 

L'élection de Trump n'est pas une blague ou un nouveau show de téléréalité. Le racisme et la violence qui l'accompagnent ne sont pas fictifs. Pour preuve, l'émergence d'une volonté délibérée de censurer et contrôler tout discours d'opposition et ce, dans l'enceinte la plus sacrée: l'université. Nous ne sommes pas encore le 20 janvier --date de l'inauguration-- mais l'extrême Droite ne peut plus attendre et lance des sites de surveillance et de dénonciation des professeurs qui tiennent des discours libéraux: Professor Watchlist. On connaissait Campus Watch qui, depuis 2002, recense les discours antisémites ou allant contre les intérêts d'Israël. Là, il s'agit d'un groupe de jeunes conservateurs qui dénoncent tout argument allant contre ce qu'ils estiment être leurs intérêts et leurs idées. A cela s'ajoute Canary Mission qui, sous couvert de vouloir contrer la rhétorique antisémite (tactique que trop connue), dénonce et place photos et adresses électroniques d'étudiants ET intellectuels, dont les propos sont évalués par les membres du Canary qui vont jusqu'à formuler leurs propres accusations d'antisémitisme et parfois d'apologie du terrorisme. Enfin, des chercheurs indépendants ne se gênent plus pour envoyer des courriers aux professeurs d'études sur le Moyen-Orient ou l'Islam, pour évaluer leurs cours et programmes. Cette prérogative revient pourtant aux institutions et non pas à des individus, quelle que soit leur compétence autoproclamée.

Les sites comme Canary Mission et Professor Watchlist ne sont que le prélude à un système qui sera de plus en plus totalitaire si aucune voix ne s'élève contre. Il ne s'agit pas ici seulement de soutenir Trump ou de laisser libre cours aux idées suprémacistes. Le danger réside dans la démarche proactive de ces groupes et individus transformés en informateurs et justiciers qui, en toute impunité, portent toutes sortes d'accusations sans fondement. La peur est instrumentalisée et la population Arabe et Musulmane Américaine est dépeinte dans son ensemble, comme traître potentielle à la nation au pire, suspecte au mieux. Ceci devrait faire froid dans le dos des thuriféraires de la liberté d'expression et de l'application régulière de la loi. Il n'en est rien pour l'instant. Des professeurs à l'université de Georgetown nous ont dit que des étudiants pro-Trump se sont plaints à l'administration de "malaise" parce qu'ils reçoivent des regards de travers lorsqu'ils portent des t-shirt ou casquettes affichant leur "trumpitude". Pourtant,les jours suivant les élections, dans le même campus et autour, des musulmanes se sont faites arracher leur voile et cracher dessus, des Latinos et Asiatiques furent insultés et parfois frappés . Cependant, c'est la brute qui crie à l'atteinte de son droit à l'expression et à son intégrité, tandisqu'elle dresse une liste presque de "gens à abattre". Cette dernière analogie n'est pas extrême dans un pays où les crimes de haine contre les Musulmans sont en hausse et où le port d'armes est de plus en plus encouragé. 

Foucault mettait en garde contre les déviances du tout-sécuritaire --phénomène et politique de l'Amérique post-onze septembre--et du monolithisme des idéologies qu'il peut engendrer. Sa recommandation?   "Il faut désigner, dans ce qui se passe actuellement, ce qu'il y a de spécifique, s'adresser à cette spécificité et lutter contre elle, en essayant de l'analyser et de lui trouver les mots et les descriptions qui lui conviennent." En un mot, oser désigner et nommer le fascisme pour mieux le combattre. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.