27 février 2023, 8 heures et 16 minutes. Sur la terrasse ombragée d'un bar de la Plaça Reial à Barcelone, Méndez, inspecteur de police, en poste au commissariat d'Atarazanas à Malaga, spécialisé dans la traque des voyous qui débutent et des filets à provisions perdus dans la nature, sirote un café amer que lui a offert mademoiselle Barrios, la tenancière, à la voix aguicheuse, la poitrine opulente et la croupe avenante. Entre ses mains, "Prendre la route", le dernier bouquin de Matthew B. Crawford.
Méndez, après avoir dévoré les 2 oeuvres précédentes de l'auteur américain, "Eloge du carburateur (2010)" et Contact (2016)", savoure, dans ce dernier livre, la puissance de pensée de Crawford… Vivre et analyser la conduite moto/automobile (et, in fine, tout ce qui se rattache aux moteurs à explosion) pour en tirer une "philosophie politique"… voilà qui est fort se dit Ricardo.
Ricardo est convaincu, comme Hannah Arendt et Crawford, que l'être humain est un homo faber qui a besoin de son cerveau mais aussi et conjointement de ses mains pour… créer ou… améliorer. Crawford, philosophe et mécanicien, s'efforce ainsi d'améliorer le mythique coupé VW Karmann Ghia de 1970… Il ne va pas maintenir le véhicule en l'état mais augmenter ses performances en ré-usinant avec haute précision certaines pièces ; Matthew fait ainsi de l'ingénierie populaire… il améliore tout en maintenant la tradition et les connaissances antérieures et c'est ça qui plait au vieux flic…
Hélas, l'ultra-capitalisme de plate-formes, cherche à virtualiser le Monde en programmant l'obsolescence de nos compétences innées… L'auteur analyse finement les conséquences probables ou déjà bien réelles des projets de voiture autonome, de smart city ou de cartographie systématique (Street View ou "l'oeil de Google"). Les titres des chapitres, un brin provocateurs, invitent à leur lecture : "surveiller et punir les chauffards", "rage au volant, interactions cognitives", "de l'automatisation comme rééducation morale" ou encore "l'émergence du moraliste à bicyclette" comme une délicieuse digression…
La déconnexion de l'homme et du réel entraîne pertes de son âme, de ses connaissances encyclopédiques (l'exemple des chauffeurs de taxis londoniens est superbe !) et de son auto-détermination avec, comme seul avenir, un "mode de vie sublime et sans heurt" qu'il n'aura pas choisi…
27 février 2023, 9 heures et 26 minutes. Méndez quitte le bar et se dirige avec une lenteur calculée vers son commissariat de rattachement.