La difficulté du politique. Les mouvements de contestation en Bulgarie

Des mouvements de contestation durent depuis bientôt quatre mois en Bulgarie. Pourquoi les changements politiques, souhaités par une large partie de la population, s’avèrent-ils si difficiles ?

« (…) un échec dramatique qui handicape encore lourdement toute tentative de penser un nouveau dépassement du capitalisme (…) »

               Thomas Piketty, Capital et idéologie

 

Des mouvements de contestation durent depuis bientôt quatre mois en Bulgarie. Les démissions du gouvernement et du procureur de la République, réclamées par les manifestants, se font toujours attendre. Reprochées de rester silencieuses, les institutions européennes ont réagi avec une résolution adoptée le 8 octobre 2020. Les élections prévues en mars 2021 vont probablement valider un Parlement plus fragmenté, mais ressemblant beaucoup au Parlement actuel[1]. Pourquoi les changements politiques, souhaités par une large partie de la population, s’avèrent-ils si difficiles ?

Configuration politique 

Sans majorité au Parlement, le parti au pouvoir Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (GERB), membre du Parti populaire européen (PPE), mène son troisième mandat avec le soutien des Patriotes unis (OP). Les mouvements de contestation demandent la démission du gouvernement et du procureur de la République[2]. Soutenues par environ deux tiers de la population et par le Président de la République, ces manifestations peinent à consolider un réseau de partenaires. Le parti, vu comme un représentant « logique » des mouvements « Bulgarie démocratique » (BD) n’a pas d’élus au Parlement actuel. Les expériences de différents contextes historiques démontrent que les mouvements de contestation efficaces cherchent à associer différentes actions ou partenaires (syndicats, partis, institutions, organisations, etc…) afin d’amplifier la pression de la rue. À quelques mois près des élections législatives, la multiplication des acteurs politiques désireux de s’identifier aux mouvements de contestation ne manquent pas. Tels sont, par exemple, le parti récemment constitué d’un entrepreneur médiatique « Il y a un tel peuple » ou bien le plus grand parti d’opposition au Parlement, le Parti socialiste bulgare (PSB). Pourtant, ces stratégies préélectorales ne participent pas à la constitution d’un réseau de pression efficace, ni à la structuration d’une représentation politique durable. Ainsi, plusieurs forces politiques, comme le PSB, refusent de participer aux discussions sur une nouvelle Constitution, projet lancé en dernier recours par le parti au pouvoir. En même temps, en tant que force politique principale d’opposition au Parlement, les socialistes n’ont pas démontré, par exemple, une forte efficacité concernant le respect des droits collectifs sociaux stipulés dans les traités européens. La Constitution bulgare en vigueur précise clairement que le pays est un État de droit démocratique et social. Les participants et sympathisants des mouvements de contestation en doutent. Le problème réside plutôt dans le décalage entre pratiques et législation. La méfiance entre gouvernants et gouvernés s’est transformée en défiance ouverte.  

Rassemblement de manifestants à l’été 2020 à Sofia qui réclament des élections anticipées. Rassemblement de manifestants à l’été 2020 à Sofia qui réclament des élections anticipées.

Au début du mois d’octobre, un autre événement est venu conforter les attentes pour une alliance autour d’une cause commune qui, enfin, transcenderait les scissions partisanes, suspectées de ne constituer qu’une parade. En effet, les différents positionnements dans le spectre politique semblent cacher dans les coulisses des collusions au profit de cercles économiques privés. Des représentants bulgares au Parlement européen, membres de différentes familles politiques, ont proposé ensemble une discussion sur la situation politique actuelle. Le 8 octobre 2020, la collaboration entre les députés du PSB, membre du PSE, et du BD, membre du PPE, a abouti à l’adoption d’une résolution condamnant les défaillances de l’État de droit et la corruption. Le texte soutient explicitement les mouvements de contestation et adresse des critiques au parti au pouvoir, le GERB, pourtant membre du PPE[3].

Cette résolution a été critiquée comme une action partisane. Certains députés européens estiment qu’il aurait été suffisant d’attendre le verdict des élections en mars 2021. D’autant plus que le Parlement européen n’a pas l’habitude de sanctionner des gouvernements « occidentaux » quand les citoyens de leurs pays manifestent, ajoutent les sceptiques en Bulgarie. Venue un peu tard, la résolution est susceptible d’activer des références historiques d’ingérence dans les affaires intérieures de la part des États de l’Europe. Les participants aux mouvements se demandent pourquoi les institutions européennes ferment les yeux face au pouvoir local à condition qu’il soit servile[4].  

Cette collaboration entre partis a provoqué quelques commentaires qui se sont empressés de saluer une alliance inédite. En effet, le PSB (successeur du Parti communiste bulgare et le BD (successeur de l’Union des forces démocratiques) sont les héritiers d’un ancien antagonisme idéologique. Le clivage, fortement bipolaire, entre socialistes et démocrates a caractérisé la période de l’après 1990. Le schéma idéologique fortement bipolaire se maintient jusqu’en 2000. À toutes les élections, les deux acteurs politiques majeurs, PSB et UFD, se disputent une majorité difficile à atteindre. Le troisième parti, le Mouvement des droits et des libertés (MDL), contesté parce que fondé sur une base ethnique, avec un électorat stable[5], joue le rôle de soutien nécessaire pour la majorité parlementaire.

Dans les années 2000, l’émergence de nouveaux acteurs « inattendus » sur la scène politique et dans les structures du pouvoir, reconfigure cette polarisation. Le Mouvement national Siméon II (MNSII), est fondé par le monarque en exil Siméon Sakskoburggotski, qui gagne les élections en 2001. Le GERB, un nouveau parti créé en 2006, également autour d’une figure « atypique », Boyko Borissov, ancien pompier, puis garde du corps, premier secrétaire du Ministère des affaires intérieures, a mobilisé un discours antiélitiste et ‘patriotique’, peu à peu abandonné au profit d’un discours sur la lutte contre la corruption et pour l’établissement de l’ordre et de la justice. C’est ainsi que le GERB a pu gagner la majorité des votes protestataires aux élections de 2009.

Revendications : consensus à pouvoir transformateur incertain

En 2020, le large soutien aux mouvements de contestation[6] contre le GERB s’appuie sur la critique de la corruption et des défaillances de l’État de droit. Ce thème consolide une union qui semble transcender les clivages partisans. Pourtant, le terme renvoie à des réalités fort disparates et risque de laisser le sens politique des problèmes dans l’ombre[7]. Dans la mesure où la corruption serait un problème de ce gouvernement, elle serait une déformation à corriger par des personnes ou des équipes plus compétentes. Dans la mesure où elle serait une question morale, elle susciterait une opposition relativement large. Le slogan central des manifestations de rue réitère la principale revendication : « démission ». Ce slogan, commun à plusieurs vagues de contestation après 1989 (1989, 1997, 2013), continue d’être le seul fédérateur en 2020. Toute concrétisation de revendications sociales ramènerait potentiellement à un clivage politique. Ainsi, les appellations « anti-mafia » seraient vouées à prendre différents référents et, par conséquent, différentes couleurs. Des participants à diverses orientations défilent contre le gouvernement sous le mandat duquel l’État a continué, dans l’orientation prise après 1989, à se transformer en instrument d’appropriation de biens publics, de règlement de comptes économiques, un instrument de distribution de ressources en faveur d’entrepreneurs privés proches du pouvoir, un instrument judiciaire inefficace[8]. La demande explicitement formulée de la démission de ce gouvernement affirme le souhait d’instaurer un « fonctionnement normal d’un État de droit ».    

Plusieurs études démontrent que la Bulgarie occupe l’une des premières places dans l’UE en ce qui concerne les inégalités, le risque d’exclusion, les niveaux relativement bas de protection sociale[9]. La « pauvreté » et la « corruption » sont les thèmes souvent réservés au pays dans la presse internationale ; ils sont pourtant rarement analysés en relation avec les inégalités. La taxation, principal levier pour corriger les inégalités, fonctionne ouvertement à l’envers[10]. En effet, l’imposition forfaitaire unique de 10 % ne prévoit pas de revenu minimum non imposable[11]. Celui qui achète un pain et celui achète un yacht paient 20 % de TVA. Ces dernières années, les différentes tentatives de discussion initiées par des groupements progressistes se heurtent à des résistances. En 2018, les propositions de la pétition initiée par Bulgarie solidaire – un minimum non imposable et une TVA plus souple pour des produits de première nécessité – ont été rejetées par l’Assemblée nationale[12]. Plusieurs économistes, hommes politiques, analystes sont même fiers de l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers.

L’adhésion des pays de Europe de l’Est à l’UE a, en effet, permis de maîtriser un peu le jeu et de ne pas arriver aux niveaux exorbitants de concentration de capitaux observés en Russie. Pourtant, ces petits pays ont intégré un espace économique qui ne pratique aucune politique commune en matière de fiscalité et de réduction des inégalités. Au sein de cette famille, les forces de la concurrence fiscale entre États membres limitent forcément les velléités de redistribution ; les plus petits pays sont de facto incités à devenir des quasi-paradis fiscaux[13]. Les partis de gauche ont pratiquement disparu du paysage (comme en Hongrie, Pologne, Tchéquie) ou bien, s’ils n’ont pas disparu, ont joué un rôle important dans la transition au capitalisme (comme en Bulgarie). Sur un plan global, les transformations politico-idéologiques au cours des dernières décennies sont essentielles pour comprendre l’évolution des inégalités et les possibilités de revaloriser et reconstruire un monde plus redistributif[14]. Un autre scénario était-il possible après 1989 ? Aurait-on pu mettre en place des institutions social-démocrates plutôt que de se lancer dans une dérive oligarchique et inégalitaire, se demande Thomas Piketty.

Les revendications audibles des mouvements de cet été construisent un consensus autour de la seule justice punitive. Cette réalité peut être vue, aussi, comme l’effet de la constante valorisation des solutions d’expertise en politique tout au long de la « transition postcommuniste » ; elle met, une fois de plus, la justice sociale entre parenthèses. Une nouvelle génération avec une grille de lecture différente émerge progressivement. Elle ne se réfère plus au clivage communiste/anti-communiste des années 1990. L’appellation anti-mafia pour nombre de jeunes renvoie à l’idée de justice sociale. Plusieurs petits groupements d’une gauche « alternative » comme LevFem, La Bulgarie solidaire, dVersia ont participé aux mouvements en essayant de diversifier les slogans, en introduisant les thèmes d’une réforme progressive du système d’imposition, de défenses des droits sociaux des travailleurs. La voix de ces petits groupements a une audibilité dans des espaces publics critiques à portée limitée, essentiellement dans la capitale.

Manifestations de l’hiver 2013 contre les entreprises qui détiennent le monopole de production de l’électricité. Pancarte : « ČEZ, E.ON, EVN – dehors ! » Manifestations de l’hiver 2013 contre les entreprises qui détiennent le monopole de production de l’électricité. Pancarte : « ČEZ, E.ON, EVN – dehors ! »

En 2013, les mouvements de contestation contre un autre gouvernement du même parti actuellement au pouvoir, le GERB, ont commencé avec des revendications sociales : beaucoup de personnes avec des ressources modestes avaient des difficultés pour payer leurs factures d’électricité. Parmi les revendications, on pouvait entendre des slogans pour une nationalisation des entreprises productrices d’électricité et leur soumission à un contrôle citoyen. Pour la première fois après 1989, on a vu des habitants dans les petites et moyennes villes sortir dans la rue avec des revendications sociales. Le gouvernement du GERB a démissionné sous la pression des contestations de l’hiver 2013 ; le gouvernement suivant, formé avec le mandat de la deuxième force au Parlement, le PSB, devenu cible des contestations de l’été 2013 dans lesquelles ont pris part beaucoup de Bulgares de l’étranger, a démissionné à son tour en 2014. Les mouvements de la deuxième vague ont continué toute l’année dans la capitale sous le slogan « démission »; ils ont ignoré les revendications de la première vague ; vers la fin, plusieurs slogans se sont teints de l’anticommunisme hérité des années 1990. Ce développement idéologique a facilité le résultat des élections anticipées en 2014 : le même parti, le GERB, a commencé son troisième mandat[15].  Le parti qui fait figure d’inchangeable a instauré une hégémonie surtout à un niveau local, grâce à la distribution des subsides de l’UE. Ce système maintient un statuquo politique difficile à combattre. Les arguments de « stabilité macro-économique », de toute évidence importants pour Bruxelles, ont assuré une longue vie à ce parti au pouvoir. 

Justice redistributive et difficulté du politique

Attendues avec enthousiasme comme une arrivée de la démocratie, les premières élections multipartites de juin 1990 surprennent l’intelligentsia : le Parti socialiste, héritier du Parti communiste, obtient, sans coup d’État, au nom d’une dictature du prolétariat cette fois-ci, la majorité des voix, soit 52,75 %, contre 36 % pour l’Union des forces démocratiques.

« Le temps nous appartient». Meeting de l’UFD, le 7 juin 1990, au centre de Sofia. Le meeting imposant a été qualifié par la presse internationale comme la fête de la victoire de l’opposition aux premières élections multipartites du 10 juin 1990. « Le temps nous appartient». Meeting de l’UFD, le 7 juin 1990, au centre de Sofia. Le meeting imposant a été qualifié par la presse internationale comme la fête de la victoire de l’opposition aux premières élections multipartites du 10 juin 1990.

Les résultats des premières élections dans les autres pays sortant du communisme offrent des comparaisons décevantes pour les intellectuels bulgares, désireux de s’évaluer par rapport à d’autres espaces situés « plus à l’Ouest ». Ainsi, les partis ex-communistes n’obtiennent qu’une deuxième, voire une troisième ou une quatrième place en Tchécoslovaquie, en Hongrie ou en Pologne. La déception des sympathisants de l’UFD et des leaders démocrates s’avère en décalage avec les horizons d’attente de la grande majorité des citoyens « mal informés » qui ont voté pour le PSB[16].

Le vote de la « province » en faveur du PSB a été le plus souvent interprété comme un résidu du passé duquel il conviendrait de se débarrasser. Cette perspective « transitologique » attribue une valeur exclusive à la voie d’un futur unidirectionnel, tout en négligeant les incertitudes et les bifurcations. Si on change d’optique, il pourrait être possible d’avancer l’hypothèse que les habitants des petites localités ont anticipé certains aspects du développement négatif pour eux du modèle capitaliste qui a généré ce soutien au socialisme. Il est peu probable que ce vote soit déterminé exclusivement par l’influence de la propagande communiste d’avant 1989. Ce n’est pas la nostalgie de leur jeunesse, mais l’espoir de préserver des bribes du projet économique socialiste qui les a incités à voter pour le socialisme[17]. Ils ne savaient pas que le parti allait se lancer dans la transition vers le capitalisme.

Après 1989, la capitale et sa région ont connu un boom économique et démographique aux dépens de plusieurs régions désormais abandonnées par les politiques et plus tard désertées. La situation dans le village bulgare est, aussi, la conséquence directe de la manière dont la restitution des terres a été faite. Très peu soutenu dans les petites localités, l’UFD a voulu s’attirer du soutien, en procédant à la restitution de la propriété privée rurale, comme de la propriété privée urbaine. La démarche du retour des terres nationalisées « dans leurs frontières réelles » d’avant 1946, a été catastrophique. En 1992, quand cette logique a été imposée par le gouvernement de l’UFD[18], 90 % des héritiers des anciens propriétaires des terrains nationalisés vivent dans les villes et ont depuis longtemps rompu le lien avec le travail de la terre. Ils se sont vus propriétaires de petits lopins de terre dispersés ; et ceci, dans une situation où la nouvelle législation crée des obstacles au marché de la terre. Si le parti socialiste a continué d’être perçu comme gardien du monde rural par nombre d’habitants des villages et des petites villes, c’est, aussi, à cause de l’association de l’UFD avec les intellectuels urbains. Les analogies avec une « ignorance » ou une « nostalgie », avancées par certaines analyses, non seulement n’ont pas contribué à l’éducation du « peuple », mais, ont renforcé cette opposition idéologique qui reflète un clivage social. Dans les imaginaires qui participent à l’identité politique, la division entre le rural et l’urbain reste inconciliable. Ce manque d’inter-reconnaissance est curieux puisque les observations anthropologiques révèlent des liens de longue date entre ces deux « mondes » ; ces connexions sont au cœur des dynamiques sociales observées[19]. La distinction rural-urbain s’avère plutôt un idéal-type[20].    

Au cours de toute la décennie d’après 1989, une polarisation extrêmement dualiste mais aussi exclusivement rhétorique, qui fait de démocrate le synonyme d’anticommuniste, marque la vie politique d’une manière durable. Autant ces polémiques publiques se montrent virulentes, autant la distinction gauche et droite disparaît dans les programmes des forces politiques. L’accent étant mis sur l’aspect politique du changement, les programmes des trois partis adverses (PSB de gauche, UFD de droite, MDL de centre-droit) ne présentent qu’un tableau abstrait, sans mentionner de mécanismes institutionnels pour la maîtrise des transformations économiques. Les élites politiques se cachent ainsi derrière des idéologies politiques abstraites et similaires qui répondent à de vagues espérances. C’est ainsi que la « décommunisation » s’affiche comme « projet politique ». Cet espace pseudo-politique jouait en faveur des détenteurs de positions de pouvoir et au détriment de la grande majorité des spectateurs. C’est ainsi que le danger de contester les mécanismes ou les stratégies des élites a été détourné. La gigantesque reconcentration du pouvoir économique a été rendue possible, dans une grande mesure, grâce notamment à l’idéologie de l’anticommunisme qui a caché l’essence de la transition[21].

L’ancien bâtiment du comité central du PCB se sépare d’un symbole, le 4 octobre 1990. Photo : Georgi Panamski. L’ancien bâtiment du comité central du PCB se sépare d’un symbole, le 4 octobre 1990. Photo : Georgi Panamski.

Les aspirations libérales des années 1990 se sont construites dans le sillage de l’héritage des dissidences. L’imaginaire « postsocialiste » place un signe d’équivalence entre libéralisme, démocratie, marché libre, droits de l’homme et néolibéralisme[22]. Après la signature des accords d’Helsinki en 1975, les droits de l’homme deviennent la référence centrale de beaucoup de mouvements « contestataires ». Tout au long des années 1980, les groupements formés autour des causes se sont saisi des engagements officiels des pays de l’Est pour le « respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales » (point 7 des accords) afin de revendiquer par exemple la liberté d’expression. La fusion des concepts d’inspiration libérale comme droits de l’homme, tolérance, liberté individuelle, ainsi que la distinction entre société civile et État, sont nourries par les universitaires emportés par la volonté de démonter l’hégémonie du système soviétique et de s’identifier aux traditions libérales «occidentales »[23]. Beaucoup d’universitaires durant cette période initiale cultivent, aussi, une image idiosyncratique du libéralisme économique et de la démocratie, où le marché libre et la propriété privée seraient un élément intrinsèque aux échanges économiques et humains, une composante qui précède et conditionne toute démocratie. Cette manière de penser et d’imaginer le libéralisme et de l’identifier au néolibéralisme reste très spécifique à cette région (Europe de l’Est) et à la période (début des années 1990)[24].

Aujourd’hui, le BD, héritier de l’UFD, qui fédère des sympathisants essentiellement dans la capitale et à l’étranger, incarne la lutte anti-corruption. Nombre de sympathisants de cette « droite urbaine »[25], ne comprennent pas ceux qui continuent de voter pour l’« autre droite », le GERB, également membre du PPE. Les mouvements actuels de contestation en Bulgarie se concentrent sur le « bon fonctionnement » de l’État et de l’appareil judiciaire. Ces revendications risquent de dissimuler d’autres questions, notamment, l’affaiblissement du politique, en réduisant ces institutions à un instrument pour limiter les mauvais usages des individus[26]. La précisions de ces revendications, pourrait, en revanche, conduire à une reconsidération de l’idée de justice. Dans la logique libérale des droits individuels, la justice est une valeur morale. Dans une communauté politique, le véritable sujet des droits (de l’homme) est le collectif[27] ; la justice est inséparable de la redistribution. Les droits collectifs, en redistribuant, contribuent à empêcher la concentration excessive de ressources qui favorise la collusion entre le monde politique et le monde économique. La fermeture de l’horizon de la réduction des inégalités ouvre l’espace des conflits identitaires qui, en l’occurrence, se définissent par le capital culturel. Le déplacement du clivage politique entre libéraux-conservateurs et nationalistes-conservateurs en Europe de l’Europe se l’Est suggère une évolution qui a commencé à concerner aussi les démocraties occidentales[28].

   Dans la conception « antagoniste » de la démocratie libérale, la politique représente une tension permanente[29] qui produit des changements. Si on sépare le « libéral » du « démocratique », l’universalisme désincarné de l’homme au singulier, en se substituant au « dèmos », dépolitise la vie politique. Chantal Mouffe appelle ce détournement de la tradition démocratique le « paradoxe démocratique »[30]. La situation globale post-politique s’avère en même temps post-démocratique, puisque la souveraineté du « dèmos » est discréditée et le gouvernement est remplacé par un savoir-faire technique qui représente des droits devenus exclusivement individuels.

Les mouvements de contestation peuvent être interprétés comme un moyen pour que les sociétés se reconstruisent à nouveau, en produisant « une communauté politique, fondée sur des principes inclusifs, par-delà leurs différences sociales, politiques et culturelles »[31]. Le « dèmos » en tant que sujet politique s’identifie à la totalité des citoyens. Mais « totalité » ne signifie pas consensus qui peut au contraire effacer le politique. La justice redistributive se réalise dans un cadre institutionnel et politique qui présuppose un lien social. En 2020, les mouvements de contestation ont adressé au pouvoir politique des revendications pour une justice judiciaire. Quelle est la place que les gens (ceux qui manifestent dans la capitale et ceux qui ne manifestent pas) sont prêts à accorder à la justice sociale qui présuppose une redistribution, mais, aussi, une reconnaissance, une justice judiciaire, mais, aussi, une justice sociale ? Quelle est la place qu’ils sont prêts à accorder au vote comme moyen de participation politique ?  

La participation aux premières élections multipartites en 1991 s’élève à 90,3%, ensuite, en 1991, à 83%. Le Parlement actuel a été élu avec les voix de seulement 52,35% des citoyens ayant droit au vote. Une minorité de seulement 48,66% de votants s’était rendue aux urnes en 2014, aux élections anticipées organisées suite aux mouvements de contestation de 2013. Le pays devient-il une « démocratie de l’abstention »[32], comme la plupart des pays européens ? Comment les mouvements de contestation peuvent-ils contribuer à la constitution d’une « totalité » qui ne se réduit pas à un territoire à faible cohésion sociale ?

Cette histoire récente peut paraître « locale » parce qu’elle se passe dans un pays marginal ; pourtant, elle met en évidence des dynamiques qui sont au cœur des processus globaux. L’expérience communiste soviétique a été reconnue comme un facteur qui handicape encore lourdement toute tentative de penser un nouveau dépassement du capitalisme, et qui constitue l’un des principaux facteurs politico-idéologiques expliquant la montée mondiale des inégalités[33]. Il est désormais possible de reconnaître le sens politique de l’expérience « post-communiste ».

 

 

[1] Selon les sondages, le Parlement suivant sera fragmenté : six partis dépassent la barrière de 4 % ; le GERB et le PSB obtiennent environ 20 % chacun. Dans cette configuration, la difficulté de former un gouvernement convaincant sera réelle. Enquête, Alpha research, septembre 2020. https://alpharesearch.bg/post/971-produljavashta-podkrepa-za-protestite-i-neiasen-izhod-ot-politicheskata-kriza.html

[2] Pour comprendre le déclenchement des mouvements de contestation, voir : Nadège Ragaru, « Quatre questions sur les mobilisations sociales en Bulgarie », 22 septembre 2020. https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/les-mobilisations-sociales-en-bulgarie

[3] « Résolution du Parlement européen du 8 octobre 2020 sur l’état de droit et les droits fondamentaux en Bulgarie », 8 octobre 2020, 2020/2793(RSP). https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2020-0264_FR.html

[4] Georgi Medarov, « Les élites de l’UE ferment les yeux face au pouvoir local s’il est suffisamment servile »,  Marginalia, 26 août 2020. https://www.marginalia.bg/aktsent/georgi-medarov-elitite-ot-es-sa-sklonni-da-si-zatvaryat-ochite-za-avtoritarnite-i-dori-ponyakoga-napravo-banditski-pohvati-na-mestnoto-upravlenie-stiga-poslednoto-da-e-dostatachno-servilno/

[5] Le pourcentage de la minorité turque, en 1992, est de 9,44 %. Institut national de statistiques.

[6] Enquête, Alpha research, Sofia, septembre 2020. https://alpharesearch.bg/post/971-produljavashta-podkrepa-za-protestite-i-neiasen-izhod-ot-politicheskata-kriza.html

[7] Georgi Medarov, art. cit.

[8] Sur les affaires de corruption, diffusées dans les médias en 2019, voir : Assen Slim, « La Bulgarie : entre économie de réseau et corruption », Diplomatie, n° 52, août-septembre 2019. https://www.areion24.news/2019/10/17/la-bulgarie-entre-economie-de-reseau-et-corruption/2/

[9] Le constat est confirmé par nombreuses recherches. Voir par exemple : « Addressing inequalities. European semester thematic factsheet », European commision, 2017. https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/file_import/european-semester_thematic-factsheet_addressing-inequalities_en_0.pdf; Vesselin Mintchev, Venelin Boshnakov, Alexander Naydenov, “Sources of Income Inequality: Empirical Evidence from Bulgaria”, rapport, janvier  2011. https://wiiw.ac.at/sources-of-income-inequality-empirical-evidence-from-bulgaria-dlp-3204.pdf.

[10] “Addressing inequalities. European semester thematic factsheet”, European Commission, 2020.

 https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/file_import/european-semester_thematic-factsheet_addressing-inequalities_en_0.pdf

[11] Avancée par des économistes, l’idée commence à être débattue à partir de 2003. L’impôt forfaitaire non progressif a été adopté en 2008 par le gouvernement de la triple coalition formée par le PSB, Mouvement national pour la stabilité et le progrès (NDSV) et le MDL, dirigé par le leader du parti socialiste. La Bulgarie a adhéré à l’UE en 2007.  

[12] Voir les débats autour de l’étude : Ognian Kassabov, Ivaylo Atanassov, Vania Grigorova « Impôt forfaitaire ou bien démocratie ? Pour une réforme fiscale progressive en Bulgarie », collectif Novi levi, 2018. http://novilevi.org/publications/publications/flat-tax-democracy-pdf et la pétition : http://solidbul.eu/spravedliva/petitsia

[13] Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Seuil, 2019.

[14] Ibid.

[15] Les mouvements de 2013 ont été étudiés plus en détails par Valentina Georgieva, Jana Tsoneva, Boyan Znepolski.

[16] L’UFD gagne dans les grandes villes – Sofia, Plovdiv, Varna –  et le PSP dans les petites villes et les villages.

[17] Gerald W. Creed, « Deconstructing socialism in Bulgaria”, Michael Burawoy & Katherine Verdery (eds), Uncertain Transition: Ethnographies of Change in the Postsocialist World, Oxford, Rowman and Littlefield, 1999.

[18] La première loi du 22 février 1991, adoptée par le Parlement à majorité absolue socialiste (PSB), prévoit une privatisation des terres collectivisées aux héritiers qui souhaitent la cultiver. Le principe qui prévaut est celui de l’appartenance de la terre à ceux qui la cultivent. Les paysans adeptes de l’idée de coopération restent l’électorat fidèle au PSB. Après la perte des premières élections, l’UFD se radicalise à droite ; nombre de formations « centristes » de la coalition sont éliminées. Aux élections d’octobre 1991, l’UFD gagne de justesse (34,36% des voix) contre le PSB (33,14% des voix).  

[19] Ger Duijzings (ed.), Global Villages: Rural and Urban Transformations in Contemporary Bulgaria, London/New York, Anthem Press, 2013.

[20] Daniela Koleva, “Rural, urban and rurban : everyday perceptions and practices”, Ger Duijzings (ed.), op. cit., p. 137-152.

[21] Petya Kabakčieva & Duhomi Minev, La transition. Élites et stratégies, Sofia, Presses de l’Université de Sofia Saint Kliment Ohridski, 1996.

[22] Svetlana Dimitrova, Raisons de dire, façons de faire. Intellectuels en Bulgarie postsocialiste (1989-2009), Lille, ANRT, 2010.

[23] Barbara Falk, The Dilemmas of Dissidence in East-Central Europe: Citizen Intellectuals and Philosopher Kings, Budapest, Central University Press, 2003.

[24] Zhivka Valiavicharska, “How the Concept of Totalitarianism Appeared in Late Socialist Bulgaria. The Birth and Life of Zheliu Zhelev’s Book Fascism”, Kritika: Explorations in Russian and Eurasian History, vol. 15, n° 2, 2014, p. 303-334.

[25] L’appellation est utilisée dans les médias et la vie quotidienne.   

[26] Wendy Brawn, Undoing the Demos: Neoliberalism's Stealth Revolution, New York, Zone Books, 2015.

[27] Georgi Medarov, Jana Tsoneva, « Les contradictions des droits de l’homme », Georgi Medarov (ed), Quel est le sujet des droits des droits de l’homme, Sofia, KOI, 2014.

[28] Thomas Piketty, op. cit.

[29] Chantal Mouffe, « La ″fin du politique″ et le défi du populisme de droite », Revue du MAUSS n° 20, 2002, p. 178-194.

[30] Chantal Mouffe, Le paradoxe démocratique [The Democratic Paradox, Londres/New York, Verso, 2000], Paris, Beaux-Arts de Paris éditions, 2016.

[31] Boyan Znepolski, « Les protestations bulgares en 2013 : la guerre des récits », Politika.io, janvier 2019. https://www.politika.io/fr/notice/protestations-bulgares-2013-guerre-recits

[32] Pour reprendre la formule de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l'abstention, Paris, Folio Gallimard, 2007.

[33] Thomas Piketty, op. cit.

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