Faire réussir les élèves malgré eux

L'évolution des exigences scolaires ne va pas dans le bon sens. D'un contrat de réussite avec les élèves, il est maintenant acté une exigence de réussite malgré eux. Je dresse un 1er bilan doux-amer après quinze ans d’enseignement. Loin de signifier un constat d'abandon, il sonne plutôt comme une envie de changer les choses, et d'inviter les familles à le faire avec nous.

Etre professeur en lycée depuis une quinzaine d'années me permet d'avoir une vision, forcément subjective mais étayée de l'évolution de notre système scolaire, de nos élèves, de nos pratiques en tant qu'enseignant. Je n'abonderais pas la rengaine du "c'était mieux avant", "le niveau baisse sans arrêt".

Cependant, ce passage symbolique de quinze années passées dans l'éducation nationale m'invite à réfléchir sur ce qui a changé durant cette période. Il n'est clairement pas possible de tirer un bilan universel mais d'essayer d'identifier une tendance. Ainsi, quand je parlerai "des élèves", "des parents" je ne parlerai évidemment que d'un certains nombres d'entre eux mais qui représentent une part de plus en plus importante dans les établissements.

Au début de ma carrière, mon sentiment était que l'éducation nationale nous demandait de faire réussir le plus grand nombre d'élèves possible avec eux. Maintenant je dirais que depuis quelques années, le contrat tacite est de faire réussir tous les élèves malgré eux. Je vais tâcher de vous expliquer pourquoi. 

Dans mon lycée, lycée d'une petite ville d'île de France située à la campagne, le niveau, comme l'indique les statistiques officielles, n'est pas très élevé. Beaucoup de parents en CSP (Catégorie socio-professionnelle) défavorisées, collèges de secteur type REP+, ZEP (tout un tas de sigles désignant des conditions difficiles, chez nous plus lié au niveau scolaire que pour la violence). Cependant la plupart des élèves et leur parents étaient impliqués dans la réussite scolaire. Et quand je dis impliqué, je ne vise pas beaucoup plus loin que faire ses devoirs, apprendre son cours, se rendre à toutes les évaluations, rattraper les cours ou les devoirs lors des absences, avis écoutés lors des conseils de classe. J'avais alors le sentiment d'être un des maillons de cette chaîne de réussite ou tout au moins de cette volonté de faire le mieux possible pour l'enfant. 

Aujourd'hui, l'expression "les faire réussir malgré eux" est vraiment mon sentiment qui prédomine. "Malgré" signifie bien que l'Institution nous demande de faire réussir tous les élèves, quel que soit leur niveau, leur envie, leur souhait même de faire des études. Ainsi, il est de plus en plus difficile pour ne pas dire utopique de voir une classe ou la grande majorité aura fait ses devoirs, appris son cours pour la séance suivante, assisté à toutes les évaluations. Le soutien ou l'assistance des parents n'est plus la règle de mise. Et il est clair que la délétère réforme du bac enfonce ce clou. Le contrôle continu étant la règle, toutes les notes comptent, de près ou de loin, pour le dossier ou le baccalauréat de leur enfant. Il faut ainsi oublier l'idée même d'évaluation formative avec l'objectif d'une progression dans le trimestre. Les contestations, appels à la direction, demandes de justification augmentent mois après mois. On pourrait presque comprendre les parents. Dans un domaine devenu clairement concurrentiel (l'orientation dans le supérieur passant par une plateforme obscure "parcoursup" dont les algorithmes d'attribution des orientations posent question), les familles s'inquiètent en permanence de la conséquence de chaque note. La fraude n'est plus une pratique marginale. Et n'espérez pas mettre un 0 ou une sanction en cas de fraude avérée (utilisation téléphone, copie ressemblant intégralement, police, alinéa, couleurs comprises à un corrigé d'internet) sans devoir rendre des comptes. Il pourra vous être demandé, par votre direction de trouver "un compromis". Nous revoilà au fameux #pasdevague. 

Cela semble donc contradictoire avec mon sentiment de perte de soutien des familles puisque celles-ci sont très concernées par les notes. Mais l'investissement s'arrête souvent là. Tels des prestataires d'un service privé, nous devons des résultats aux usagers. Les parents ne veulent pas entendre qu'ils ont partie prenante dans la réussite de leurs enfants et que nous avons besoin d'eux. Assister au cours doit suffire à faire réussir leur progéniture. Et c'est un son de cloche qui résonne aussi au sein même de l'Institution. Les inspections  indiquent clairement ou à mots couverts que la journée scolaire doit suffire aux élèves. Mais qu'en est-il de la répétition, de l'entraînement? Qui peut penser que pour la lecture, les tables de multiplication, les différents temps ou encore des verbes irréguliers, seule une découverte et manipulation forcément limitée (vu la lourdeur des programmes) en classe suffirait à faire intégrer toutes ses notions majeures? C'est ici selon moi une (je dis bien une car les origines des difficultés sont multiples évidemment) des raisons de la baisse, non pas des résultats scolaires (puisque l'Institution fait en sorte de calquer le pourcentage de réussite désiré aux modalités d'évaluation adéquates) mais des exigences scolaires. Il ne me vient plus à l'idée de proposer aux classes de 2021 une évaluation que j'aurais proposée en 2006. La qualité et quantité de rédaction ne peut plus être la même, l'ampleur des notions à réviser ne peut plus être la même. Il est vrai que paradoxalement, sur le papier, les programmes sont de plus en plus ambitieux. Education à la citoyenneté, à la santé, aux médias, au développement durable, chapitres à rallonges. Le contenu des programmes scolaires est devenu un argument politique pour le ministre en activité, peu importe ensuite la possibilité même de l'appliquer sur le terrain. Ce n'est plus son problème.

Les pédagogues sont alors sollicités pour identifier la méthode la plus adaptée pour faire réussir les élèves. Des pratiques comme la pédagogie inversée sont par exemple testées. Il s'agit, comme son nom l'indique d'inverser les modalités d'apprentissage: demander aux élèves de découvrir et d'apprendre le cours chez eux et de s'entraîner, de faire des exercices en classe afin de pouvoir remédier aux difficultés. Sur le papier, cela semble intéressant, ou en tout cas digne d'expérimentation. Mais les constats sur le terrain sont différents. Donnez une vidéo (format ludique ou agréable s'il en est) à regarder afin de découvrir la notion de sélection naturelle accompagnée de quelques QCM afin de vérifier la compréhension et programmez des exercices d'application, de raisonnement pour la séance suivante; vous constaterez que ce programme devra probablement être revu puisque, 40, 50, 60 70 % des élèves n'auront pas fait leur travail. Quoi faire dans ce cas? Considérer que c'est leur problème et travailler les exercices prévus, quitte à "laisser tomber" ceux qui n'auront pas regardé la vidéo? Notre fonction et fibre d'enseignant nous l'interdit. 

La mode, puisqu'il est de la pédagogie comme dans la mode, les concepts à appliquer vont, viennent et reviennent, est un retour à la nécessité de donner du travail à la maison, les fameux "devoirs" (après des années où il a été considéré comme hérétique de donner des exercices à faire à la maison au nom du sacro-saint principe d'égalité afin de ne pas défavoriser les élèves n'ayant pas les conditions matérielles ou familiales pour travailler à la maison). Je n'évoque même pas qu'il n'est matériellement pas possible de consacrer le temps nécessaire à la correction systématique que nécessiterait le fait de donner des devoirs puisque le temps n'est déjà pas suffisant pour finir correctement le programme. La proportion des élèves ayant fait le travail demandé ne sera pas suffisante pour considérer que la pratique de telle ou telle notion  a été acquise. Et je ne parle pas de filières pour des élèves en difficulté ou "a-scolaires", je suis enseignant en filière générale, notamment en filière "scientifique" réputée la plus sélective. Je dois, par souci d'honnêteté, reconnaître que la crise sanitaire et les modifications de fonctionnement (confinement, enseignement hybride, demi-jauge, fermeture, ouverture) ne sont évidemment pas des conditions optimales pour la réussite des élèves. Cette situation difficile a été dramatique pour la motivation et les conditions de travail de beaucoup d'élèves. Mais face à une situation globale, je ne peux m'empêcher de penser qu'un surcroît d'envie, de volonté de se battre pour son propre avenir aurait permis d'en limiter les impacts, en tout cas bien plus que de baisser les bras ou même de s'en servir comme excuse pour ne plus travailler du tout.

Il est de bon ton de terminer un article, un billet, par un côté positif ou de proposer des solutions. Je n'aurais pas la prétention d'en détenir.

Je suis un enseignant sur le terrain et j'essaie de faire au mieux, pour le bien, toujours, de mes élèves. Que puis-je dire d'autres qu'il serait souhaitable d'en finir avec le collège unique afin de ne pas contraindre des élèves à avancer année par année, ballotés par des résultats difficiles pour se retrouver au mieux avec un diplôme qui ne sera pas suffisant pour s'insérer dans le monde du travail? Cela implique forcément une revalorisation de la filière professionnelle notamment qui a tant perdu de son attractivité alors qu'elle correspond bien souvent au meilleur moyen pour des élèves de s'accomplir. (Cela implique aussi par voie de conséquence que les parents acceptent d'y orienter leurs enfants alors qu'aujourd'hui c'est loin d'être le cas, les parents refusant ce "déshonneur" et nous accusant de briser le rêve de leurs bambins). Ré-enchanter (terme inutile et creux mais c'est un hommage au langage institutionnel dont on nous abreuve) la valeur du travail scolaire avec l'aide de parents impliqués dans la scolarité de leurs enfants. 

La réussite des établissements privés est finalement à créditer au côté des arguments optimistes. Cela montre qu'il existe encore des parents investis. Je ne peux que regretter (et je concède une certaine jalousie) que là ou les exigences de travail sont fortes (le privé) et louées par les parents, celles-ci le sont beaucoup moins (dans le public) et contestées. A nous de reconquérir ce public afin que des familles dont l'inscription dans le privé est parfois un crève-cœur ou tout au moins une vraie hésitation, soient convaincues qu'il est possible d'attendre du service public les mêmes exigences d'excellence. Que ces familles se rassurent, nous ne baisserons pas les bras. 

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