L'année des méduses

Nous resterons inconsolables.

Take me out tonight / Where there's music and there's people / Who are young and alive ("There Is A Light That Never Goes Out" - The Smiths).

Je suis un fan de rock. Cette salle du Bataclan, je l’ai fréquenté un nombre incalculable de fois. J’en connais les moindres recoins. Oh oui, il y faisait parfois un peu trop chaud, surtout au fond, à cet endroit où le plafond est particulièrement bas. Et quand on arrivait tard, on devait rester derrière, là où on y entendait un peu trop les conversations des gens au bar. Mais c’était un endroit cool et rock’n’roll, où l’on avait toujours plaisir à aller, où l’on retrouvait les copains. Que cette salle de concert ait pu devenir le théâtre d’un tel carnage, perpétué par une poignée de fous furieux, de barbares animés d’une telle haine de l’homme, me glace d’effroi. Certains de mes amis y étaient ce soir-là, ce satané vendredi 13. Par miracle, ils s’en sont tous sortis, certains se sont cachés pendant des heures, dans des cagibis ou sous les toits, d’autres sont restés couchés par terre et ont du ramper sur les corps ensanglantés au moment de la délivrance. Mais d’autres, des amis d’amis, des connaissances un peu plus lointaines, y sont restés. Ces gens-là, ces filles et ces garçons, c’étaient mes frères, c’étaient mes soeurs. On partageait une passion commune, une même sensibilité. Comme l’écrivait le critique François Gorin, écouter du rock, « c’est vouloir l’amour toujours plus grand qu’il n’est ». Depuis vendredi soir, je vous pleure mes amis. Impossible de penser à autre chose. Impossible.

Et comment ne pas pleurer tous ceux, tombés sous les balles aux terrasses de cafés ou de restaurants, ces lieux de vie qui font de Paris, cette ville tellement appréciée dans le monde ? Terrible de penser que je me baladais avec insouciance, quelques jours avant, dans ces rues du Xème et du XIème arrondissement. Le vendredi précédent, j’y avais même entrainé un ami, qui venait de se faire larguer : « Viens, c’est un quartier qui bouge, ça va te changer les idées », lui avais-je dit. On avait terminé - un peu ivres c’est vrai – à 3h du matin, près de la rue de Charonne. Je me souviens très bien : il y avait de la joie dans ses yeux. Il était content d’être là, avec un copain, à Paris. Et moi, j’étais foutrement heureux aussi. Une semaine plus tard, au même endroit, des terroristes possédés canardaient des innocents à la Kalachnikov, comme dans un jeu vidéo. Au même moment, quatre autres jouaient les kamikazes à l’entrée du Stade de France. Au-delà de toutes les conjectures, une chose apparaît, limpide : c’est bien le bonheur collectif que ces soldats de la mort ont voulu abattre. Salles de spectacle, stades, bars, cafés, restaurants : des endroits joyeux, des endroits de partage, des endroits où l’on oublie pendant quelques heures, entouré d’amis,  un monde déjà si sombre et négatif.

Samedi après-midi, j’ai fermé mon ordinateur. Plus le courage de supporter ce flot incessant de news tragiques. Besoin de se déconnecter, de souffler un peu, de se vider la tête. Dehors, la ville était morte et je n’avais pas envie que la nuit tombe. Le moindre son louche me faisait sursauter. Un ami rescapé me racontait qu’en allant à l’hôpital le matin, il avait bondi au simple bruit d’une voiture faisant marche arrière. En tentant de laver mon cerveau de ces images d’horreur qui me hantaient, comme pour me raccrocher à la beauté du monde, j’ai repensé à mon enfance. Gamin, j'avais l'impression que la vie était douce. On n’avait pas de smartphones, pas d'écrans plats,  mes parents n'étaient pas très riches, mais on était heureux. L’été, j'allais me baigner en Méditerranée et à l'époque, il y avait rarement des méduses. Avec mes copains, on faisait le poirier dans l’eau, on buvait la tasse, on s’éclaboussait et on rigolait. Et puis maintenant, on doit vivre avec tout ça : la peur du terrorisme, la peur du chômage, le repli individualiste. Une génération maudite : SIDA, chômage de masse, crises financières, capitalisme débridé, réchauffement climatique, trou de la couche d'ozone, nuage de Tchernobyl, retour du fascisme, apparition d'un nouveau terrorisme religieux.  Il faut être sacrément costaud pour encore tenir debout.

Alors bien sûr, il faudra continuer à défendre notre mode de vie, si précieux, celui que le monde entier nous envie : continuer de faire la fête, de boire et de manger, continuer à baiser et à trinquer aux étoiles, sans dieu ni maître. Mais pitié, ne tombons pas dans l’arrogance, cette arrogance si désinvolte de la classe dominante. Car il ne faudra jamais oublier que ce monde, ce sale monde, si horriblement inégalitaire, nous avons contribué à l’enfanter et à la nourrir. Et qu’il faudra bien, un jour, en finir avec cette idéologie néo-libérale suicidaire, qui nous pourrit la vie. Et en finir aussi avec ces partis en perdition et leurs médias affiliés, qui nous la vendent depuis 30 ans. Le 11 janvier, j’étais aussi triste qu’aujourd’hui. Mais j’avais refusé de défiler derrière ces hypocrites. Ces dirigeants qui soutiennent par pur intérêt économique des monarchies pétrolières étroitement liées aux organisations terroristes. Qui continuent à leur vendre des armes et des avions. Qui humilient toujours un peu plus les pauvres, les déclassés, dont les fils, sans avenir, deviennent ensuite du pain béni pour les recruteurs terroristes. Qui sont capables de défendre des mémoranda inhumains comme ce fut le cas, il y a quelques mois, en Grèce.

Faire confiance à ces gens-là, à ces tartuffes, ce n’est plus possible. Les voir à la télé bomber le torse - comme Valls récemment au journal de TF1 - en disant qu'on va voir ce qu'on va voir, donne simplement envie de vomir. La réalité est qu'on vient de subir deux attaques terroristes d'une ampleur inouïe en moins d'un an, qu'ils sont effrayés, totalement dépassés par les événements et que le ministre de l’Intérieur, le Premier Ministre et le Président de la République sont toujours tranquillement en place. La vérité est que leur politique économique antisociale, violemment inégalitaire, prend l'eau de toutes parts et qu'ils en sont réduits à attendre la croissance comme la pluie en plein désert. Les voir-là, avec leur air grave de circonstance, oui, ça me dégoûte. Ils ne savent faire que ça : commémorer, pleurer, et montrer les gros bras. Mais dès qu'il s'agit de passer aux actes, c'est autre chose : ils baissent leur froc devant les marchés de capitaux, devant les monarchies du Golfe et devant les Américains. Forts avec les faibles, faibles avec les forts, voilà leur credo.

Quand j'entends Macron souhaiter que plus de jeunes Français aient envie de devenir milliardaires, ça me fout hors de moi. Car c’est bien de cela dont on crève : de cet individualisme forcené, de cette société consumériste, de cette logique de la compétition à tout prix. En trente ans - et avec un coup d’accélérateur sidérant ces dix dernières années - on a laissé des pans entiers de la population française au bord de la route, les jetant littéralement aux mains des extrémistes de tout poil, fascistes ou autres intégristes religieux. Car s’il n’est pas question de confondre les bourreaux et les victimes ou d’excuser ne serait-ce qu’un instant ces tarés qui ont perpétué des crimes qui dépassent l’entendement, il faudra bien sortir de ce bourbier pour éviter que ça se reproduise. Il faudra bien, au-delà des pleurs et des postures morales, comprendre les mécanismes qui peuvent mener un gamin élevé en France à devenir un monstre qui tue de sang-froid ses propres compatriotes. Dans une interview aux Inrocks, Myriam Benraad, une spécialiste de l’Irak et du monde arabe, a cette phrase terrible : « L’Etat islamique est l’envers du décor sanglant de la mondialisation ».http://www.lesinrocks.com/2015/11/15/actualite/letat-islamique-est-lenvers-du-decor-sanglant-de-la-mondialisation-11788004/

Les signaux d’alarme n’ont pourtant pas manqué de sonner depuis une vingtaine d’années : des attentats terroristes, des crises financières dévastatrices, des résultats électoraux effrayants (Le Pen au second tour en 2002).  Mais les partisans de l’idéologie dominante - ceux qui ordonnent de privatiser, de casser les services publics, de briser des acquis sociaux historiques, ceux qui renforcent partout la domination du capital, ceux qui plongent des millions de gens dans la précarité, dans le chômage, qui criminalisent la contestation sociale, etc. – n’ont jamais modifié leur ligne. Pire, cette idéologie s’est même renforcée par les effets de ses propres errements. Un comble ! Ainsi voit-on  depuis plus de 20 ans, se succéder des gouvernements de gauche et de droite, des alternances sans alternative, d’accord sur tout, jusqu’à cette aberration actuelle : un gouvernement de gauche qui pulvérise tous les compteurs dans la surenchère libérale, faisant encore pire que le gouvernement conservateur qui l’a précédé. Je concluais mon texte précédent, écrit quelques jours après les manifestations de janvier, par un appel à la révolte. Aujourd’hui, cet appel, je le réitère mot pour mot. Je forme le vœu que la jeunesse qui pleure aujourd’hui ses morts, passe la seconde et tende la main à cette classe dominée, ravagée par la mondialisation. Je forme le vœu que ce traumatisme nous pousse à revoir en profondeur notre modèle de société et nous réconcilie avec les valeurs d’égalité et de fraternité, ces valeurs que des personnes de tous bords politiques, qui avaient collectivement vécu l’horreur de la Seconde Guerre Mondiale, avaient synthétisé dans le programme du Conseil National de la Résistance. Un avenir meilleur est à ce prix.

La dernière fois que je suis retourné en Méditerranée, je me suis fait piquer par une méduse. La première fois en plus de 30 ans. Quand j'étais gamin, on en voyait de temps en temps des méduses, mais c'était rare. On s'amusait à les pêcher à l'épuisette et à les ramener sur le sable. Selon les dernières études scientifiques, il y a désormais des méduses tous les ans en Méditerranée. Il y a 30 ans, la fréquence c'était une fois tous les 8 ans. Les raisons ? Le réchauffement climatique et la surpêche. Voilà, même ce plaisir-là, on nous l'a enlevé, ce simple plaisir de gosses qui jouent dans l'eau. Ma nièce, qui apprend à nager, s'est faite piquer aussi. Les jours suivants, elle a du rester assise sur la plage. D'ailleurs il n'y avait pratiquement plus personne dans l'eau. Dans un monde normal, elle devrait pouvoir s'amuser dans l'eau avec ses copines, s'éclabousser et rigoler. Dans un monde normal, on devrait pouvoir aller à un concert de rock le sourire aux lèvres, être content d'être-là à côté de sa copine ou de son copain, de sa femme, de son mari ou des ses amis, une bière à la main, taper du pied et chanter à tue-tête comme un benêt. C'est ça qu'ils ne comprennent pas ces connards qui veulent qu'on ait envie de devenir milliardaires. Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est la douceur de vivre. C'est ça qu'ils sont en train de nous supprimer. Je ne veux plus jamais revivre ce vendredi 13 de cauchemar. Parce que, dans un monde normal, l’année des méduses, ce n’est pas tous les ans.

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