Nuit Debout : de l'offensive à l'inoffensif

En quelques semaines, le mouvement social le plus important et consistant des 10 dernières années en France, s’est littéralement vidé de sa substance subversive pour prendre la forme d’un village alternatif sympathique et ultra-connecté. A l’heure où la purge néo-libérale n’a jamais été aussi violente, il est urgent de réarmer la lutte politique plutôt que de créer un nouveau Christiania.

C’est une vidéo, diffusée il y a quelques semaines sur les réseaux sociaux, que l’on a regardé ahuri. Conçue et montée comme un clip de campagne d’une liste étudiante candidate à l’élection du Bureau des Elèves, elle aligne une succession de portraits de jeunes – et de moins jeunes – filmés face caméra. Souriants et heureux d'être là, ils tentent de nous convaincre par leur enthousiasme de rejoindre le mouvement #NuitDebout. Les visages sont resplendissants et les plans de coupe ad hoc, montrant une Place de la République festive - ensoleillée le jour, illuminée la nuit –, renforcent cette impression de joie de vivre collective. En négatif subliminal apparaît évidemment ce même lieu qui vit se recueillir l’année précédente des milliers de personnes après deux vagues d’attentats ensanglantant la capitale et ses alentours. A vrai dire, un bon publicitaire n’aurait pas mieux fait pour signifier la renaissance après la mort, la joie après la tristesse, etc. Un truc à rendre jalouse Anne Hidalgo. Les Youtubeurs à l’origine de l’initiative #OnVautMieuxQueCa, y sont forcément bien représentés (Ludo, le grand bavard d’Osons Causer - qui semble également l'auteur de la vidéo en question -  ou encore Tatiana, la jeune présentatrice du Fil d’Actu). Et à la toute fin du clip, c’est l’intellectuel Frédéric Lordon – l’un des instigateurs de Nuit Debout – qui s’y colle : « Ce serait idiot de ne pas en être, rejoignez-nous » nous dit-il tout sourire, alors que le sur-titre qui défile en bas de l’écran annonce « Ce serait idiot de ne pas en mettre » (sic). Une vidéo qui contraste singulièrement avec celle, captée quelques semaines plus tôt, à la veille de la grande manifestation du 31 Mars. On y voyait le même Lordon, remonté comme une pile électrique au beau milieu d’un amphi de Tolbiac en totale surchauffe, rempli à raz bord. Assis à la tribune, micro à la main et quasiment le couteau entre les dents, il motivait la foule étudiante façon leader soixante-huitard, à coup de punchlines fulgurantes et de vannes bien senties à l’encontre du pouvoir et de la pensée dominante. Un discours puissant et percutant auquel répondait le brouhaha des étudiants appelant à la Grève Générale. Incontestablement, un vent de révolte et d’insoumission flottait dans l’air ce soir-là. Quelque chose que l’on n’avait pas entrevu en France depuis des lustres.

Le lendemain fut un succès. Malgré la pluie battante qui rinça une grande partie de la France - dont Paris -  près d’un million de personnes  - syndicats et étudiants en tête - défilèrent dans le pays. Pour le gouvernement, ce 31 Mars fut un jeudi noir. Les maigres concessions lâchées courant mars, suite à la pétition en ligne et aux premières manifestations étudiantes et lycéennes contre cette loi ignoble, n’étaient pas parvenues à calmer la grogne. Pire : la jonction redoutée entre la jeunesse et la classe ouvrière – soit le cauchemar de tout pouvoir - commençait à prendre forme. Boostés par le succès inattendu du film « Merci Patron », documentaire engagé qui s’inscrivait parfaitement dans cette atmosphère de contestation sociale, les deux compères Ruffin et Lordon sentirent le bon coup et créèrent le concept Nuit Debout sur un principe simple : plutôt que de rentrer chez soi après la manif, occuper une place afin de solidifier l’unification des luttes et d’adopter collectivement une posture offensive et affirmative. Traduction pour les amateurs de foot : remettre le pied sur le ballon en jouant collectif et vers l’avant.

Enthousiasmé par ce mouvement de révolte spontanée, après des années de léthargie collective qui permit aux idéologues néo-libéraux d’enregistrer des victoires sans précédent, j’en fus immédiatement solidaire. Mais rapidement, un double mouvement se mit en œuvre : les manifestations étudiantes - qui avaient pourtant toutes les raisons de s’intensifier - furent sensiblement moins suivies alors même que le mouvement Nuit Debout, pensé à la base pour 2 ou 3 jours, se déployait plus que jamais, non seulement Place de la République à Paris, mais également dans de nombreuses villes de province. Aujourd’hui, sur l’ensemble du territoire, l’occupation des places semble avoir purement et simplement remplacé les manifestations. En outre, Nuit Debout a subi au fil des jours et des semaines une étrange mutation : lancé comme un outil de convergence des luttes, il s’est assez rapidement transformé en expérience de démocratie à petite échelle. Sur ces places, libéré du poids des partis politiques traditionnels, on y vote désormais tous à main levée en assemblée générale et on y discute de grands thèmes comme la décroissance, le féminisme, le revenu inconditionnel, etc. Des stands de nourriture s’y sont montés, des ateliers divers et variés s’y sont improvisés et le mouvement s’est totalement auto-organisé : il dispose désormais d’une télé, d’une radio, d’un service de sécurité, d’un service communication, d’une infirmerie, etc. En clair, Nuit Debout est devenue une sorte de société autonome en petit format, suivant les principes de la démocratie directe, une espèce d’oasis libertaire au milieu de la ville, évoquant les expériences des communautés hippie des années 70. Grande nouveauté : l’utilisation massive des réseaux sociaux et de nouvelles applications interactives comme Periscope qui permettent de capter et diffuser en vidéo live l’ambiance de Nuit Debout, mais également de la commenter. L’une des rares stars de la Nuit Debout est d’ailleurs le jeune Rémy Bruisine, qui couvre les soubresauts du mouvement depuis le début et qui suit chaque jour, smartphone au poing, les raids sauvages et les happenings nocturnes des membres les plus actifs et mobiles de la Nuit Debout.

En retournant Place de la République la semaine dernière, et constatant l’évolution du mouvement par rapport à ses débuts, j’ai pensé à Christiania, cette communauté auto-gérée qui a investi depuis le début des années 70, l’un des quartiers de la ville de Copenhague au Danemark et qui fonctionne selon ses propres lois, avec sa propre monnaie. Le quartier est encore habité par quelques hippies mais il est désormais régulièrement visité par locaux et touristes, qui viennent y passer quelques heures pour y fumer un joint, assis sur la butte qui domine le quartier. Evidemment, Nuit Debout est encore loin d’avoir développé un tel niveau d’autonomie et reste avant tout un mouvement protéiforme qui ne se limite pas un quartier mais qui s’est au contraire répliqué dans de nombreuses villes de province et même à l’étranger. Reste que la tendance qui semble de plus en plus se dessiner au fil des semaines est celle d’une utopie libertaire qui prétend réinventer l'agora de la Grèce Antique. Comme le souligne le journaliste Eric Dupin, on peut entendre des gens à Nuit Debout avoir pour ambition de créer « une mini-société parfaite ». Le YouTubeur Ludo, omniprésent sur Internet et dans les médias (invité à deux reprises par Mediapart, par Arrêts sur Image et présent sur la vidéo de propagande de Nuit Debout), semble assimiler l’expérience politique à « libérer la parole » ou  « se retrouver tous ensemble autour d’un mafé ». Mignon.

A titre personnel, cette vision, certes sympathique, mais puérile de la politique me dérange. Les enfants qui jouent au cowboy avec un revolver en plastique ne sont pas des cowboys. Ceux qui jouent aux médecins avec un stéthoscope Fischer Price autour du cou ne sont pas davantage médecins. De la même manière, je ne pense pas que quelques centaines de personnes qui s’exercent à la politique façon cité athénienne sur une Place de Paris en votant pour tout et n’importe quoi à main levée, fassent réellement de la politique. Les jeunes de banlieue qui cramaient des voitures en 2005 faisaient de la politique, les ouvriers qui séquestrent des patrons lors de plans de licenciement font de la politique. Et les jeunes étudiants et lycéens qui, au début du mouvement contre la loi El-Khomri, appelaient à la grève générale et entraient en conflit direct avec le pouvoir en place, faisaient de la politique. Faire de la politique, c’est d’abord partir de situations concrètes, jugées inacceptables ou injustes.  Comme l’affirme très justement la philosophe Chantal Mouffe dans Libération, « la politique, c’est justement par définition, le domaine de l’antagonisme, du conflit ». A force de caricaturer la politique comme un exercice gentillet entre gens de bonne compagnie, de refuser le conflit comme essence même de la politique, on finit par se faire surprendre par le retour de la vraie violence, voire même la barbarie.

On rétorquera ainsi à Ludo, qu’il ne suffira pas d’un mafé pour faire venir à Nuit Debout les jeunes de banlieue. Il ne suffira pas d’inviter quelques associations pour attirer à Nuit Debout les populations les plus dominées et humiliées de notre pays (les ouvriers, les chômeurs, les jeunes issus de l’immigration, etc). Banlieues Debout a l’ambition - certes très louable – de développer le mouvement in situ, en banlieue. Mais on voit bien que ça a du mal à prendre. Que sont présents finalement toujours les mêmes (les animateurs les plus engagés, les responsables des différentes associations présentes dans les quartiers) et que sont absents les principaux concernés : les jeunes. Et comment pourrait-il en être autrement ? Comment un mouvement, parti dans un trip libertaire intello, totalement hors-sol, avant même d’avoir obtenu la moindre victoire politique, pourrait-il attirer des gens qui vivent la violence du néo-libéralisme et de la politique ultra-sécuritaire au quotidien, de façon concrète ?  Comme l’a très bien noté Pascale Fourier dans cette lettre ouverte à Frédéric Lordon : "Il n'est plus temps d'avoir des préventions, de donner le temps au temps, de se perdre dans des luttes vaines. « Décroissance », qu'ils disaient. Vais-je aller chez les prolos qui déjà tirent le diable par la queue pour leur dire : « Eh, gars, convergence des luttes : tu es dans la mouise, mais est-ce que tu as déjà pensé à la décroissance ? Viens à Nuit Debout ! »".

L’échec de Nuit Debout est flagrant. Premièrement, l’objectif minimum du mouvement – le retrait de la loi El-Khomri – n’a toujours pas été atteint et à moins d’un retournement de situation ou d’une remobilisation étudiante et syndicale massive, il est peu probable qu’il le soit. A force de clamer sur tous les tons que c’était « un objectif presque secondaire », il a fini par ne plus devenir un objectif du tout. Le gouvernement et le patronat se frottent les mains, les salariés les plus fragiles et même les chômeurs risquent de vivre des lendemains qui déchantent. Une réalité un peu vite oubliée par notre ami Lordon qui nous a maladroitement rejoué le coup de l'avant-garde gauchiste. Deuxièmement,  la convergence des luttes n’existe quasiment pas ou alors à un niveau très sommaire. En refusant de rester un mouvement militant, engagé dans une lutte et doté d’objectifs politiques clairs, et en voulant devenir de manière assez infantile une gentille expérience de démocratie directe ouverte à tous, Nuit Debout s’est condamné à l’impuissance politique. Alors même que la soirée préparatoire au lancement de Nuit Debout était intitulée « Leur faire peur », on peut, sans trop se tromper, affirmer aujourd’hui que Nuit Debout ne fait plus peur à personne. Au départ, les politiques s’y rendaient un peu incognito, aujourd’hui n’importe quel star peut s’y balader pépouze comme on se rend au zoo, sous les caméras de BFMTV. Même Daniel Schneidermann, invité sous la tente de Télé Debout, l’avoue : « les médias vous aiment bien ». Bien évidemment : quoi de plus pittoresque que des jeunes sagement assis au beau milieu de la Place de la République, en train de voter sur le temps de parole qu’on doit accorder à Yanis Varoufakis pour son passage à la tribune ?

Les organisateurs de Nuit Debout sont dans une telle optique petite-bourgeoise de séduction, qu’il n’ont pas su gérer l’épisode Finkielkraut. Dans le cadre d’une lutte politique ou sociale, les adversaires ne sont pas les bienvenus. Rien d’étonnant à ça : simple question de cohérence idéologique et d’honnêteté intellectuelle. Dans le film « La Haine », Matthieu Kassovitz filme ses trois héros (Saïd, Vinz et Hubert) se faire importuner par une équipe de journalistes, au lendemain d’une nuit d’émeutes. Face à la caméra du JRI pointé vers eux et à l’arrogance de la rédactrice, les insultes fusent (« On est pas à Thoiry ici ! » lâche Hubert)  et Vinz finit par les caillasser pour les faire déguerpir. Si Nuit Debout était resté ce mouvement subversif opposé à la Loi Travail mais plus largement à la dérive néo-libérale et ultra-sécuritaire du pouvoir en place, d’abord Finkielkraut n’aurait jamais risqué sa peau au milieu de la Place de la République - pas plus que les journalistes représentant les médias dominants - mais même s’il avait eu l’inconscience de s’y rendre, personne n’aurait trouvé anormal qu’il se fasse chahuter.  Mais à partir du moment où Nuit Debout à la haute ambition de recréer la démocratie sur la Place de la République, le mouvement doit en accepter les règles fondamentales, à commencer par celle qui consiste à affirmer que toute personne ayant des idées différentes des nôtres puisse avoir la liberté de les exprimer sans être menacé d’exclusion. Finkielkraut, aussi réactionnaire soit-il, est loin d‘être un crétin et a pris Nuit Debout a son propre piège.  Plutôt que de tenter maladroitement de se justifier comme l’a fait Fédé Davout et de se prendre des leçons de savoir-vivre par Najat Vallaud Belkacem, il vaudrait mieux accepter que c’est le positionnement même de Nuit Debout, le cul entre deux chaises, qui conduit à cette contradiction.

Même si je suis en désaccord avec l’évolution du mouvement et convaincu de son innocuité, je continue à défendre Nuit Debout car je persiste à penser que nombre d'idées défendues par ses membres sont justes. Qu’il me soit quand même permis de railler ici l’arrogance de certains, qui n’ont pas de mots assez durs pour condamner l’expérience espagnole des Indignados et de Podemos. Quelque soit le regard qu’on porte sur ce mouvement, et aussi critique pouvons-nous être – et je le suis - ; il est tout de même difficile de nier que nous sommes encore très loin d’avoir accompli ce que, eux, ont réalisé. A vrai dire, quand je vois certains membres de Nuit Debout, affirmer avec morgue qu’eux, ne sont pas Indignés mais « Révoltés », je ne peux m’empêcher de partir dans un grand éclat de rire.

 

 

 

 

 

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