Agir au-delà du vote : résister et se désabonner

A storm is threatening / My very life today / If I don't get some shelter / Oh yeah, I'm gonna fade away (Jagger/Richards).

Pendant des mois, la presse française s’est employée à torpiller la campagne de la France Insoumise, incarnée par Jean-Luc Mélenchon. Une attitude irresponsable et anti-démocratique, qui révèle un alignement intégral des médias du pays sur les intérêts de l’oligarchie dominante. A rebours des dynamiques qui travaillent la France en profondeur, notamment au sein de sa jeunesse  - qui a voté en masse pour la France Insoumise -  les organes d’information apparaissent, eux, totalement largués.

Pour la première fois depuis 1981, la Gauche apparaissait en mesure de perturber le jeu de l’alternance sans alternative en cours depuis plus de 30 ans. Voyant le danger poindre à l’horizon et les chars russes déjà rouler sur les Champs-Elysées, la presse de droite a sorti l’artillerie lourde et les deux dernières semaines de campagne furent un festival presque comique où Mélenchon fut réduit - comme il fallait s’y attendre - à la figure d’un dangereux dictateur communiste en puissance. Quant aux médias de gauche, bien aidés par le service public audiovisuel, ils ne furent pas en reste et rejouèrent à l’identique la partition de 2005. Face à un mouvement remettant en débat leurs deux grands impensés (l’Union Européenne et la géopolitique), ils serrèrent les rangs et montrèrent les crocs. Préférant le fiasco complet de la diplomatie des Droits de l’Homme à la BHL plutôt que le retour de la diplomatie westphalienne. Préférant perpétrer l’échec de l’Union Européenne plutôt que d’en entreprendre une sévère remise en cause.

Ainsi, plutôt que de porter un regard critique sur les programmes politiques afin d’éclairer ses lecteurs, auditeurs, téléspectateurs sur les grands enjeux de notre temps, la presse préféra imposer son propre storytelling, réduisant le débat politique à une course de petits chevaux. Mélenchon fut ainsi davantage harcelé pour sa non-participation à la Primaire de Gauche ou par des appels incessants à ranger sa candidature derrière celle de Benoît Hamon, que questionné sur son programme écologique, économique, social et géopolitique. Un tel traitement fut épargné au candidat du PS, qui pourtant végétait depuis plusieurs semaines avant le scrutin à 7-8 % et qu’il termine finalement à peine au-dessus de 6%.

Présenté comme un journal indépendant au carrefour des gauches, on aurait espéré d’un journal comme Mediapart qu’il élève le débat. Incapable de comprendre la dynamique autour de la France Insoumise, qui était pourtant visible depuis des mois, le journal resta enfermé dans son carcan atlantiste, social libéral et européiste, cadenassant tout débat dérangeant. Peuplé de vieux journalistes ayant œuvré à acclimater la gauche au néo-libéralisme, à la religion européiste et à une vision néo-conservatrice des relations internationales depuis les années 80, et de rédacteurs quadras élévés au lait de ce biberon, il ne fallait peut-être pas s’attendre à autre chose.

Hier soir, alors que la Gauche ravalait ses larmes, Fabrice Arfi tweetait rageur : « Donc, Jean-Luc Mélenchon n'appelle pas ce soir à faire barrage au post-fascisme. #PudeursDeGazelles ». Ainsi le co-auteur de l’article le plus ordurier envers le leader de la France Insoumise, qui a contribué à propulser le FN au second tour en pilonnant le seul mouvement de gauche susceptible d’y parvenir, s’arrogeait le droit de donner des leçons de morale. Sans commentaires. On repense à cet article visionnaire et puissant de Jean Baudrillard publié il y a 20 ans dans les colonnes de Libération qui analysait notre rapport au Front National de Jean-Marie Le Pen sous un angle inédit : « Alors que la droite incarnait les valeurs morales, et la gauche au contraire une certaine exigence historique et politique contradictoire, aujourd’hui, celle-ci, dépouillée de toute énergie politique, est devenue une pure juridiction morale, incarnation des valeurs universelles, championne du règne de la Vertu et tenancière des valeurs muséales du Bien et du Vrai, juridiction qui peut demander des comptes à tout le monde sans avoir à en rendre à personne ».

La lutte politique contre le FN, la France Insoumise l’a menée durant toute la campagne. Et l’exploit d’avoir arraché aux griffes de l’extrême-droite le vote des jeunes et une partie du vote ouvrier n’est pas un mince exploit. Les pyromanes de Mediapart , repeints aujourd’hui en Pères la Morale, ne peuvent pas en dire autant. Eux qui n’ont cessé de manifester une hostilité malsaine et déséquilibrée envers un mouvement politique nouveau, massivement investi par les jeunes.  Eux qui ont poursuivi pendant les longs mois de campagne une politique éditoriale malveillante au mépris de ses propres lecteurs.  Cette gauche posturale, désancrée du réel, devra bien, un jour, se regarder en face.

Sans être militant du mouvement lancé par Jean-Luc Mélenchon – à titre personnel, je préfère militer pour des idées que pour une quelconque organisation – je reste pour autant déçu qu’un journal progressiste ait pu déprécier à ce point tout un pan de la Gauche, qui représente aujourd’hui 20% de l’électorat. Pourquoi soutiendrais-je un journal en ligne – fut-il indépendant – qui récite le même catéchisme que Libération ? Pourquoi continuerais-je à payer 9 euros par mois un abonnement pour lire des papiers de journalistes détestant ma Gauche aussi viscéralement?  Il est donc temps pour moi de mener le combat des idées d’émancipation ailleurs qu’à Mediapart. Hors les murs. Adios !

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