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Billet de blog 10 mars 2011

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Exode et migrations en Tunisie: quand la société civile se réveille

Au moment où l’Union Européenne s’alarme de l’arrivée de quelques milliers de jeunes tunisiens sur les côtes italiennes et déploie une « mission Frontex » pour combattre l’afflux de ces migrants économiques, la Tunisie accueille à bras ouverts plus de cent mille réfugiés de Libye en une dizaine de jours. C’est une situation exceptionnelle dans ce pays qui rappelle l’invasion italienne de la Libye, un siècle plus tôt, et l’exode massif qu’elle a engendré vers les pays frères voisins.

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Au moment où l’Union Européenne s’alarme de l’arrivée de quelques milliers de jeunes tunisiens sur les côtes italiennes et déploie une « mission Frontex » pour combattre l’afflux de ces migrants économiques, la Tunisie accueille à bras ouverts plus de cent mille réfugiés de Libye en une dizaine de jours. C’est une situation exceptionnelle dans ce pays qui rappelle l’invasion italienne de la Libye, un siècle plus tôt, et l’exode massif qu’elle a engendré vers les pays frères voisins.

L’affaiblissement des institutions et les difficultés que rencontre la Tunisie pour dessiner un nouvel horizon politique ne l’ont pas empêchée de faire face avec efficacité et respect pour la dignité des personnes, à l’afflux massif de migrants originaires des quatre coins du monde, fuyant les violences du régime de Kadhafi.

Durant plus de dix jours, tandis que l’aide internationale tardait à arriver, la société tunisienne s’est mobilisée au niveau local d’abord, dans les régions de Ben Gardane et de Tataouine, pour apporter secours et assistance aux nouveaux arrivants. Tandis que l’armée organisait le premier camp de réfugiés, les habitants des villages alentours ont amené spontanément de quoi nourrir et installer temporairement tant bien que mal ces étrangers sur place. Certains proposaient leurs véhicules pour conduire les arrivants de la frontière aux camps de Ras Jdir et de Choucha. Cet élan a rapidement été relayé dans tout le pays.

Nous avons été témoins de cette mobilisation massive sur les quelques 400 km de route qui nous ont conduit de Sousse à la frontière libyenne; où nous avons croisé ou doublé une suite ininterrompue de voitures personnelles, de camionnettes et même de semi-remorques transportant des produits et matériels de première nécessité, répondant ainsi aux appels diffusés par les médias. A côté du Croissant rouge tunisien, des collectifs de solidarité ont émergé un peu partout dans le pays, au sein des entreprises, des quartiers, des écoles, des universités, des mosquées ou entre amis. Ils apportent non seulement des médicaments, des vivres et des couvertures mais ont également conduit de nombreux volontaires de différentes professions (médecins, infirmiers, étudiants en médecine, ingénieurs, secouristes…) ou de simples citoyens venus dans le seul but, parfois, de ramasser simplement les déchets qui s’accumulent. Ces véhicules arborent fièrement le drapeau tunisien devenu, après la Révolution, symbole de l’union, de la liberté retrouvée et de la force de tout un peuple. Des responsables du HCR, pourtant rompus à ce type de situations, nous disaient être impressionnés par la capacité déployée par les habitants de ce petit pays pour gérer une telle crise humanitaire.

Cette forte mobilisation ne peut être comprise comme le seul fait d’un quelconque panarabisme. Si la solidarité avec le peuple libyen et sa révolution sont clairement revendiquées par les Tunisiens, le soutien apporté ne s’établit pas sur la base de critères communautaires ou religieux. Les réfugiés ne sont pas des citoyens libyens, et les Tunisiens le savent ; ce sont des travailleurs migrants de toutes origines qui fuient les combats. Lors de notre passage dans la zone frontalière, les Egyptiens avaient presque tous quitté le camp pour laisser la place à des dizaines de milliers de Bengalais, de Soudanais, de Vietnamiens, et surtout d’Africains sub-sahariens.

La réaction spontanée de la population tunisienne est d’autant plus inattendue que les régimes autoritaires qui se sont succédé en Tunisie depuis l’indépendance n’ont jamais permis l’éclosion d’un tissu associatif indépendant ou d’acteurs solides de la société civile. Cela n’a pas facilité le développement, à large échelle, de traditions de volontariat et de travail humanitaire.

Il semble plutôt que cet engouement soit porté par l’élan révolutionnaire de ces derniers mois. La mobilisation sociale qui a permis le renversement du régime de Ben Ali et la mise en place progressive d’une nouvelle feuille de route vers la démocratie, par décisions gouvernementales et réajustements face aux vives réactions des manifestants à travers le pays (par exemple lors de la nomination des nouveaux préfets à la mi-février, dont 17 sur 24 étaient d’anciens RCDistes), semblent avoir développé un sens aigu des responsabilités collectives et la conviction que chacun a un véritable poids sur le cours de l’Histoire. Un volontaire sur place résumait ainsi cette nouvelle conscience citoyenne «[…] dans le passé, nous nous considérions comme des locataires dans notre propre pays, aujourd’hui nous nous sentons propriétaires et, désormais, nous prenons le destin du pays en main […]».

Hassan Boubakri, géographe, enseignant-chercheur, Université de Sousse

Swanie Potot, sociologue, chercheure CNRS-IRD, Unité de recherche Migrations et Société.

 

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