Quelques réflexions au sujet des migrations contemporaines et de leur traitement politique et médiatique

Ce petit glossaire vise à répondre de manière un peu éclairée à divers clichés sur la « question migratoire » entendus ou lus çà et là.

Ce petit glossaire vise à répondre de manière un peu éclairée à divers clichés sur la « question migratoire » entendus ou lus çà et là.

- Vague migratoire : la part des migrations internationales est restée stable ces 50 dernières années; l'essentiel des déplacements de population se fait entre les pays du Sud. A titre d’exemple, la Tunisie a accueillie, en 2011, au moment de la crise en Libye (encouragée par les frappes françaises), quelques 700.000 personnes (pour 10 Millions de Tunisiens) quand l’Europe se déchirait du fait de l’arrivée de 25.000 personnes (pour 500 millions de ressortissants UE et une richesse sans commune mesure) sur les côtes italiennes. 

-Nombre de passages en Méditerranée: plus de 200.000 en 2015, 170.000 en 2014; 43.000 en 2013. Même si 200.000 personnes arrivaient, étaient accueillies et décidaient de s’y installer durablement chaque année, cela représenterait pour l’UE un accroissement de sa population de 0,04%. Ce chiffre de 170.000 peut être rapporté au nombre de villes européennes de plus de 100.000 habitants (486): cela ajouterait environ 300 habitants à chacune de ces mégapoles. 

- Poids économique : Ce chiffre est à rapporter au taux de croissance de la population européenne:  0,34%, un des plus faible du monde! Ce taux ridiculement bas met en péril la croissance économique de l'Europe: en 2000, l’ONU préconisait l’arrivée de 160 millions d’immigrés en Europe avant 2025 pour pouvoir maintenir le taux de croissance d’alors. Les économistes l’ont très souvent montré, croissance et immigration vont ensemble. La lutte contre l’immigration est non seulement coûteuse (les 28 membres actuels de l’UE ont dépensé depuis 2000 au moins 13 milliards d’euros dans des dispositifs visant à restreindre l’accès à leur territoire); elle est contreproductive en termes économiques.

- Xénophobie politique : La lutte contre l’immigration ne correspond pas à une rationalité économique. Elle a en revanche un sens politique: reporter sur la soi-disant menace étrangère les angoisses suscitées par la création de l’UE et la libéralisation croissante de son économie. Le jeu politique qui a alimenté le sentiment xénophobe depuis une vingtaine d’année sert de terreau à cette lecture du monde.

- Origine des migrations : Ce n’est pas le conflit en Syrie qui est la cause principale des arrivées en Europe, cette représentation laisse croire que régler le conflit syrien pourrait mettre un terme aux migrations vers l’Europe. Parmi les réfugiés rencontrés à Vintimille, il y a beaucoup de Soudanais, des Erythréens, des Somaliens, des Pakistanais…. Idem à Calais. Tant que l’Europe et les Etats-Unis concentreront l’essentiel des richesses mondiales ponctionnant à bas coût les ressources du reste de la planète (ressources naturelles –pétrole, eau- mais aussi travail via les délocalisations), au prix souvent de déstabilisations politiques dans ces pays (Nigéria, Irak, Afghanistan, Libye…), des personnes viendront chercher un mieux être dans nos pays. L’UE concentre 23 % du PIB mondial, les USA un peu plus de 22% (2014) pour respectivement 7% et 4,5% de la population mondiale. Soit environ 50% des richesses concentrées autour de 12% de la population mondiale. Dans le même temps, 1% de la richesse est partagée par 50% de la population mondiale. Ce n’est pas l’aide au développement qui tarira les migrations, ce sont des pratiques d’échanges équitables ; des changements politiques profonds. A l’époque des colonies, les colonisés avaient au moins le droit de venir travailler en France ; aujourd’hui on colonise économiquement sans la moindre compensation.

- Question identitaire : le brassage des population est un phénomène naturel qui remonte à la nuit des temps et que ni les grandes glaciations ni les épidémies n’ont arrêté. La France contemporaine s’est construite sur l’immigration, avec toujours des réticences et des peurs. Il n’est qu’à rappeler les évènements d’Aigues mortes à la fin du 19ème où l’on a organisé des chasses à l’homme d’ouvriers italiens que l’on jugeait dangereux et culturellement inassimilables pour s’en souvenir. Les textes sur l’in-assimilabilité des Portugais, des Polonais ou des Belges ne manquent pas. L’intégration du territoire français lui-même, dans ses frontières actuelles, n’a pas été sans difficulté et sans élans de rejet des plus pauvres, des plus ruraux, des moins éduqués… (Cf. Guyvarc’h, Un manifeste de 1851 contre les immigrés bretons à Nantes, Genèses, 1996). Nous avons heureusement eu successivement un président immigré hongrois et un premier ministre dont la famille a immigré d’Espagne sans que jamais l’on interroge leur légitimité à représenter la France.

- Implication des pays tiers pour gérer notre immigration : en exigeant des pays de la rive sud méditerranéenne qu’ils contrôlent les départs de leur territoire, Frontex contraint ces pays à aller contre la déclaration universelle des Droits de l’Homme qui stipule, dans son article 13, que tout Homme a le droit de quitter tout pays, y compris le sien. L’idée vient d’être relancée de faire recevoir les demandes d’asile par des pays exterieurs à l’UE. Ce n’est là qu’une illustration de la stratégie d’externalisation des frontières de l’Europe qui consiste à faire porter à des Etats non démocratiques la charge de son propre attrait migratoire et de ses fantasmes d’invasion. Cela entraine dans ces pays des enfermements abusifs sur simple dénonciation de projet d’émigration, des mises en danger de la vie des personnes par des tirs sur embarcation de la part de gardes côtes, des expulsions de migrants en transit en les relâchant au milieu du désert au péril de leur vie, etc. (faits avérés et documentés sur le site de Migreurop).

- Pression migratoire : C’est la limitation drastique de l’accès au territoire européen depuis une quinzaine d’années qui crée cette pression migratoire à ses portes. Ce n’est pas tant le nombre de candidats à la migration qui augmente démesurément, ce sont les possibilités d’immigrer qui diminuent. Par ailleurs, cette restriction à l’entrée « enferme » en Europe des migrants qui autrement circuleraient probablement entre plusieurs continents ou ne passeraient que des périodes limitées en Europe. Cette circulation pourrait être le support d’échanges économiques là où la fermeture les restreint. On préfère « donner » de l’aide au développement (sur le mode colonial) que favoriser des échanges égalitaires avec les pays du Sud.

- Passeurs : Le discours sur "les passeurs peu scrupuleux" est inepte: sans détaxer le rôle des chemins de fer en ces époques troubles, c’est aussi stupide que de réduire la question des camps de concentration aux trains qui y amenaient les Juifs (et voilà pour le point Godwin). Il vise à détourner l’attention des causes réelles des morts en mer qui est la mise en place d’une Europe forteresse sans scrupules et sans vision à long terme, dont la Méditerranée a été érigée en remparts.

- Migrants ou réfugiés : pourquoi distinguer entre une personne qui craint pour sa liberté parce qu’elle a écrit un article dans un journal et celle qui craint juste de mourir de faim et de prendre une balle perdue dans un pays en guerre ? La conception du réfugié tel que le définit la convention de Genève de 1951 (qui répondait à la situation post WWII) n’est plus en phase avec la situation actuelle et ne peut pas être le seul instrument mobilisé pour traiter le sujet. C’est faux de dire que la plupart pourront obtenir l’asile dans cette acception très restrictive. Il faut accepter l’idée de vivre dans un monde globalisé où les personnes sont autant susceptibles de se déplacer que les capitaux et les produits manufacturés qu’elles produisent.

- Demandeurs d’asile : Il faut distinguer les demandeurs d’asile et les réfugiés (= les DA qui obtiennent le statut de réfugiés). Le nombre de demandeurs d’asile augmente régulièrement depuis 10 ans, du fait de nombreux conflits dans des pays proches géographiquement et/ou historiquement et culturellement, tandis que le nombre d’attributions n’évolue guère depuis 10 ans, un peu supérieur à 10.000 (avec toutefois une augmentation en 2014, 14.000); mathématiquement, le taux d’attribution du statut baisse. Cela signifie que les critères de reconnaissance des persécutions diffèrent d’une année à l’autre, devenant de plus en plus restrictifs. Même si le taux de reconnaissance était multiplié par 5, la France ne ploierait pas sous le poids des réfugiés dans la mesure ou quelques dizaines de milliers de personnes sont totalement solubles (invisibles socialement, économiquement) dans une population de 66 millions de personnes. A titre de comparaison, l’Allemagne octroyait jusqu'à 2015 entre deux et trois fois plus de statuts de réfugiés que la France; ces proportions allant être décuplées en 2015.

 Swanie Potot

 

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