Pour soutenir la société civile iranienne, il est temps d’en finir avec les sanctions

Il y a plus de cent ans, les iraniens se battaient pour un mouvement constitutionnaliste qui jetait les premières bases d’une monarchie constitutionnelle au Moyen-Orient. Il y 60 ans, les républicains iraniens nationalisaient le pétrole dans un mouvement pionnier pour les pays en voie de développement pour disposer de leurs richesses et de leurs indépendances.

Il y a plus de cent ans, les iraniens se battaient pour un mouvement constitutionnaliste qui jetait les premières bases d’une monarchie constitutionnelle au Moyen-Orient. Il y 60 ans, les républicains iraniens nationalisaient le pétrole dans un mouvement pionnier pour les pays en voie de développement pour disposer de leurs richesses et de leurs indépendances. Il y a plus de 30 ans, la révolution iranienne renversait la dictature du Shah d’Iran. Il y a 4 ans, les iraniens manifestaient pacifiquement contre la fraude électorale organisée pour le second mandat de Mahmoud Ahmadinejad en demandant « où est passé mon vote ? » Depuis un siècle, la société civile iranienne se bat contre le despotisme, la dictature qu’elle fut impériale ou religieuse pour un Iran libre et démocratique.

Les iraniens sont un peuple éduqué. L’alphabétisation représente le taux plus élevé du Moyen-Orient. Il y a plus de 4 millions d’étudiants dont la majorité d’étudiantes. L’Iran a terminé sa transition démographique, le taux de fécondité y est aux alentours de 2. Largement ouvert vers le monde extérieur malgré la censure, il possède le plus grand nombre d’internautes, et de bloggeur actif dans cette région.

Portant les iraniens souffrent. A l’intérieur d’abord, par un manque évident de libertés élémentaires, par la confiscation du pouvoir par ceux qui se sont accaparé de la révolution de 1979 pour en faire une révolution religieuse. A l’extérieur également, car rien ne leur a été épargné depuis 30 ans. La guerre déclenchée par Saddam Hussein soutenu par les l’occident avec ferveur (surtout par France) qui a fait plus de 600000 victimes côté iranien et près de 200000 chez les irakiens. Durant ce conflit des armes chimiques furent utilisées abondamment par l’armée de Saddam Hussein. Et pourtant rares furent les occidentaux à sourciller. Il y a également par l’ostracisation d’une élite occidentale qui sans cesse réduit l’Iran à son gouvernement, les iraniens à des « fous de dieu ».

Mais l’Iran est complexe, comme tout pays d’abord. La France ne se réduit pas au paysan portant un béret et tenant une bouteille de vin rouge dans une main et une baguette dans l’autre. Cette caricature maintes fois utilisée par des néoconservateurs américains fut combattue par tous ceux qui avaient une autre idée de la France, à juste titre. Voir dans les iraniens un peuple fanatisé relève du même opératoire. Cela enseigne non seulement l’ignorance des élites occidentales de l’histoire de ce pays mais aussi de sa réalité concrète, en pleine mutation où les femmes, les jeunes et l’ensemble de la société civile jouent un rôle moteur déterminant. Cela enseigne aussi d’un mépris qui vire au racisme envers ceux qu’on ne connaît pas, rappelant les « barbares » des temps antiques.

Oui, les droits de l’homme sont bafoués quotidiennement en Iran, il existe un système judiciaire partial, ceux qui critiquent le régime croupissent en prison, les manifestations pacifiques sont réprimés férocement, au prix de nombreux morts. C’est une réalité incontournable qui doit être sans cesse rappelée et combattue. Rares ont été les chancelleries occidentales à évoquer les questions de droits de l’homme en Iran. Mais lorsqu’il s’agit du nucléaire, la question des droits de l’homme devient secondaire.

Parlons du nucléaire.

Les iraniens, depuis l’époque du Shah d’Iran entendent accéder à l’énergie nucléaire civile. Un partenariat liait même la France à l’Iran à cette époque. Le programme nucléaire civil iranien ne posait d’ailleurs de problème à personne car l’Iran se situait dans le « bon » camp. Avec la révolution de 1979 la donne a changé, le pays est devenu un paria et les droits du peuple iranien jeté aux oubliettes.

La très grande majorité des iraniens souhaite accéder à l’énergie nucléaire pour une raison simple : pourquoi l’Iran n’y aurait pas droit alors que l’ensemble des pays occidentaux y ont droit. Les faucons de tout poils répondent parce qu’il y a le danger d’une Bombe iranienne. Admettons ce préjugé de mauvaise foi partagé malheureusement par la diplomatie jusqu’au-boutiste de la France. Personne n’a levé le petit doigt pour désigner comme danger le Pakistan ni l’Inde. Le président Hollande en voyage en Israël n’a pas évoqué, en parlant de prolifération, le cas de ce pays qui possède le stock le plus important d’armes nucléaires au Moyen-Orient. Deux poids, deux mesures ? Voire.

Des sanctions inutiles et dangereuses

Contre cette « bombe iranienne » qu’on nous promet toujours pour l’été prochain depuis 2002 (c’est dire si le lecteur éclairé peut se fier aux experts faucons en tout genre), l’occident a élaboré un régime de sanctions économiques censées asphyxier l’économie du pays pour mettre à bas le programme nucléaire et in fine le régime politique qui régit l’Iran. La lourdeur des sanctions imposées à l’Iran est d’une importance inégalée à ce jour.

Et pourtant en matière de sanctions économiques il y avait des précédents qui auraient dû alerter les élites occidentales de leur inutilité. Faut-il énumérer les différentes sanctions imposées par l’occident puis par ce qu’on appelle la communauté internationale, à la Lybie de Kadhafi, à l‘Irak de Saddam Hussein ? Faut-il rappeler que jamais les sanctions économiques n’ont réussi à déstabiliser les régimes totalitaires ? Que non seulement elles ont renforcé leurs pouvoirs en développant les marchés parallèles mais qu’elles ont appauvri et réduit au silence tous les peuples ?

Ce qui se passe en Iran avec les sanctions est certes différent. Car les sanctions ont effectivement affaibli l’économie du pays mais sans mettre en défaut le programme nucléaire qui a progressé en réorganisant l’économie iranienne vers d’autres secteurs que le secteur pétrolier.

Qui souffrent donc des sanctions ? Les iraniennes et les iraniens. Car ils s’appauvrissent, car les échanges avec le monde se réduisent, car ils sont touchés dans leurs corps. Certaines chimiothérapies sont indisponibles et des iraniens meurent en raison d’un traitement non importable par les sanctions. D’autres se tuent dans des crashs d’avion, car il est interdit de vendre des pièces de rechange et assurer l’entretien des avions iraniens. Tous se désespèrent de voir que la réponse de l’occident à leur élan pour la liberté est un régime de sanction qui renforce l’oppression et les appauvrit.

Ces sanctions touchent aussi les étudiants iraniens qui vivent et étudient en Europe. Peu de personnes le savent mais il existe un mouvement concerté et discriminatoire de certaines banques françaises, comme la BNP Paribas, pour refuser l’ouverture de comptes bancaires pour les étudiants iraniens. Une étudiante inscrite en musicologie ou un autre en histoire de l’art seraient-ils les agents de la fabrication de la bombe atomique ? Parfois certains étudiants qui vivent depuis plus de trois ans en France voient leurs comptes bancaires de manière arbitraires, sans aucune explication écrite. Lorsqu’une explication est demandée, les conseillers bancaires disent à demi-mot et sous couvert d’anonymat qu’il s’agit de sanctions…

Où est la grandeur de la France lorsqu’on empêche des étudiants de venir étudier en France en arguant que le régime politique de leurs pays est peut-être susceptible, un jour, d’avoir la bombe nucléaire et donc eux, parce qu’ils sont nés dans ce pays, qu’ils en parlent la langue, qu’ils en portent la culture, ne peuvent étudier en France ?

L’attitude de la France est blessante à cet égard pour de nombreux étudiants iraniens vivant et étudiant dans notre pays. Elle est devenue également blessante par l’intransigeance de François Hollande exprimée depuis Israël et de Laurent Fabius. Peu de commentateurs avisés ont relevé qu’aucun de nos responsables politiques ne rechignent à vendre des armes avec le sourire à des régimes despotiques où les droits humains les plus élémentaires ne sont pas respectés, où les décisions concernant l’avenir du pays se prennent au sein d’un comité de 3 ou 4 personnes (Qatar) ou une famille (Arabie Saoudite), où la place de la femme dans la société est réduite au néant et où aucune élection n’a jamais été organisée. Quelle peut être le crédit de la France pour défendre sa vocation universelle du pays des droits de l’homme alors qu’elle soutient, arme des régimes despotiques ? L’intransigeance de la France a coûté au groupe PSA sa position dominante sur le marché iranien avec l’avalanche des plans sociaux qui s’en sont suivis dans le groupe automobile. « Vendre armes plutôt que des voitures » telle serait la nouvelle devise économique de notre République.

Pour un Iran libre et démocratique, il faut d’abord lever les sanctions

En juin dernier et malgré l’oppression subie quatre ans auparavant, les iraniens se sont déplacés aux urnes massivement (75% du corps électoral) pour donner une majorité au conservateur modéré Hassan Rohani. Ce faisant ils ont affirmé deux choses : d’abord qu’ils préfèrent toujours l’outil démocratique (même si les élections ne le sont pas réellement) à la violence, ensuite pour donner clairement mandat au président élu de sortir d’un régime de sanction qui les frappent au premier plan. En face pour la première fois les Etats-Unis d’Amérique ont un président progressiste qui croit au dialogue des civilisations laissant de côté le discours messianique et arriéré de son prédécesseur Georges Walker Bush. Les conditions historiques d’un accord sont réunies. L’opposition iranienne incarnée par le mouvement vert réprimé il y a 4 ans soutient cette démarche d’accord en vue d’une levée des sanctions. Les organisations des droits de l’homme en Iran militent également pour une telle démarche.

L’obstruction de la France sur des position soutenue par des néoconservateurs et faucons aux Etats-Unis et en Israël mais aussi le royaume saoudien qui achète nos armes, isole la France. A l’isolement s’ajoute aujourd’hui l’obscurcissement du message universel de notre République.

Car plus de démocratie et plus de liberté en Iran passent par une levée des sanctions pour redonner du souffle à une société civile iranienne qui poursuit sa marche inlassable vers un Iran libre et démocratique. Si beaucoup d’iraniens aspirent à cet Iran là, tous s’accordent pour dire que cette affaire est la leur.

 

Syamak AGHA BABAEI

Médecin urgentiste

Conseiller municipal de Strasbourg

 

 

 

 

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