Le PCF pourra-t-il un jour rallumer les étoiles ?

Le Parti communiste tiendra son 36ème congrès du 7 au 10 février à Aubervilliers (93). Revue de ses principaux enjeux. Entretien avec son secrétaire national, Pierre Laurent.

Deux bonnes nouvelles. La première, pas seulement pour les 4 millions d’électeurs de Jean-Luc Mélenchon : le PCF confirme son implication dans le Front de gauche. Mieux : ses dirigeants n’évoquent plus une stratégie de fronts, au pluriel, expression qui servait à signifier à ses alliés en général, et au Parti de gauche en particulier, qu’il ne mettait pas tous ses œufs dans le même panier. Au sein du PCF, la diabolisation de la stratégie du Front de gauche – trahison du Parti, de la lutte des classes… - est en perte de vitesse. L’ancien héros des orthodoxes, André Gérin, en est à saluer l’émancipation du PCF par rapport au PS et à souligner le besoin de « construire un rassemblement au-delà du Front de gauche », ce qui veut dire à partir de lui.

Seconde bonne nouvelle, conséquence de la première : la stratégie du Front de gauche évolue, dans le sens d’un dépassement de sa nature de seul cartel électoral. Certes, il aura fallu des mois pour épuiser, avec l’aide de François Hollande et Jean-Marc Eyrault, la formule ‘‘faire réussir la gauche’’ ; certes, le PS et ses satellites idéologiques auront donc eu le temps de travailler l’opinion pour qu’elle se résigne aux potions social-libérales ; certes, encore, la droite, après l’épisode de la division interne à l’UMP, aura eu le temps de se ressouder pour faire de la surenchère dans tous les domaines (sur fond de porosité croissante avec les idées d’extrême droite et, à l’Assemblée nationale, avec les deux députés FN). Cependant, avec sa participation à la mobilisation en faveur du mariage pour tous et avec le lancement de sa campagne pour une alternative à l’austérité, concomitante avec un regain de mobilisations, le Front de gauche engage une nouvelle étape.

Dans ce contexte, 5 enjeux au moins devraient être au cœur du congrès d’Aubervilliers (1).

                                                               
 Quel rapport au gouvernement et au PS ?
Sur ce plan, la dernière période a été nette : le PCF se démarque de plus en plus de la politique gouvernementale. Ses députés à l’Assemblée ont à plusieurs reprises sanctionné des projets de loi sensibles. Et les polémiques récentes (vidéo des vœux diffusés par le Parti, échanges par médias interposés sur les prochaines élections municipales) sont symptomatiques. On peut parier que les congressistes soutiendront largement cette orientation. Même les sensibilités qui défendent des stratégies d’alliance classiques avec le PS seront probablement inaudibles, vu ce qu’il en est de la politique gouvernementale. Ainsi, la présidente du groupe communiste, républicain et citoyen (CRC) au Sénat, Eliane Assassi, évoque déjà les « futures lois qui n’annoncent rien de bon » : traduction législative scrupuleuse de l’accord CFDT – MEDEF, loi sur la « refondation de l’école » qui « échoue dans le traitement de ses propres ambitions », acte III de la décentralisation « dans la continuité de la réforme de Sarkozy ». Reste à savoir quelles doivent être les conséquences à moyen terme d’une telle orientation critique, et comment, dès lors qu’il ne s’agit pas d’une position passagère (l’orientation de la politique gouvernementale ne l’étant pas), cela modifie la stratégie et les activités du Front de gauche. Il serait curieux que le constat de l’existence de deux orientations à gauche de plus en plus inconciliables ne change rien.

Une alternative politique ?
Autre sujet, au cœur des débats préparatoires au congrès : comment ne pas en rester à protester ou à critiquer, et comment créer les conditions d’une alternative politique ? Dès lors que l’objectif politique n’est pas d’aiguillonner le PS, tout un champ d’intervention peut s’ouvrir. Sur ce sujet, le Front de gauche met en débat 25 propositions (2), dans la continuité de celles portées pendant la campagne des présidentielles : « 1. Suppression des niches fiscales et sociales sans utilité sociale, et économique et écologique (…) 2 - Réforme de l’impôt sur le revenu pour le rendre progressif avec 14 tranches ; taxation de tous les revenus du capital au même niveau que le travail (…) 3 - Suppression des exonérations de cotisations sociales », etc. Et il a la volonté d’identifier aux yeux des citoyens des mesures de rupture capables d’enrayer la fuite en avant néolibérale. Mais comment construire la crédibilité non pas (seulement) des propositions elles-mêmes mais de la possibilité de leur donner de la force politique ? Là se pose une nouvelle fois à la gauche de transformation la question d’initier un nouveau type de rapports entre mouvement social, forces sociales et forces politiques, au-delà des formes habituelles que sont le soutien aux syndicats et la formulation d’une "offre politique" censée prolonger les mouvements.

Une nouvel horizon ?
Cet axe reste sous-investi. Est-ce dû à la volonté d’être "crédible" ou d’être "concret", ce qui serait synonyme d’être "efficace" ? Quoi qu’il en soit, on ne voit pas de montée en puissance de la capacité à se défaire des carcans idéologiques pour ouvrir de nouvelles possibilités. Or, au point où nous en sommes de la critique du capitalisme dans la société, l’enjeu est crucial. Sinon, le risque est toujours de se rabattre sur un faisceau de revendications syndicales, et en définitive de renoncer à transformer la société. La question a récemment été portée, au sein du Conseil national du PCF, par le sociologue Alain Hayot : « L’humanité est effectivement en panne de sens et notre combat, s’il a besoin de propositions portées contre l’austérité, exige aussi une mise en perspective sociétale : face à l’orientation social-libérale clairement assumée par le PS, quelle société voulons-nous construire, quelle humanité voulons-nous être ? L’enjeu culturel prend une force nouvelle : la culture ne peut être réduite à n’être qu’un vecteur de développement des territoires, elle est d’abord un outil d’émancipation humaine et de progrès social. Comment changer la société et refonder la démocratie si nous ne menons pas la bataille des idées et des imaginaires (…) ? ». Si l’existence du Front de gauche libère des potentialités de rassemblement, elle est loin de suffire à ouvrir une nouvelle ère d’émancipation, son intervention politique quotidienne restant globalement focalisée sur des objectifs immédiats.

Le communisme
La dernière rencontre nationale organisée dans le cadre de la préparation du 36ème congrès à Bordeaux le 26 janvier s’intitulait "Communisme pour changer le monde". Comme dans l’entretien qu’il nous a accordé, Pierre Laurent y a notamment évoqué « la responsabilité d’ouvrir la voie à un communisme de nouvelle génération » proposant, à côté de la campagne du Front de gauche contre l’austérité et de la tenue d’Assises pour le changement, de construire « le nouveau projet communiste qui dessinera les chemins nouveaux de l’émancipation humaine » (3). Si les pires années de crise existentielle de la légitimité même du communisme semblent appartenir au passé, toute la difficulté maintenant, que le PCF n’est pas seul à affronter (4), est de donner corps à cette intention, de la faire vivre au travers d’une stratégie et d’initiatives et pratiques politiques.

L’avenir du PCF
Au sein du Parti, l’option de son dépassement rapide et de la création d’une nouvelle force politique est affaiblie. Même si beaucoup de militants et de responsables sont sceptiques sur sa capacité à produire du neuf, la stratégie du Front de gauche conduit de fait à temporiser sur la question de la transformation ou du dépassement du PCF. Le débat est alors réduit à la crainte des orthodoxes d’une entourloupe par laquelle le PCF délèguerait de plus en plus de sa souveraineté au Front de gauche, à des débats sans reliefs en vue d’une modification des statuts… ou sur « l’exigence » exprimée dans certains congrès départementaux de « faire respecter les décisions majoritaires dans le cadre de la diversité », ce qui est tout de même assez loin des novations à apporter pour refonder l’efficacité de l’action politique. On peut seulement se demander si l’expérience du Front de gauche permettra à moyen ou à long terme des mûrissements sur le sujet. Même si le lancement initial du congrès nous avait semblé esquisser des avancées qui aujourd’hui bien incertaines (5), ne faisons pas les conclusions du congrès avant sa tenue.

Gilles Alfonsi



Actualité politique, Front de gauche, communisme… le secrétaire national du PCF, Pierre Laurent, évoque les grands enjeux du congrès de son parti.

                                                                  

Quelle est votre analyse de la politique gouvernementale ?
Le peuple français a majoritairement chassé Sarkozy mais la politique du gouvernement ne marque pas de rupture dans le domaine économique et social avec les logiques libérales appliquées précédemment. Grâce à la mobilisation citoyenne, le mariage pour tous est la première vraie avancée. Les trois axes principaux de cette politique, à savoir l’acceptation sans condition du traité européen, la compétitivité et la flexsécurité ‘‘made in MEDEF’’ poursuivent et aggravent la casse des droits sociaux et de ceux du travail propre à notre pays. Cette politique ne va pas seulement à l’encontre des valeurs de la gauche, elle nous conduit dans le mur. Elle ne peut permettre de sortir de la crise. La récession qui concerne déjà huit pays européens nous guette comme elle guette l’Allemagne par contagion.

Quelles conséquences stratégiques en tirez-vous ?
Nous voulons être utiles à nos concitoyens, à notre pays, à l’Europe, à la gauche toute entière. C’est la politique du gouvernement qui tourne le dos à la volonté majoritaire qui a permis la victoire de la gauche. Il faut donc mettre cette majorité en mouvement, faire entendre sa voix et empêcher ainsi l’OPA du MEDEF sur toute politique publique. C’est en 2013 qu’il faut obtenir une réorientation de la politique nationale. Il y a urgence. La campagne ‘‘Une alternative à l’austérité, c’est possible !’’ est faite pour cela. Elle doit être ouverte à toutes celles et tous ceux qui à gauche, au delà du Front de gauche lui-même, souhaitent un changement d’orientation. Elle doit chercher les voix de la convergence dans l’action avec le mouvement social dans le respect de la responsabilité de chacun. Le Front de gauche porte une alternative de gauche à cette politique, il doit travailler au rassemblement d’une majorité possible autour de ces choix alternatifs.

Quels sont les principaux enjeux de votre congrès ?
Nous unir pour être plus efficaces, plus inventifs, plus utiles à toutes ces femmes et ces hommes qui ne supportent plus la crise actuelle. Plus ça va, plus le système ne connaît qu’une seule loi, celle du fric, de la finance, alors qu’il faudrait consacrer toutes les richesses à redresser le pays. Regardez le MEDEF, les agences de notations, ils en demandent toujours plus. Et le gouvernement, au lieu de les combattre, va au devant de leurs désirs. Notre congrès doit avoir un objectif : mobiliser les forces nécessaires, et elles existent dans le pays, pour obtenir un changement de cap de la politique gouvernementale, avec le Front de gauche et au-delà avec toutes les forces disponibles. Plus fondamentalement, nous voulons montrer l’actualité de notre engagement communiste pour reprendre le chemin du progrès humain. Nous avons changé d’époque ; nous devons démontrer que les communistes aussi.

 Où en est le Front de gauche selon vous ? Quelles sont ses perspectives ?
Le Front de gauche s’est renforcé dans un combat politique de haut niveau sur la base d’un choix de société. C’est pour cela qu’il rassemble à la fois neuf organisations politiques et des citoyen-ne-s qui s’investissent en politique à partir de leur engagement associatif ou syndical. Ce côté ‘‘non partisan’’ au sens où il ne défend pas de chapelle mais une volonté de transformation sociale est essentiel à son développement. Il doit rester un mouvement avec des formes d’organisation souples, collégiales, respectant la diversité de ses composantes dont l’originalité de chacune fait sa force collective. Il doit être un outil au service de l’ensemble de notre société en cherchant toujours plus à pousser le curseur de la gauche tout entière le plus à gauche possible. Il doit inventer de nouvelles formes de démocratie en plaçant les citoyennes et les citoyens qui sont les vrais révolutionnaires de notre pays, au cœur de la réflexion comme de l’action.

 Qu'en est-il des réflexions du PCF sur le communisme ?
Le système capitaliste en crise contrarie en permanence les aspirations d’une société et d’un monde meilleurs. Il ne s’agit pas de proposer le paradis sur terre, mais entre l’enfer capitaliste et un paradis imaginaire, il y a un chemin et ce chemin c’est celui qui remet l’humain au centre de la société et de son développement, celui où de nouveaux modes de production, par exemple, allient développement industriel et préservation de la planète au service des besoins sociaux, culturels et écologiques ; c’est l’invention d’une démocratie réelle comme levier de tout changement où l’égalité entre femmes et hommes est au service de l’émancipation, et cela dans tous les domaines, du lieu de travail au lieu de vie ; c’est la mobilisation de toute la société pour imaginer, créer, inventer, expérimenter ; enfin, c’est faire de la coopération et de la solidarité des individus et des peuples les moyens d’une nouvelle ère de civilisation. Oui, nous sommes entrés dans un communisme de nouvelle génération.

Entretien réalisé par Gilles Alfonsi

Gilles Alfonsi, 1er février 2013

(1) Site du PCF dédié au congrès : lien infra

(2) Les 25 propositions du Front de gauche : lien infra

(3) Lire l’intégral de l’intervention : lien infra

(4) Lire notre entretien avec Lucien Sève

(5) Lire notre dossier (Cerises, 19 octobre 2012) : http:www.cerisesenligne.fr/article/?id=3741

Paru dans Cerises n° 168

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