Les abstentions et la question démocratique

Les abstentions et la question démocratique. Pierre Zarka (co-animateur du mensuel en ligne Cerises la coopérative)

La décision du Conseil d’Etat de retoquer le projet gouvernemental de l’assurance chômage est -elle une coïncidence ou bien les refus de vote conjugués aux luttes en cours ont-ils pesé dans la décision ? Déjà quelque temps auparavant le FMI s’était fendu d’une note reflétant son inquiétude sur les possibilités d’explosions sociales sur la planète.

L’abstention donc, porte bien mal son nom : pour moi, il ne s’agit pas de démobilisation, mais au contraire, d’une manifestation de désaveu non seulement de « l’offre politique » mais du système représentatif lui-même. D’après une étude sur les jeunes, un thème traverse les plus engagés (et il y en a de plus en plus) : « les élections ne permettent pas de changer efficacement les choses ». Si l’on rapproche ces abstentions des mouvements sociaux récents, on est frappé par le fait que ces derniers se veulent sans leaders, ne se revendiquent d’aucune organisation.  Ils refusent les « représentants » qui finissent par parler (et penser) au nom des intéressés mais aussi et surtout à leur place. Cela constitue déjà un acte d’appropriation de la politique.  Ne peut-on pas parler d’une « giletjaunisation » d’une partie de la société ? Bien sûr, il y a une diversité de motivations parmi les abstentionnistes, parfois contradictoires. Il n’empêche que le RN a été lui aussi rangé du côté du conformisme institutionnel . Quand on voit comment ce système a répondu aux espoirs depuis plus de quarante ans, le nombre d’arguments pour le défendre est particulièrement mince. Il faut noter aussi que depuis la Présidentielle de 1995, le résultat des élections nationales est déconnecté des mouvements sociaux qui suivent. C’est vrai des Nuits Debout dont un certain nombre de participant(e)s avaient assuré la victoire de Hollande ou des Gilets Jaunes dont un certain nombre avaient dû voter Macron. Que reste-t-il alors comme issue si ce n’est que les mouvements sociaux vont commencer à ressentir le besoin de faire de leurs objectifs des objets de décisions politiques.

Pour mesurer la portée de l’évènement, car c’en est un, deux facteurs sont à prendre en compte : la genèse du système représentatif et le processus de financiarisation du capitalisme.

  • La genèse du système représentatif est liée à une conception de la République entre les mains des dominants. Joseph Sièyès, pilier du Tiers Etat déclare à la Convention de l’AN II: le peuple ne peut parler par lui-même parce qu’il n’a pas d’existence politique propre, il ne peut parler que par ses représentants. Boissy d’Anglas en 1794[1]: La Constitution de 1793 organise l’anarchie parce que « les assemblées primaires [locales] livrées au suffrage universel, sont une des principales sources d’anarchie parce qu’elles y concentrent un pouvoir important et que le peuple y est constamment délibérant (…) seuls les meilleurs [éthymologiquement une aristocratie] sont aptes à gouverner. Cabanis : « le vrai système représentatif où tout se fait au nom du peuple et pour le peuple ; rien ne se fait directement par lui ; il est la source sacrée de tous les pouvoirs mais il n’en exerce aucun …». Ce qui faisait dire au Jacobin Pétion que selon eux, on était citoyen juste le temps de désigner à qui on doit obéir ensuite.

On oublie trop que Thiers et Mac-Mahon qui participent activement à la fondation de la Troisième République étaient des monarchistes. A ses pairs qui s’étonnent qu’il s’engage sur la voie du suffrage universel masculin, Thiers rétorque : « outre que la demande est trop forte, 1830… 1848… 1871… n’en avez-vous pas assez d’être pris par surprise ? Le droit de vote sera le moyen de prendre régulièrement le pouls des classes dangereuses… ». C’est aussi le moyen de dissocier les « élites républicaines » de ces « classes dangereuses ».

2)  le système capitaliste a porté un temps, un certain type de développement lié à la révolution industrielle. Tout en exploitant durement les travailleurs et la nature, le système économique était fondé sur travail et il existait de fait un compromis entre le monde du travail et les entreprises. Pour entretenir la « force de travail », l’état construit des écoles, des universités, des hôpitaux. Les « représentants » élus trouvaient un espace pour intégrer les demandes sociales et démocratiques.  Mais le compromis de type keynésien est devenu impossible. Les entreprises ne font plus l’essentiel de l’argent avec le travail mais avec la spéculation et la mondialisation. Le rôle de l’’état est de drainer les richesses vers les multinationales Chaque revendication devient une menace : un poste de travail créé met en cause la financiarisation ; les services publics et la sécu existent au détriment de nouvelles sources de profit. L’égalité hommes-femmes ou français-migrants met en cause tout principe de domination. A la nécessité que les travailleur(euse)s soient plus autonomes le capital répond par un enserrement dans des protocoles rigides et à des auto-évaluations culpabilisantes (d’où des suicides). Dans ce cadre, le système ne fonctionne plus ni aux yeux du peuple ni aux yeux des classes dominantes qui cherchent à concentrer les pouvoirs dans des structures non élues et insaisissables par le commun des mortels.

 A mon avis aucun argument conjoncturel ne permet d’expliquer leur ampleur ni leur progression régulière depuis 20 ans. 70% des ouvriers n’ont pas voté. 80% des jeunes non plus Rappelons que déjà nous sommes dotés d’un président de la République qui ne faisait pas 16% des inscrits au premier tour. Notons également que ces abstentions se développent, dans un contexte non pas d’indifférence mais de luttes malgré le confinement. A mon avis, Il s’agit d’un problème structurel et c’est ce qui semble précisément inquiéter les milieux dirigeants. 

A un moment où le rôle de l’individualité dans le collectif est bouleversé, il est remarquable que tous les partis, même les plus récents, même ceux qui crient victoire aient perdu leur centralité dans la vie publique. Au-delà de la politique, il y a aujourd’hui un divorce entre les rapports d’obéissance et la socialisation nécessaire. Tous les efforts managériaux tentent de trouver une réponse à cette contradiction, souvent en tournant l’individu contre lui-même.

Revenons aux élections. Une exception devrait faire réfléchir : le résultat des nationalistes corses. Il ne s’agit pas ici de savoir si nous les apprécions ou pas mais de nous interroger si de nombreux Corses ne voyaient pas là un moyen d’affirmer leur Moi profond. Je ne puis m’empêcher de faire le rapprochement avec les démarches des féministes ou des jeunes issus des migrations. C’est l’affirmation de son Moi qui rassemble et structure.  Les Gilets Jaunes avaient deux ans durant montré qu’ils n’étaient pas lié(e )s par des chef(fe)s auxquels ils faudrait abandonner ses capacités d’imagination et d’initiatives. En même temps, le refus de se voir récupéré ou dilué dans l’anonymat conduit pour l’instant à la segmentation des mouvements. Car tout ce qui se présente comme voulant unifier les mouvements apparaît aujourd’hui comme privant les intéressé(e)s de leur Moi. Être ou faire partie de , ce n’est pas vécu de la même façon. Il ne s’agit pas là d’une manifestation d’individualisme : un grand nombre d’actes écologiques ou de solidarité repose sur cette distinction. Aujourd’hui, parler au nom de c’est parler à la place de.

Comment des comportements aussi massifs, avec leurs limites, leurs ambiguïtés parfois, peuvent-ils fournir des points d’appuis pour que les intéressé(e)s aillent au-delà ? Ils n’attendent pas des profs qui leur expliquent mais ils et elles peuvent explorer des voies nouvelles à partir de ce qui a déjà été accompli et réfléchi. Des commentaires avaient relaté la manière dont les personnels hospitaliers ont durant la pandémie pris des responsabilités jusqu’alors réservées à la hiérarchie et évoqué un caractère autogestionnaire de leur démarche ; d’autres évoquent la multiplicité d’expérimentations locales ou d’entreprises à caractère autogestionnaire. Si nous n’en sommes pas là au plan politique et global, le refus de continuer de se livrer avec confiance au système représentatif peut déboucher pour des millions de personnes sur la question : Que mettre à la place ?  Peut-être est-ce le moment de creuser ce qu’implique concrètement la notion d’autogestion comme but mais aussi comme méthode.

 

[1]  Cité par Marc Belissa et Yannick Bosc in Le Directoire/ La République sans la démocratie ed. La fabrique

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