Quel second tour ?

Si pour celles et ceux qui se retrouvent avec Cerises, le vote du second tour ne prête pas à hésitation, il est bon d’en préciser les buts qui ne se limitent pas à la défaite de Sarkozy. Non pas que l’on puisse attendre de Hollande ce qu’il n’a même pas promis - comme il aime à le répéter - mais il s’agit de l’état d’esprit de celles et ceux qui auront besoin d’agir.

La campagne avec ses invectives tend à gommer une part importante de l’enjeu. Partout en Europe le refus de ce que l’on appelle pudiquement la rigueur ou l’austérité continue de grandir: en Islande, Espagne, Italie, Portugal, Grèce, Tchékie, Hongrie et même dans ce modèle qu’est l’Allemagne pour les tenants de l’austérité. On peut y joindre les USA ,le Québec et une part de l'Amérique latine. Grandit dans les mêmes proportions la certitude que ce type de mesure détruit l’emploi et aggrave la crise. Au point que Bruxelles, une part de la presse et même d’Angela Merkel, se contorsionnent pour donner le change en évoquant des mesures pour la relance. Cette poudre aux yeux, loin de calmer les esprits est la preuve encourageante que ce refus est la bonne voie. Il faut dire que la farce est tellement grosse, que les lapsus fleurissent. A propos de l’Italie et de l’Espagne, "on" nous explique très sérieusement que la liberté de licencier est bonne pour l’emploi (sic), que pour sauver notre modèle social il faut cesser de le financer (re-sic) et, à propos de la Grèce et de la France, que la crise pousse vers l’extrême-droite (encore sic).

La généralisation du mouvement, la révélation de salaires à un euro de l’heure en Allemagne ou de la faiblesse de sa protection sociale ont raison du mythe du coût du travail. Quelques repères peuvent servir à la fois d’objectifs et de terrains de rassemblement : alors que la productivité du travail en France est incomparable avec celle des années dites des "trente glorieuses", qu’elle côtoie celle des USA, plus de 60 % des profits des entreprises ne vont ni au travail, ni aux salaires, ni aux services publics ou à l'impôt mais partent en dividendes et en spéculation. L’argent ainsi détourné - détourné, puisqu’il provient du travail - et gâché dans la bulle financière représente plusieurs fois le budget de l’État. Qui des puissances d'argent ou du peuple a le pouvoir reste la clé.

Le premier enjeu du second tour est donc de savoir si les idées qu’a portées le Front de gauche à ce sujet vont s’évaporer ou si, au contraire, stimulés par une défaite de Sarkozy, les mouvements vont s’en saisir et en faire des objets de rassemblement. C’est parce qu’il a bien compris le danger de voir dépassée la vieille dissociation du syndical et du politique que Sarkozy exerce cette pression sur les syndicats, les sommant de renoncer à investir le champ des réponses aux revendications. "Faites du social et pas de politique", comme si être syndicaliste empêchait d’être citoyen. C'est par là-même faire pièce à la brutalité haineuse de ses propos et à sa volonté d'opposer les gens entre eux.

Cela dégage un second enjeu. La présidentielle va-t-elle nous enfermer dans un espace institutionnel, donc franco-français, ou le caractère de la défaite de Sarkozy va-t-il être marqué du sceau de l’investissement de l’espace politique institué par le mouvement populaire, faisant ainsi écho aux élections andalouses, peut-être demain à la Grèce? Quand on se souvient de l’impact en France des révolutions arabes, des Indignés espagnols et des anticapitalistes américains, on imagine l’impact international d’un tel investissement chez nous. Si le clivage gauche-droite ne masque plus le clivage société-capitalisme, d'avoir tous le même adversaire sortira les luttes populaires des frontières. On nous objecte souvent la mondialisation, ne peut-elle pas de changer de camp? Comme l’a dit Mélenchon, il n’y a rien à négocier pour le second tour : nous restons libres de nos mouvements. Voilà un enjeu sans ambigüité.

* Pierre Zarka

Paru dans Cerises dans la rubrique hebdomadaire Cuisine alternative

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