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Billet de blog 6 juil. 2014

Dans la servitude des champs de coton.

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Matières premières et denrées sont inégalement réparties dans le monde. L’homme les exploite et les affaires s’en sont emparées. Elles sauvent ou font chuter les gouvernants, créent des déséquilibres écologiques, enrichissent les uns et appauvrissent les autres. Cerises vous a proposé quelques étapes autour du globe. Dernière étape cette semaine, les États-Unis et leur montagne de coton.

L’histoire du coton aux États-Unis ? Inséparable de celle de l’esclavage afro-américain.

Sa culture du coton, déjà connue des indiens avant la colonisation et expérimentée par les conquistadores espagnols en Floride vers 1566, se développa d’abord en Virginie puis peu à peu dans tout le Sud des (futurs) États-Unis. Après avoir vivoté pendant deux siècles, la Révolution industrielle permettra son décollage. En 1793, l’américain Eli Whitney invente l’égreneuse à coton, séparant mécaniquement la graine de coton de sa fibre cinquante fois plus vite qu’à la main. En Angleterre, les nouvelles machines à filer et à tisser entraînent un développement spectaculaire de la production industrielle de tissus en coton en grande quantité et à bas coût. Dont l’Angleterre, alors au faîte de sa puissance impériale et devenue première nation industrielle grâce au textile, inondera le monde.

Derrière la beauté de l'image, la réalité de l'exploitation.

L’explosion de la demande de coton va entraîner celle de la production dans le Sud des États-Unis ; de 1,5 million de livres en 1790, la production cotonnière passera à 35 millions en 1800 et 2 275 millions de livres en 1860, veille de la Guerre Civile. 

Les bras manquent dans les plantations ? La traite négrière est là. 250 000 esclaves - autant que depuis le début de la colonisation américaine - seront amenés d’Afrique dans les vingt années précédant l’abolition de la traite par les États-Unis (1808). Ils serviront de main d’œuvre agricole, femmes et enfants compris. Une traite pouvant en cacher une autre, la traite "interne" suivra, prenant le relais d’un commerce triangulaire enfin aboli. Elle entraînera le déplacement forcé de près d’un million de personnes des États abolitionnistes du Nord et de l’Ouest des États-Unis vers ceux du Sud. Si le Nord voulait bien abolir, il ne voulait pas des Noirs affranchis, et trouvait en face des planteurs prêts à acheter cette marchandise humaine.

La comparaison, pendant la première moitié du XIXe siècle, de l’enrichissement des planteurs esclavagistes du "royaume du coton", alors la partie du Sud des États-Unis qui s’étendait de la Géorgie au Texas, et de celui des nouveaux capitalistes anglais du textile est intéressante. Même concentration du capital, nécessaire d’un côté pour acheter des terres et les esclaves pour planter et récolter, ou de l’autre pour construire les usines et acheter ces nouvelles machines à filer et tisser. Même prolétarisation extrême d’une main d’œuvre ici captive et là exploitée. Et même concentration entre très peu de mains de la richesse considérable créée pendant cette période de développement économique rapide.

« L’histoire du coton aux États-Unis ? Inséparable de celle de l’esclavage afro-américain. »

Pour l’Amérique, Tocqueville décrit le phénomène, de manière froide et rationnelle : « On a remarqué que l'esclavage est un moyen dispendieux de cultiver les céréales. Celui qui récolte le blé dans un pays où la servitude est inconnue ne retient habituellement à son service qu'un petit nombre d'ouvriers; à l'époque de la moisson, et pendant les semailles (…) La culture du tabac, du coton et surtout de la canne à sucre exige, au contraire, des soins continuels. On peut y employer des femmes et des enfants qu'on ne pourrait point utiliser dans la culture du blé. Ainsi, l'esclavage est naturellement plus approprié au pays d'où l'on tire les produits que je viens de nommer. ». (1)

Pour l’Angleterre, Friedrich Engels analyse en 1845 cette révolution économique dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre : développement d’une consommation de masse de produits à bas prix, prolétarisation des ouvriers du textile avec la disparition des productions familiales, pression sur les salaires facilitée par le chômage qu’engendre la mécanisation, et enrichissement rapide des capitalistes qui concentrent la propriété de l’outil de production, le commerce et contrôlent les débouchés pour leurs produits.

Plus tard, la volonté des riches planteurs de coton du Sud de maintenir l’esclavage sera l’une des causes majeures de la guerre de Sécession qui débute en 1861 et déchirera les États-Unis jusqu’à la défaite des Confédérés en 1865 et l’abolition finale de l’esclavage sur tout le territoire américain.

L’affranchissement des anciens esclaves permit le développement de petites exploitations familiales de coton ; au siècle suivant, dans les années vingt, les deux tiers encore de la population noire des anciens États esclavagistes étaient employés dans la culture du coton. Mais ce répit ne durera que quelques décennies ; la mécanisation de la récolte dans les années quarante va entraîner une nouvelle révolution économique (et capitaliste) : le développement d’une culture industrielle du coton, sur de grandes exploitations très mécanisées et ayant peu de besoins de main d’oeuvre. La deuxième "grande migration" des Noirs américains dans les années quarante et cinquante, en sens inverse cette fois ci, les fera émigrer pour trouver du travail dans les industries et les centres urbains du Nord et de l’Ouest des États-Unis, leur permettant d’échapper au racisme encore très présent à l’époque dans les États du Sud.

Aujourd’hui, les États-Unis, distancés par la Chine et l’Inde pour la production, restent le premier exportateur mondial de coton. Dans un circuit économique bien étrange : la Chine manque de coton - des surfaces agricoles insuffisantes ou la concurrence d’autres cultures - et en importe massivement des États-Unis. Pour le filer, le tisser et exporter en retour vers ce pays les vêtements qu’il ne peut plus fabriquer lui-même car "pas assez compétitif" par rapport aux salaires des ouvriers chinois.

Et il reste une trace forte de la puissance politique passée des planteurs sudistes : le poids persistant des représentants de ces États au Congrès américain, qui permet la distribution de subventions aux grandes exploitations cotonnières (80 % des subventions sont accordées à moins de 10 % des producteurs, soit environ 2 000 exploitations). Avec des conséquences lourdes pour les petits pays producteurs d’Afrique de l’Ouest (Mali, Bénin, Burkina Faso…), d’Inde ou du Brésil, dont les paysans sont concurrencés par un dumping massif des exportateurs américains sur le marché mondial, et des prix maintenus artificiellement bas grâce aux subventions.

Dans la culture du coton, les luttes pour l’émancipation et un revenu décent des petits producteurs continuent partout dans le monde, plus de 150 ans après l’abolition de l’esclavage.

Hermès, 3 juillet 2014

1. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 1 – 2e partie, chap X.

Paru dans Cerises N° 225

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