L'État et la révolution, "un chef-d’œuvre libertaire"

Lénine « rangé au placard » ? Voilà que ressort la brochure, de 1917, L'État et la Révolution. Quel apport pour la réflexion et l'action des forces d'émancipation et de transformation de la société ? Questions à Laurent Lévy, auteur de l'introduction de cette réédition.

- L'auteur Lénine est peu cité, très peu lu aujourd'hui : « rangé au placard ». Pourquoi ?
Le relatif oubli dans lequel est tombé Lénine comme auteur est probablement la contrepartie du discrédit de l’expérience révolutionnaire dont il a été le protagoniste, comme de la fin lamentable de l’Union soviétique et de la crise corrélative du mouvement communiste à travers le monde. Il faut dire que l’œuvre de Lénine a longtemps été un enjeu passionnel aujourd’hui dépassé, et que le traitement qui lui a été infligé par le "marxisme-léninisme", fait d’orthodoxie sectaire et de ferveur idolâtre n’a pas aidé à une lecture sereine et critique.

Si l’on ajoute à cela le ton par bien des aspects vieilli qu’il utilise, sa verve polémique, cela fait en fin de compte beaucoup. En outre, et pour ces raisons, une bonne partie de ses écrits n’ont plus aujourd’hui d’intérêt que documentaire ou historique. On peut dire de la quasi-totalité d’entre eux qu’ils sont des interventions dans des débats dont les termes sont parfois oubliés(1). Cela dit, cette mise aux archives est dommageable, dans la mesure où, précisément, Lénine est un penseur de la conjoncture hors pair. Si nombre de ses écrits peuvent sans perte demeurer dans l’oubli, bien d’autres ont toujours quelque chose à nous dire. C’est en particulier le cas de L’État et la révolution, à mon sens son texte le plus important, mais aussi d’autres brochures ou articles. Ainsi La Maladie infantile du communisme, le "gauchisme", récemment réédité sous le titre étrange de Petit manuel pour sortit du capitalisme, avec une introduction de François Sabado, du NPA. Ainsi des textes comme La Catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, divers discours de congrès, ou encore Mieux vaut moins mais mieux, Sur l’inspection ouvrière et paysanne, et de nombreux autres…

- Lénine se réfère abondamment à Marx, dont il souligne à plusieurs reprises combien la théorie est liée à l'analyse critique de l'histoire et à l'expérience concrète. Tu relèves la nécessité de cette connexion aujourd'hui aussi.
Lénine cite Marx comme les "marxistes" de son temps le citaient, un peu comme la Loi et les Prophètes. Une citation tient lieu chez lui de preuve. Il faut dire qu’il s’adresse à un public "marxiste", celui de ses camarades du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, et en particulier des bolcheviques, qui tiennent pour acquis que "Marx a raison". C’est là une manière de faire qui n’a plus guère cours, et c’est tant mieux. La "preuve par Marx" n’a plus la force qu’elle avait. A fortiori, la "preuve par Lénine" serait aujourd’hui dépourvue de valeur. L’un et l’autre doivent désormais être lus comme des auteurs "normaux", avec tout le recul critique nécessaire, mais aussi tout le sérieux théorique qu’ils méritent.

Or une telle lecture montre la puissance d’une analyse qui ne sépare jamais les préoccupations théoriques des préoccupations politiques. C’est vrai de Marx, mais plus encore de Lénine ; et c’est quelque chose dont nous manquons cruellement aujourd’hui. Trop souvent, nous naviguons politiquement à vue, sans prendre le temps de l’effort théorique, et nous théorisons à l’occasion dans le ciel pur de la théorie. Quand je dis "nous", je veux dire en général les militant-e-s de l’émancipation, les communistes.

Or, notre conjoncture politique demande elle aussi, non moins que celle de 1917, à être pensée. Là où la théorie marque le pas, on chausse toujours sans le vouloir, et sans même le savoir, les souliers de l’idéologie dominante. Nous sommes entourés d’évidences à contester ou à déconstruire, et si la théorie seule n’y suffit pas, elle est – avec la pratique politique elle-même – indispensable. On peut à cet égard dire que la théorie vaut le détour, et l’exemple de Lénine est certainement l’un des plus précieux qui soient, précisément parce qu’il est de façon permanente, comme je le disais, un penseur de la conjoncture : c’est qu’il est d’abord un responsable politique, confronté à des situations politiques qu’il s’efforce de penser en théorie. Les débats dans lesquels il intervient n’ont rien de la causerie de salon ! En cela, il s’inscrit dans la filiation de Marx, et se trouve en compagnie de nombre de dirigeants politiques "marxistes" des premières générations, de Kautsky à Luxemburg, de Trotski à Gramsci. C’est une tradition qui a été pratiquement rompue avec ce qu’on a appelé le "marxisme occidental", et avec laquelle il nous faut savoir renouer.

- Connaître et comprendre la Révolution russe, les succès comme les échecs du « siècle du communisme » est, pour toi, « un impératif pratique pour celles et ceux qui ont encore, ou à nouveau, le projet de changer le monde. »
Nous ne sommes pas les premiers à avoir voulu changer le monde, à avoir entrepris de mettre à bas le règne du capital. Si nos aînés ont échoué, il nous appartient de comprendre comment et pourquoi, questions pour lesquelles il ne saurait y avoir de tabou.

Il existe une tendance à régler un peu vite la question du "communisme historique", à se défausser de ses erreurs et de ses horreurs, comme si cela ne nous regardait pas, comme si c’était une autre histoire, une page définitivement tournée. Or, autant il est vrai que nous ne sommes pas comptables du passé, autant nous ne pouvons pas empêcher ce passé de s’imposer à nous : non pas comme un épouvantail, non pas comme une référence plus ou moins folklorique, mais comme une expérience à laquelle nous avons part, que nous en revendiquions ou non l’héritage ; nous ne pouvons nous réfugier derrière le bénéfice d’inventaire. Que s’est-il passé avec la Révolution russe ? Que s’est-il joué dans son après-coup ? La posture du donneur de leçon est en la matière à la limite du ridicule et du pitoyable. Car enfin, voilà des hommes et des femmes qui comme dit Aragon, ont par millions mis « leurs mains de chair dans l’engrenage » de l’histoire. Nous leur devons au moins le respect de la modestie. Pour partager leurs espoirs et leurs ambitions, nous ne sommes pas à l’abri de leurs erreurs, de leurs fausses routes, de leurs déconvenues. Nous ne savons même pas si nous sommes dignes de leurs aboutissements dans le combat quotidien de l’émancipation, dans le "mouvement réel" du communisme. L’histoire de la Révolution russe et celle de l’Union soviétique constituent une série d’expériences sur lesquelles il a beaucoup été réfléchi et écrit, mais on manque sans doute d’un ouvrage de synthèse qui reprendrait les débats passionnants et passionnés qui se sont déroulés dans l’URSS des années vingt, par exemple. Car si cette histoire a près d’un siècle, elle continue à pouvoir nous instruire – comme au demeurant celles de la Commune de Paris ou de la Révolution française. Nous ne sommes pas les premiers à avoir voulu changer le monde, à avoir entrepris de mettre à bas le règne du capital. Les échecs de celles et ceux qui nous ont précédés portent autant de leçons que leurs succès. Ce sont là des questions pour lesquelles il ne saurait y avoir de tabou. Rien n’interdit de dire qu’ils se sont trompés sur toute la ligne, que le choix d’Octobre, par exemple, était une erreur, que Lénine et ses compagnons ont abusé de l’histoire, etc. Mais rien n’y oblige, et il faut regarder les choses de près et juger sur pièces et pas seulement à la confortable et rétrospective lumière de ce qu’il en est advenu. Une erreur que l’on n’analyse pas est une erreur que l’on s’expose à répéter. Si nos aînés se sont trompés – et le point ne fait guère de doute ! – il nous appartient de comprendre quand, en quoi, pourquoi et dans quelles limites. Nous le leur devons autant que nous le devons à l’avenir.

Lénine s'attache à définir ce qu'est l'État, instrument de domination dont il retrace l'évolution historique. Il aborde la question de la "démocratie", du "pouvoir », de la "prise du pouvoir" et de son exercice par les dominés, dans un contexte précis. Quelle actualité aujourd'hui ?
La question de la "prise du pouvoir » est certes abordée par Lénine dans un contexte qui n’est pas le nôtre. Rappelons que le livre en question, L’État et la révolution, est écrit en pleine tourmente révolutionnaire, quelques semaines avant l’insurrection d’octobre, par un homme qui a fait adopter aux bolcheviques le mot d’ordre "tout le pouvoir aux soviets", et qui se trouve réfugié en Finlande pour échapper à la police du gouvernement provisoire dirigé par Kerenski. Dans un tel contexte, ce qui peut surprendre est le caractère général du travail théorique de l’auteur, son abstraction, sa hauteur de vue, son aspect presque intemporel. Bien sûr, il ne faut pas s’y tromper : Lénine a comme toujours la conjoncture à l’esprit en écrivant, et d’autres textes contemporains en portent explicitement témoignage. Mais des mots comme "démocratie" ou "pouvoir", des choses comme "l’État", ont une signification qui ne se laisse pas enfermer dans une conjoncture, fût-elle révolutionnaire, et quand bien même celui qui les mobilise est littéralement hanté par les exigences de cette conjoncture. Ainsi, même si à l’évidence on n’écrirait pas aujourd’hui les mêmes choses dans les mêmes termes, l’intérêt du texte de Lénine n’est pas celui d’une pièce de musée. Au prix de quelques précautions de lecture, il est au contraire un texte d’actualité, sinon dans son entier, du moins dans l’essentiel de ses développements. Par exemple, si l’État dont il parle n’est pas celui que nous connaissons, beaucoup plus hypertrophié, chargé de nombreuses fonctions qui ne sont pas directement de domination, mais aussi d’organisation et d’administration sociale, ce que dit Lénine de l’État conserve sa validité dans la limite utile que laisse subsister une analyse de l’État contemporain. De même la question de la "prise du pouvoir", qui nécessiterait de longs développements qui n’ont pas leur place ici, ne se pose pas dans les mêmes termes et ne peut correspondre qu’à des formes profondément différentes ; mais il n’en résulte pas que ce que Lénine dit de cette question en soit obsolète.

La description de phases historiques, linéaires – phase 1 prise du pouvoir par le peuple, socialisme, puis phase supérieure, communisme – n'est-elle pas en contradiction avec ce que Lénine relève chez Marx dans son analyse de la Commune comme amorce d'une autre société, nous dirions du "déjà-là" du communisme ?
                                                                                  « Tant que l’État existe, il n’y a pas de liberté. Quand il y aura la liberté, il n’y aura plus d’État. » V.I. Lénine                                                                                                  « Tant que l’État existe, il n’y a pas de liberté.
Quand il y aura la liberté, il n’y aura plus d’État. » V.I. Lénine

Je dirais d’abord, mais ce n’est pas par souci de dédouaner Lénine, que c’est plus la lecture qui en a été donnée ultérieurement que son propre texte qui fait de son exposé quelque chose de "linéaire"… L’idée d’un communisme qui connaitrait une "première phase" n’est pas propre à Lénine. Il la reprend dans le patrimoine du marxisme classique, en particulier chez Kautsky qui avant d’être qualifié par Lénine de "renégat" aura été sa principale source d’inspiration théorique. Sans théoriser ces "deux phases", Marx avait insisté dans la Critique du programme de Gotha sur le fait que la société postrévolutionnaire héritait par maints traits de la société antérieure, et que le communisme ne pouvait bon gré mal gré se développer que sur cette base. A vrai dire, le récit léninien n’y ajoute rien, car si ce qu’il décrit comme la première "phase" a bien un commencement assignable – la prise du pouvoir, comme chez Marx – il n’en va pas de même de la deuxième ; et à lire Lénine de près, on voit même qu’il envisage que l’on passe insensiblement de l’une à l’autre, et même avec des reculs partiels, des tâtonnements divers, des erreurs, précisément, qu’il convient de rectifier avec les moyens du bord. C’est toute la question de la "dictature du prolétariat", sur laquelle je suis surpris que tu ne m’interroges pas, dans la mesure où il en est question presque à chaque page de L’État et la révolution. La soi-disant "première phase", justement, est celle de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la période au cours de laquelle le prolétariat, après avoir brisé la machine bourgeoise de l’État, s’appuie à son tour sur des institutions coercitives, comme instrument dans sa lutte des classes – laquelle n’a pas disparu par le seul effet de la prise du pouvoir, sauf à penser que le bourgeoisie privée du pouvoir d’État se dissoudrait par elle-même. L’enjeu de la construction du socialisme est le dépassement de la division de la société en classes sociales. Il n’y a pas chez Lénine de théorisation très poussée d’une distinction nette entre socialisme et communisme, ce second terme désignant toutefois plutôt le mouvement historique, et le premier plutôt la société postrévolutionnaire. L’État n’étant rien d’autre que l’instrument de domination de la classe dominante, il ne peut que dépérir à mesure que la division de la société en classe se dépasse par le socialisme. Lorsque Lénine parle de l’État, il faut voir qu’il ne l’envisage que dans ses fonctions de gouvernement, à l’exclusion des fonctions d’administration des choses, qui ont pris aujourd’hui une importance capitale. Comme la Commune, qui en constitue selon Engels le premier modèle historique, l’État de la dictature du prolétariat n’est plus vraiment un État ; plus précisément, c’est un État en cours de dépassement, de dissolution, de dépérissement, d’extinction. Cette notion d’un État qui n’est plus vraiment un État est essentielle dans l’analyse que Lénine tire des réflexions d’Engels et de Marx sur la Commune. De nos jours, la "dictature du prolétariat" a disparu du vocabulaire. Le PCF l’a "abandonnée" en 1976, la LCR, qui avait dénoncé cet abandon, en a fait autant quelques années plus tard. Mais un mot n’est pas un concept, ce n’en est que la forme lexicale. Cela dit, il faut bien un concept pour penser, et cela n’est pas rendu aisé par la disparition de son nom propre ! Il faut toutefois reconnaitre que la formulation n’était plus guère utilisable – et plus guère utilisée. D’une part, le mot "prolétariat" avait glissé de son sens originel – ensemble de celles et ceux qui n’ont pour vivre que leur force de travail – pour désigner de façon plus restrictive l’ensemble des ouvriers d’usine, le cœur du prolétariat industriel. D’autre part et surtout, le mot "dictature" avait lui aussi glissé, avec les expériences du XXe siècle, fascisme et stalinisme, pour signifier "tyrannie". Parler comme Marx et Lénine de "dictature démocratique du prolétariat" semblerait désormais un oxymoron, et la formule léninienne selon laquelle la dictature du prolétariat serait infiniment plus démocratique que le plus démocratique des démocraties bourgeoise, laquelle n’est jamais que la dictature de la bourgeoisie, apparaitrait comme une plaisanterie de mauvais goût. Le problème est qu’il n’y a plus de mot pour dire le concept que désignait la "dictature du prolétariat". Or, le concept, essentiel, de dépérissement de l’État lui est indissolublement lié, si bien qu’on ne pense plus ce dépérissement, qui est pourtant au cœur du communisme comme mouvement réel, comme processus historique. C’est dire l’urgence du travail théorique ! La question du "déjà-là" est l’un des chantiers de ce travail. Et dans ce "déjà-là", il y a toutes ces fonctions de l’État qui n’étaient guère envisagées par Marx ni par Lénine, cette complexification des rapports sociaux, ces revendications nouvelles, ces points d’appuis nouveaux pour envisager l’avenir…(2)

L'État et la Révolution, vraiment un « chef d'œuvre libertaire » ?
C’est une chose bien connue que les libertaires n’aiment pas Lénine, pas plus que Trotski d’ailleurs. La répression des anarchistes ukrainiens ou des marins de Cronstadt n’y est pas pour rien. C’est donc un peu par provocation que je présente les choses dans ces termes. Pour autant, c’est bien ainsi que je le vois. C’est l’un des enjeux du livre que de minimiser l’écart théorique qui sépare les bolcheviques des anarchistes. Les uns comme les autres considèrent que la révolution doit briser l’appareil d’État. Et les uns comme les autres considèrent que la société future sera une société sans État. La divergence est ainsi ramenée au rythme de la disparition de l’État : abolition ou dépassement / dépérissement / extinction ? Pour Lénine, comme pour Marx, l’idée d’une "abolition" de l’État n’a aucun sens. La Commune bakouninienne de Lyon avait bien "aboli" l’État par un décret grandiose : l’État lui-même ne s’en est pas aperçu et a continué à jouer son rôle d’État pour écraser les communards. Mais il est difficile de trouver, hormis dans la littérature libertaire, un texte aussi anti-étatiste que L’État et la révolution. Cela ne fait pas de Lénine lui-même un crypto-libertaire, ainsi que sa pratique politique le montrera d’abondance. Mais la tonalité libertaire de ses réflexions les plus approfondies sur la question de l’État n’en est que plus remarquable.

Entretien réalisé par Michèle Kiintz, 7 décembre 2012,  paru dans Cerises n° 162

 (1) L'État et la Révolution, La fabrique, 238 pages - 13 euros. L'introduction, l'ajout de notes et d'une chronologie apportent des repères utiles à la lecture de l'ouvrage qui comporte également une bibliographie critique. MK.

(2) Voir Politique Hors Champ, Laurent Lévy, Kimé, 2012, et l'entretien avec l'auteur dans Cerises n°150

 

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