Budapest brune

Austérité généralisée, crise économique, climat d’impuissance collective… où l’Union européenne emmène-t-elle les peuples qui la composent ? Révolution démocratique et nouvelle espérance commune sont à l’ordre du jour. Parce que des colibris peuvent faire le printemps, Cerises s’envole tous les quinze jours dans un pays européen. Aujourd’hui : la Hongrie.

 

Pour qui cherche des arguments pour combattre les fascistoïdes européens et ceux qui trouvent cette idéologie fréquentable, le cas hongrois est instructif. Racisme banalisé, atteintes aux libertés, reculs économiques et sociaux, coupes nationales dans les budgets publics : tel est le lot quotidien de la population en pays magyar. Ici, l’État protecteur a été bazardé, l’État oppresseur a été renforcé. Ici, la gauche a été éradiquée, la droite est décomplexée, l’extrême-droite a été propulsée.

Cette dernière, malgré des sondages à la baisse1, bénéficie d’une popularité réelle, notamment parmi les jeunes et les familles populaires. Elle a le visage xénophobe de Jobbik, qui milite pour la préservation de l'identité nationale, le retour des valeurs chrétiennes, de la famille et de l'autorité au cœur de l'État hongrois. Jobbik est contre le libéralisme politique et le communisme, s’oppose à toute construction européenne. Il rend le cosmopolitisme et l’immigration responsables des maux du pays. Revendiquant sa haine des Juifs, il affirme qu’Israël veut acheter la Hongrie, assimile l'élite intellectuelle et économique de Budapest aux intérêts étrangers. Il cultive le provincialisme, la protection de l'agriculture, voire de l’environnement. Il est favorable à la réunification de l'enseignement moral et religieux, s'oppose à l'avortement, a créé une milice rurale : la Garde hongroise.

Quant à la droite qui fricote avec Jobbik, elle a pour nom Victor Orbán, Premier ministre. Son parti, la Fidesz (Union civique hongroise) (2), tout en renforçant l’enseignement de la mémoire juive et de la Seconde Guerre mondiale – 560 000 juifs hongrois furent exterminés par les nazis –, colle à la roue de Jobbik en organisant la réhabilitation du régime nationaliste et autoritaire de l’amiral Horthy (1929-1944), allié d’Hitler et figure de proue des néofascistes. En 2013, des écrivains antisémites d’avant-guerre (tels Jozsepj Nyiro), des slogans de l’entre-deux, ont resurgi, intacts. « En l’absence de référence historique conservatrice et démocratique, Victor Orbán, s’est donné pour modèle l’amiral Horthy », analyse Tamás Boros, politologue au sein du think tank Policy Solutions. Un spectre hante donc la Hongrie et l’Europe : le néofascisme.

En successeur d’Horthy, Victor Orbán a muselé les médias par une loi de janvier 2011. Il a imposé à la presse un régime de contrôle et d’atteinte à la liberté d’expression, à propos desquels les défenseurs à géométrie variable des libertés ont été discrets. Depuis deux ans, un "Conseil des médias", issu du Parlement, accède aux sources des journalistes et à leurs articles avant publication, avec des amendes sévères en cas de reportages "partiaux". Un Office national de la justice a été créé : sa présidente choisit les juges selon les affaires. La Constitution de 2011 a ouvert la voie à l’interdiction des mariages aux couples de même sexe, en violation des textes européens et internationaux contre les discriminations. Quant aux Roms, l’ONG Amnesty International alerte régulièrement sur la nécessité de « veiller à protéger la sécurité et l'intégration physique des Roms, sans discrimination, en adoptant des mesures visant à empêcher tout acte de violence à caractère raciste à leur encontre ». Or en Hongrie, neuf attaques mortelles ont eu lieu contre des Roms entre 2008 et 2012.

La gauche ? Elle est libérale, ex-communiste. Totalement convertie au libéralisme. Soumise aux injonctions de dérégulation de la Commission européenne. Un must. Faute de ne pas avoir remis l’État entre les mains du peuple aux temps du "socialisme réel", elle a donné dans les années 1990 les clés de la Hongrie aux prédateurs de tout poil.

Les capitalistes ont alors trouvé dans les ex-communistes et néo-socialistes hongrois de quoi faire leur beurre en privatisant des pans entiers de l’économie. La fulgurance de la conversion au capitalisme des anciens cadres du Parti mériterait d’ailleurs une analyse. En 1995, en deux semaines, 20 % de la plus grande entreprise du pays, la compagnie de gaz et de pétrole Mol, ont été vendus par l'agence de privatisation hongroise APV Rt. Outre l'industrie et les services marchands, de nombreux services publics sont aujourd'hui dirigés par des filiales d'entreprises étrangères : toute la distribution gazière, l'essentiel de la distribution et de la production d'électricité, les services téléphoniques. Selon un rapport du Sénat français de 1996, « la Hongrie est, avec la Grande-Bretagne, le pays européen qui est allé le plus loin dans la politique de privatisation (…) Et les entreprises françaises ont répondu de manière très active à la politique de privatisation hongroise. »

La gauche, en plus d’être morte, est corrompue. L’écrivain britannique d’origine hongroise Tibor Fischer a ce raccourci saisissant : « En Hongrie, la gauche n’est pas vraiment la gauche et les ex-communistes sont aussi marxistes qu’Al Capone. » Ferenc Gyurcsany, ancien dirigeant des Jeunesses communistes, s’est lancé dans les affaires dès la chute du Mur de Berlin. Devenu 50e fortune du pays, il est entré au Parti socialiste en 2002 pour finir Premier ministre. Comment s’étonner qu’une droite étatiste et dure, courant derrière l’extrême-droite, ait succédé à une gauche ayant renoncé à tout ?

Pollution par les boues toxiques (Photo Sandrine  Bélier, députée verte européenne)

Pollution par les boues toxiques (Photo Sandrine  Bélier, députée verte européenne)

L’économie hongroise aujourd’hui ? C’est un salaire moyen net à 500 €, un chômage à 10,5 % . Ces sont des taux de TVA de 18 % pour les produits alimentaires de base et le chauffage urbain ; de 27 % sur le gaz, l’électricité, l’eau et le téléphone. Des indemnités de chômage limitées à 3 mois, des pensions d’invalidité supprimées par milliers. Seul le vin de Tokay semble bien se porter. Les industriels eux-mêmes, venus ici satisfaire leurs exigences de rentabilité du capital dans la course à la baisse du "coût du travail", ne trouvent plus leur compte dans la politique des réactionnaires hongrois. Michelin a annoncé il y a 2 ans qu’il suspendait ses projets en Hongrie en raison de la politique économique d’Orbán. Le directeur de la filiale hongroise du fabricant de pneus, Paul Young, a indiqué au quotidien économique Vilaggazdasag : «  Jadis, il était possible de calculer sur le long terme, mais la mentalité du gouvernement actuel, les nouveaux impôts, les nouvelles lois rendent la politique économique imprévisible. Je ne peux dire aujourd’hui quand nous pourrons continuer notre projet d’expansion de nos capacités », a-t-il dit, évoquant le site de Nyíregyháza (1 050 salariés.)

Vainement j’ai cherché dans Budapest des colibris porteurs d’espoir. Ils doivent bien exister.

Philippe Stierlin, 8 novembre 2013

Lehet más a politika (Une autre politique est possible ou LMP) : parti politique de centre-gauche, fondé en 2009, entré au Parlement hongrois en 2010. Propose une alternative entre le Parti socialiste hongrois (Magyar Szocialista Párt, MSzP) et le gouvernement de droite du Fidesz-Union civique hongroise (Fidesz-Magyar Polgári Szövetség). Revendique un positionnement libéral, démocrate et écolo-conservateur… LMP s’est scindé (fév. 2012) et est au plus bas dans les sondages (entre 2 et 3 %). Nouveauté : le parti issu de la scission s’affirme de gauche. L’un de ses députés, Gergely Karacsony, a indiqué que la nouvelle formation sera "un parti vert de gauche", avec une sensibilité pour les questions sociales.

Pollution par les boues toxiques (Photo Sandrine  Bélier, députée verte européenne)

(1) 16 % aux législatives de 2010

(2) 52 % aux législatives de 2010

Paru dans Cerises n°193 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.