La révolution informationnelle antichambre autogestionnaire du communisme 2.0 ?

Dans son livre Une autre façon de faire de la politique, Jean Lojkine, sociologue et directeur de recherche émérite au CNRS, explore les transformations induites par les nouvelles technologies de l’information, dans la société et dans le combat pour la transformation de la société. Il plaide pour une stratégie autogestionnaire qui suppose de révolutionner la politique.

Que désigne-t-on par "révolution informationnelle" ?

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C'est une notion complexe qui a fait l'objet d'interprétations divergentes. D'un côté, on a une version techniciste, la "société de l'information", qui gomme complètement ses aspects contradictoires, liés à l'usage capitaliste des nouvelles technologies de l'information, à l'hypermarchandisation des "produits" informationnels réduits à des objets marchandises (ventes en lignes sur internet, etc.). De l'autre, on réduit la révolution informationnelle à un mythe, une utopie néo-libérale qui cache la réalité des rapports capitalistes, considérés comme immuables.

 Mon interprétation vise à être plus dialectique, en insérant ce concept dans la périodisation historique du capitalisme, au cœur du conflit entre les forces productives et les rapports de production. Mon point de départ est le constat que le capitalisme a "changé de base", en passant de la révolution industrielle d'où il est né (révolution de la machine-outil et du machinisme, division entre le travail manuel et le travail intellectuel, production et consommation de masse) à la révolution informationnelle : objectivation de certaines fonctions du cerveau humain dans une machine-prothèse pas comme les autres, l'ordinateur, déplacement de l'exploitation capitaliste du travail à l'intérieur même du travail intellectuel, potentialités nouvelles issues du travail en réseau, décentralisé, auto-organisé. Mais il y conflit entre l'usage capitaliste et l'usage "communiste" des nouvelles technologies de l’information, comme l'a bien vu Bill Gates, adversaire implacable des "logiciels libres" ! Il y a conflit antagonique entre le "traitement" capitaliste de l'information selon la logique de la rentabilité, de l'évaluation marchande, et l'essor des services collectifs de formation de l'humain (éducation, recherche, culture, communication, urbanisme, santé, protection sociale), de développement des individus, de création, de coopération.

 C'est pour moi la raison profonde de la poursuite "incompréhensible" de la crise systémique, selon les schémas du capitalisme industriel, et donc de la nouveauté de la crise actuelle qui a commencé à la fin des années 1960, qui dépasse les analyses des crises du système capitaliste industriel, y compris la crise systémique de 1929. Au-delà de la crise économique, avec l'originalité des services de formation de l'humain qui ne s'identifient pas avec le mode de consommation industriel et refusent l'obsolescence des produits standards, il y a la crise des modes de vie (obsolescence des produits, épuisement du couple voiture + supermarché + délitement du tissu urbain), et plus encore la crise civilisationnelle du libéralisme.

Dans votre livre, vous évoquez une  « nouvelle forme de lutte des classes ». Quelle révolution la révolution informationnelle introduit-elle dans le capitalisme ?
La prolétarisation originale du travail d'information, du travail intellectuel dans le capitalisme informationnel est le résultat de l'usage capitaliste des technologies de l'information : il s'agit notamment des tentatives du nouveau "management public" pour traiter le travail d'éducation, de formation, d'information, de soin, comme s'il s'agissait d'un travail de production industriel standard soumis à l'évaluation selon les critères de gestion capitalistes à l'oeuvre dans les entreprises capitalistes. Les luttes nouvelles des enseignants, des chercheurs, des soignants, des travailleurs sociaux témoignent du refus massif de ces travailleurs de l'information de voir les services publics réduits à des entreprises capitalistes. De même, les luttes mondiales des jeunes diplômés "indignés" du sort qui leur est réservé témoignent d'un nouveau front de lutte contre le capitalisme libéral, qui n'arrive plus à donner un emploi qualifié à cette génération de jeunes. La classe ouvrière n'est plus aujourd'hui la seule composante du salariat soumise à l'exploitation du capital. Encore faut-il cependant que ces fronts de luttes aient une traduction politique qui permette de dépasser l'opposition culturelle entre les familles populaires et les familles des travailleurs intellectuels, précarisées mais qui ne s'identifient pas au prolétariat industriel, ni au niveau de l'école, ni au niveau de l'habitat.

Votre analyse de la révolution informationnelle vous conduit à souligner l’actualité d’une visée autogestionnaire. Pourquoi ?
La civilisation informationnelle est une civilisation autogestionnaire, comme on peut le voir dans les formes de démocratie nées d'Internet. Encore faut-il que ces mouvements se fédèrent, dépassent leur dimension purement libertarienne et fassent leur jonction avec les formes de démocratie représentative ; faute de quoi, les petits groupes informels ne pourront pas subsister et contrer les hiérarchies verticales du pouvoir et les clivages entre représentants et représentés.

 En affirmant qu’avec la révolution informationnelle l’enjeu de l’accès (à l’information, à la formation, aux droits…) se substituerait à l’enjeu de la propriété, n’y a-t-il pas risque de sousestimer le rôle que joue l’appropriation privée des moyens de production et d’échange pour déposséder le plus grand nombre et maintenir ainsi la domination capitaliste ?
Nous avons en France l'expérience historique de séries de nationalisations (1945, 1981) des secteurs clés de l'économie et du secteur bancaire qui n'ont abouti à aucune appropriation de ces entreprises par les travailleurs, malgré les lois Auroux qui, en 1982, avaient permis la présence d'administrateurs salariés dans les conseils d'administration, et même malgré l'instauration des premières formes de démocratie directe avec les conseils d'atelier et de service. Parallèlement, la nationalisation totale, sous la forme de l'étatisation, des entreprises soviétiques n'a abouti de même à aucune appropriation par les salariés des pouvoirs de décisions dans leur entreprise, monopolisés par le parti-État. Certes, la nationalisation offre en elle-même un levier indispensable pour changer les rapports de force et donc l'orientation de la stratégie de l'entreprise. Encore faut-il que les salariés, à tous les niveaux, aient la volonté politique d'intervenir dans les gestions avec de nouveaux critères, et en même temps le sentiment que cette révolution culturelle dans les rapports de travail est possible. L'appropriation sociale des entreprises nationalisées, c'est justement tout l'enjeu d'une véritable révolution informationnelle qui serait fondée sur l'accès de la masse des travailleurs aux informations stratégiques de l'entreprise, de la cité, des différents niveaux territoriaux du pouvoir politique, de façon à pouvoir peser réellement sur les prises de décision.

Vous revenez sur l’élan qui a existé autour de la théorie du capitalisme monopoliste d’État dans les années 70, et sur son "échec final" en raison de son orientation étatiste et économiste.

Si un jeune lecteur relit les travaux  marxistes dans les années 1960-1970 de la section économique du PCF, il ne peut qu'être frappé à la fois par la nouveauté de l'analyse de la "crise de suraccumulation-dévalorisation" du capital, qui donna tout son sens à la thèse d'une "nouvelle phase" du capitalisme et permit de comprendre le sens des mutations que subissait alors la société capitaliste, et par ses limites, dues essentiellement à sa visée économiste.

Le PCF était encore fortement influencé par l'hypothèse léniniste d'une liaison directe, mécaniste,  entre le "capitalisme monopoliste d'État (CME)" et la transition vers une société socialiste dont le CME serait "l'antichambre". L'idée de l'État simple "instrument" des monopoles capitalistes était en contradiction avec l'hypothèse d'un État expression de la lutte des classes, concentration d'un rapport de force entre le capital et le travail, comme on a pu le voir avec l'expérience – positive - du Front populaire ou de la France de 1945, à la différence de l'État nazi ou même du New Deal aux USA.

Alors que les partis traditionnels se focalisent sur la conquête du pouvoir d’État, vous soulignez qu’il y a beaucoup de pouvoirs interdépendants dans la société, d’où votre idée qu’il faut un processus pour s’approprier et transformer les pouvoirs. Comment engager un tel processus ?
 Mon hypothèse, Gramscienne, tient en deux axes forts. Premièrement, retourner le rapport entre la conquête du pouvoir d'État au sommet et la conquête de l'hégémonie par en bas : au lieu "d'attendre" la "conquête du Palais d'hiver", ou la victoire électorale des partis de gauche, pour s'attaquer aux transformations structurelles de la société capitaliste, ce qui n'arrivera jamais, commencer par mener la bataille de l'opinion publique dans les entreprises et la cité, en mobilisant les salariés et les citoyens directement sur leur lieu de travail et leur lieu de vie. Deuxièmement, fédérer, coordonner, horizontalement mais aussi verticalement, les expériences locales en s'appuyant sur les tremplins qu'offrent les différents échelons de la décentralisation territoriale, en déclenchant des cercles vertueux reliant un approfondissement de la démocratie représentative (contrôle des élus, rotation des fonctions électives) et un approfondissement de la démocratie directe à la base. Mais on ne peut en rester là : qui dit processus de transformation, voire de dépassement du capitalisme, dit en même temps périodisation du temps long et visée stratégique des étapes, des sauts qualitatifs, des repères permettant de situer le processus en cours sur la voie du socialisme et du communisme.

Vous soulignez la nécessité de dépasser la culture politique traditionnelle et le partage des rôles entre mouvement social, syndicats et partis, et en définitive les constructions du type Front  populaire ou Programme commun. Pourquoi ce dépassement est-il à l’ordre du jour et comment le réaliser ?
Il faut dépasser le clivage entre la monopolisation du politique par les partis politiques traditionnels et la monopolisation du social par les syndicats et les associations de la société civile. Cela renvoie à la fois à la transformation du rôle des syndicats (une ouverture de la section syndicale à la démocratie directe des assemblées générales et des différentes formes de coordination, comme on l'a vu lors des mouvements sociaux depuis 1995 notamment) et des partis politiques eux-mêmes : remise en cause du centralisme pyramidal, reconnaissance du droit de débattre et des droits des minorités, etc. En même temps, les mouvements sociaux ne peuvent s'en remettre à l'illusion du spontanéisme  et de l'anarcho-syndicalisme. S'ils refusent désormais toute "courroie de transmission" entre syndicat et parti politique, ils doivent alors s'engager eux-mêmes sur la voie des propositions alternatives et trouver de nouvelles formes de concertation avec les partis représentatifs  et les lieux d'élaboration des politiques gouvernementales.

Vous abordez aussi le besoin d’investir la question de l’utilité sociale ou sociétale de l’action publique, les questions de gestion et d’évaluation, contre les discours qui mettent en cause par principe l’évaluation ou l’implication sur les enjeux de gestion. Pourquoi proposez vous cette stratégie ?
Il y a aujourd'hui une forte contestation de l'évaluation "quantitative", "comptable" des grands services publics par les personnels et les usagers. C'est un mouvement essentiel de contestation des politiques néo-libérales, mais on ne peut en rester là, sous peine de retomber justement dans la subordination politique des mouvements sociaux à des partis de "gouvernement" qui confondent gestion et gestion capitaliste, libérale. Il y a d'autres critères d'évaluation possibles des politiques de formation, de recherche, de santé, de culture. L'adversaire n'est pas le chiffre ou le comptable, mais bien la logique libérale qui sous-tend les indicateurs que l'on tente d'imposer.

 Quel est votre rapport au communisme ?
Si le communisme n'est qu'un mouvement sans frontière ni étapes, il restera une utopie ; tout processus de transformation implique des critères pour situer les transformations réalisées, au-delà des illusions sur l'idée d'un "continuel" mouvement linéaire, sans périodisation historique. Autant je partage les critiques développées contre la vision mécaniste d'une "étape" inéluctable et unique menant au socialisme puis au communisme, autant je pense qu'il faut chercher des tendances globales, plurielles, qui se dégagent dans le monde, à l'instar de ce que l'on a cherché à analyser comme "les socialismes" d'Amérique latine. Quant à la notion même de communisme, elle trouve une concrétisation dans les "biens communs" non marchands (recherche scientifique, santé, culture, logiciels libres) auxquels se réfèrent les participants des luttes menées contre la marchandisation des services de formation de l'humain ; mais cette référence restera utopique tant que l'on n'aura pas réglé la question du rapport des forces qu'implique le "partenariat entre public et privé", autrement dit le rapport entre logique marchande et logique non marchande. Quelle est la logique dominante par exemple dans l'économie numérique entre la défense des biens communs inhérents aux logiciels libres et la commercialisation marchande des services vendus sur la Toile, qui fait la force des monopoles capitalistes de l'information, promoteurs de  la logique propriétaire et de la brevetabilité de l'information ? Plus généralement, ne faut-il pas distinguer globalement l'étape décisive que pourrait représenter dans un processus de transformation sociale, la régulation publique d'une économie mixte (encore capitaliste), mais bien loin encore d'une société communiste qui supposerait d'abord, pour moi, la victoire des valeurs non marchandes, et la perte de l'hégémonie néo-libérale auprès des anciennes classes dominées.

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 Entretien réalisé par Gilles Alfonsi, 8 février 2013

Une autre façon de faire de la politique, Jean Lojkine, Le temps des cerises, 2012, 234 p., 18 €

Dossier de Cerises n°169

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