Des délices pour l'été

Pour se ressourcer avant la rentrée, un patchwork de suggestions de lectures : nos dernières sélections et quelques titres puisés dans les "délicieux"  de Cerises.

LES BONNES FEUILLES

                   ?id=1691&size=article
À emporter sur la plage ou en randonnée, le Monde diplomatique de juillet, déjà en kiosque (5,40 €). Parmi les articles de ce numéro très riche : celui de Laurent Cordonnier sur la question taboue du coût prohibitif du Capital (qui prend le contrepied de la focalisation libérale sur les coûts du travail et des prestations sociales) ; un texte d'Alain Gresh sur l'extension régionale du conflit syrien ; un article de fond de Viktor Mayer-Schönberger et Kenneth Cukier, sur la « mise en données du monde », c.-à-d. sur les enjeux de la production de données numériques et les problèmes qu'elle pose ; une contribution de Dominique Kerouedan "Comment la santé est devenue un enjeu géopolitique" ; une autre de Laura Raim sur la "nouvelle science économique", dont la logique « comportementale » consiste à étudier nos réactions et nos décisions afin de les anticiper et de les influencer..., cela fait froid dans le dos. Martine Bulard signe une enquête sur "Samsung, l'empire de la peur", ce conglomérat surpuissant aussi bien dans le champ économique que dans le champ politique, médiatique et judiciaire sud-coréen. Elle y décrypte notamment les conditions de travail des ouvriers (écarts vertigineux entre les salariés à temps plein et les précaires, amplitudes horaires démesurées, tensions fortes, accidents du travail nombreux...) et la répression antisyndicale.
G.A.

                    ?id=1692&size=article

Au programme du  trimestriel Regards,  été 2013, un dossier très consistant, "Vivons-nous en démocratie ?", destiné à « explorer les impasses d’un modèle et réfléchir au futur ». Catherine Tricot plante le décor : « Notre dossier manifeste une inquiétude non feinte. C’est par conviction égalitaire que nous prenons le parti de la démocratie. Il est aujourd’hui nécessaire face à la tentation d’un "gouvernement des bonnes volontés", pas si loin du "gouvernement des sages". D’autant que la théorisation antidémocratique de la trilatérale des années 1970 semble trouver sa traduction dans la situation actuelle. Alors comment vivre vraiment, vivre enfin en démocratie ? Des expériences participatives sont mises en œuvre ici et là pour corriger les défauts de la représentation ; des propositions visant à renforcer le contrôle citoyen se font jour ; quant à l’invention d’une République nouvelle, elle a déjà commencé ». Les contributions, parmi lesquelles un entretien avec Edwy Plénel et un entretien croisé de Michèle Riot-Sarcey et Yves Sintomer,  sont plurielles. Au-delà du dossier, à noter : un article d’analyse politique de Jean-Luc Mélenchon, intitulé "Internationale socialiste, la dernière estocade" ; un arrêt sur images chaleureux consacré à Jack Ralite ; une vraie confrontation d’idées entre Etienne Balibar et Cédric Durand sur la question : "Europe, en être ou pas". + d’infos : www.regards.fr/

G.A.

LES DOSSIERS DE LA RENTREE

                      ?id=1693&size=article

Tous peuvent réussir !

 « L’originalité du livre est de donner à voir des moments de travail réel d’enseignants, des moments de pratiques professionnelles, et de montrer  à partir des "récits d’expériences" rédigés par les intéressés comment l’activité professionnelle est productrice de savoirs, de savoirs pratiques concernant la pédagogie et l’éducation. Ces savoirs produits par l’expérience peuvent entrer en résonance avec des savoirs théoriques conceptualisés.
Le questionnement à l’origine de cette recherche-action, qui a rassemblé une quinzaine d’enseignants de l’enseignement élémentaire au lycée professionnel, est l’imbrication entre une certaine posture pédagogique et l’engagement dans des expériences à visée éducative au sein de l’association ATD-Quart Monde. Les onze récits-interviews transcrits dans le livre mettent en dialogue des moments de réussite dans le métier et des expériences d’engagement militant épanouissantes pour les adultes comme pour les enfants, chacun apprenant des autres dans l’activité. (…)
Et si le chemin d’une véritable refondation de l’école passait aussi par là, par la prise en compte de l’activité réelle des acteurs et des savoirs qu’elle produit ? »
Lire l'intégralité de la note de lecture d'Yves Baunay (FSU) sur www.communistesunitaires.net, rubrique "Culture".

M.K.

Tous peuvent réussir ! Partir des élèves dont on n’attend rien, Régis Félix et onze enseignants, Éd. Quart Monde, 2013, 16,90 €

Sortir des faux-débats - Construire l'alternative

                      

 

Plutôt que de se laisser piéger par le chantage à l'emploi et à la dette, Bernard Friot a proposé, avec  une argumentation étayée, de « porter plus loin les institutions qui sont nées des luttes pour le salaire : la qualification personnelle et la cotisation. ».
L'enjeu du salaire, Éd. La Dispute, collection travail et salariat, 2010, 203 p., 15 €.
Et pour compléter et sortir des faux-débats sur la démographie, le salaire différé, la "solidarité intergénérationnelle",  un ouvrage tout aussi argumenté : L'enjeu des retraites pose des « questions fondamentales pour renouer avec les objectifs progressistes qui ont mené au système actuel et ouvrir une alternative sérieuse à la réforme en cours. »
M.K.
Éd. La Dispute, collection travail et salariat, 2012, 175 p., 12 €.


D'OU L'ON VIENT
POUR SAVOIR OU L'ON VA

La question algérienne

               

L’Algérie a fêté le 5 juillet dernier le cinquantième anniversaire de son indépendance. Ces dernières semaines, on a vu du coup, ici et là, revenir le débat sur l’estimation du nombre de morts de part et d’autre, serpent de mer qui a au moins le mérite de rappeler la disproportion radicale des dommages. L’inégalité totale, l’injustice absolue se retrouve d’ailleurs dans l’impossibilité du dénombrement des victimes algériennes, quand l’armée française était, elle, capable de tenir scrupuleusement la comptabilité macabre. Ainsi l’injustice continue-t-elle au-delà même de la mort.
Comment la réalité crue de la guerre d’Algérie a-t-elle pu cheminer jusqu’à ce que personne (ou presque) ne puisse l’ignorer, même s’il existe encore des négationnistes et des défenseurs de la torture ?
Moins pour documenter en détail la réponse à cette question que pour ressentir la puissance du récit du vécu, lire ou relire La question, d’Henri Alleg, c’est comprendre l’importance du grain de sable qui grippe la machine à déni. En l’occurrence, ce ne sont pas les qualités littéraires qui comptent, ni les effets de style, mais le témoignage brut, sans fioriture. Les Editions de minuit y ont heureusement adjoint La torture au cœur de la République, article de Jean-Pierre Rioux dans Le Monde, qui rappelle le cheminement de la censure en même temps que l’impact d’un livre « météorite » pourtant « minuscule ».

  G.A.

La question, Henri Aleg, 1958, Éd. de Minuit, collection Double, 96 p., 6,60 €

L’Humanité censurée

Pendant la guerre d'Algérie,  le journal l'Humanité a été saisi à 27 reprises et a fait l’objet de 150 poursuites, pour « provocation de militaires à la désobéissance », « diffamation envers l’armée »,  « atteinte à la sécurité de l’État »... Rosa Moussaoui, journaliste, et Alain Ruscio, historien, publient l’intégralité des pages censurées du journal.

Éd. Le Cherche-Midi, 290 p., 8 €.

                    ?id=1698&size=article

Une révolution inachevée
Un livre qui permet de relire Marx et l’histoire du XIXe siècle sans œillères. Dans une traduction française, dont Robin Blackburn  a écrit une introduction, les auteurs de la plupart des textes sont Karl Marx et Abraham Lincoln.
Ce travail fournit une foule d’éléments au sujet de la dynamique, des reclassements, des options qui parcourent le mouvement progressiste, les exilés en particulier d’Allemagne ; il met en lumière la façon dont la guerre civile construit ses principes au travers des atermoiements de Lincoln. Marx  les détaille et soutient en même temps, sans faille, le combat de celui-ci pour l’abolition de l’esclavage ; l’introduction  appellerait, certes, une discussion  au sujet de l’histoire des organisations ouvrières.
Un texte d’Engels, de 1887, montre comment s’est façonné un mouvement ouvrier : la construction d’une force tout aussi antiraciste que de classe, aussi engagée dans le combat pour l’égalité des femmes et des hommes que pour le rejet des discriminations. Marx, dans le Capital, décrit les liens  entre l’abolition de l’esclavage et l’essor des revendications ouvrières ; comment le ferait-il sans ses amis allemands exilés et militants de l’AIT, observateurs de premier ordre, engagés dans ces combats militants.
Pour inciter à lire ce livre, voici quelques portraits d'acteurs de cette histoire.
Joseph Weydemeyer (1818-1866).  Officier prussien, fouriériste, rencontre Marx et devient membre de la Ligue des communistes. Après la révolution de 1848, émigré aux États-Unis, il publie un journal, Die Revolution, et des œuvres de Marx. Il participe à la création de l’American Workers League (« l’égalité pour tous quelle que soit la langue, la couleur et le sexe »), à la campagne de Lincoln en 1860, diffuse l’adresse inaugurale de l’AIT, est officier d’artillerie dans l’armée de l’Union.
Anneke Mathilda (1817-1884). Elle publie avec son mari le premier journal ouvrier à Cologne, puis après 1847 le premier journal féministe allemand. Elle émigre aux États-Unis, se lie à Susan Antony et publie le Deutsche Frauen-Zeitung.
Antony Susan (1820-1906). Militante féministe américaine, liée à  Mathilda Anneke, et sera arrêtée en 1872 pour avoir tenté de voter. Membre de l’American Anti-Slavery Society : « Où, dans le cadre de notre Déclaration d’Indépendance, l’homme saxon obtient-il le pouvoir de priver l’ensemble des femmes et des Noirs de leurs droits inaliénables ? »  En 1868, elle fonde le journal The Revolution.
Anneke Friedrich (1818-1872), le mari de Mathilda, officier prussien, membre de la Ligue des communistes, participe à la Commune de Cologne, expulsé de l’armée, émigre aux États-Unis et  participe à l’armée de l’Union avec le grade de colonel.
Parsons Albert (1848-1887). Vendeur de journaux, il s’engage à 13 ans dans l’armée confédérée. Il épouse Lucy Parsons en 1872. Il quitte le Parti républicain, s’engage dans des organisations socialistes et ouvrières ; un des martyrs de Haymarket Square, condamné et pendu.
Parsons Lucy (1853-1942). Féministe et anarchiste, métisse d’ascendance noire, mexicaine et indienne. Elle naît probablement esclave et doit s’enfuir à cause de son mariage interracial avec Albert Parsons. Elle participe à la création des Industrial Workers of the World en 1905 et jusqu’à sa mort à des combats ouvriers, féministes, et pour les droits  des Afro-américains.
Douglas Frederik (1815-1895). Esclave, il s’enfuit, s’installe dans le Nord. Il participe en 1848 à la première convention pour les droits des femmes et déclare qu’il ne pourrait pas accepter  en tant que Noir d’avoir le droit de vote si les femmes ne l’avaient pas. Déçu par les atermoiements de Lincoln, il soutient l’armée et recrute des soldats noirs.

P. C.-S.

Une Révolution inachevée, Sécession, guerre civile, esclavagisme et émancipation aux États-Unis, Karl Marx & Abraham Lincoln, Syllepse, 297 p., 20 €

L'avenir ne s'écrit jamais sans passé

     ?id=1701&size=article
Cazeneuve a été, à La Plaine Saint-Denis, un fleuron de la machine-outil française. Dans les années 70, le capitalisme se financiarise, engage une vaste opération de liquidation des outils industriels en Europe occidentale. Cette désindustrialisation frappe de plein fouet Saint-Denis, sa Plaine ouvrière et industrielle. La lutte des Cazeneuve, décidés à défendre leur outil de travail, marquera de 1976 à 79 la lutte ouvrière. Et sa mémoire.
Jean Bellanger, ancien prêtre ouvrier, était à l'époque secrétaire de l'Union locale CGT. Il deviendra un responsable du secteur immigration de la confédération CGT. Le document qu'il publie a le mérite de faire oeuvre de mémoire, de rendre hommage - et justice - à ces centaines de métallos, à la mobilisation de leurs femmes, à la solidarité, Krasucki en tête, qui se tissa autour de la lutte.
Le livre s'ouvre par une évocation du parcours personnel de Jean Bellanger. Au delà d'une figure marquante du syndicalisme et du mouvement ouvrier surgit un pan entier de la confrontation de classe quelques années après 68. Le Parti communiste et l'extrême-gauche, les relations CGT-CFDT, l'émergence des femmes dans les luttes des hommes... La reconstruction à penser d'un territoire. Jean Bellanger ne masque rien de ces contradictions, des impatiences et frustrations aussi d'ouvriers engagés dans une lutte longue, comme d'autres à cette même époque, quand les navires confédéraux ne manoeuvrent pas à la même erre.
Document d'histoire, document de conviction, les préfaces de Danielle Tartakowski, Joël Biard (alors secrétaire de l'UD CGT) et Didier Paillard (actuel maire de Saint-Denis) contextualisent la lutte des Cazeneuve. Jacques Grossard, président de "mémoire vivante de La Plaine" présente ce livre. Merci à eux. Et bonne lecture, sans nostalgie et parce que l'avenir ne s'écrit jamais sans passé. 
P.V.
Combat de métallos, les Cazeneuve de la Plaine Saint-Denis, Jean Bellanger, Éd. de l'atelier, 176 p., 21 €

Le temps court de la grande Révolution

                 ?id=1699&size=article

Le livre proposé par Éric Hazan, Une histoire de la Révolution française,  se présente comme un récit. C’est ce qui fait à la fois son charme et son intérêt : la Révolution s’y déroule en quelque sorte sous nos yeux, dans l’improvisation brouillonne comme dans l’audace décidée. On y voit le peuple comme les grands orateurs, la ville, la campagne et les champs de bataille. Aucune prétention à renouveler l’historiographie, mais plus modestement le pari de donner à voir pas à pas la "Grande Révolution". Pari gagné.
Ce qui frappe le plus dans ce livre destiné à un large public, c’est comment la Révolution avance, à chacune de ses étapes décisives, à pas de géants. C’est comment cet épisode décisif de notre histoire s’inscrit dans le temps court de celles et ceux qui y contribuèrent. Songeons que l’évènement - ou plutôt la succession d’évènements - dure moins de dix ans : moins de deux de nos législatures. Moins de trois ans pour abattre la royauté. Et quels trois ans ! Sous la plume d’Éric Hazan, on voit se réunir les sections parisiennes et les Clubs, on entend discours et rumeurs, on assiste concrètement à ces moments révolutionnaires dont on croyait savoir l’essentiel.
Ce livre ne vise pas à "remplacer" le fameux Soboul, ni même le Mathiez qui vient d’être réédité. Moins qu’un instrument universitaire, il est un instrument de culture générale, mais d’une culture générale dont nul ne peut prétendre s’affranchir, qui envisage de contribuer à son tour à quelque chose digne de s’appeler révolution !
L.L

Une histoire de la Révolution française, Eric Hazan, Éd. La Fabrique, 2012, 402 p., 22 €Voir également le hors-série de Politis n°1224 du 25/10/2012, avec, entre autres, une interview d'Eric Hazan.

            

 CULTURE DANS TOUS SES ETATS

Qui a semé les graines de violence dans le foot ?

                    ?id=1704&size=article

« Marseillais, Corses ou Bretons aiment chanter le particularisme régional de leur football. De nombreux chercheurs, historiens de clubs ou passionnés du dimanche ont brodé sur ces réalités locales et élaboré quelques belles légendes. Mais personne n’avait pris la peine de considérer Paris et sa banlieue comme un objet autonome d’étude, comme si, par un vieux réflexe d’antijacobinisme, ce qui reste l’un des territoires essentiels du ballon rond ne pouvait mériter un tel honneur. L’ouvrage, tiré de sa thèse, de l’historien Julien Sorez rattrape ce retard en décrivant la naissance puis l’essor initial du football dans la capitale et ses environs. Où il est question de violence(s), d’intégration et d’argent »,  du rapport à la ville, à l'urbanisation, bref de notre société.
Lire l'entretien avec Julien Sorez par Nicolas Ksiss-Martov (introduction ci-dessus) sur www.communistesunitaires.net, rubrique "Culture",  et sur sofoot.
M.K.

Le football dans Paris et ses banlieue - un sport devenu spectacle, Julien Sorez, Presses universitaires de Rennes, Collection Histoire, 412 p., 22 €.

Culture pour tous et par tous

  ?id=1702&size=articleLa revue Cassandre/Hors-Champ propose un ouvrage porteur d'espoir « en une période où le néolibéralisme fait rage et répand dans le monde le poison d’une marchandisation universelle ». Ce panorama d'un mouvement protéiforme, ancré dans les luttes émancipatrices, porté par les idées du Conseil national de la Résistance et concrétisé à la Libération, va de ses pionniers aux acteurs et enjeux d'aujourd'hui. Il repose sur les contributions de plusieurs auteurs et une documentation coordonnées par la revue à partir d'enquêtes réalisées par Franck Lepage, lui-même "praticien" de l'éducation populaire dans le cadre de la scop Le Pavé.
Un livre utile pour celles et ceux qui « savent qu’il nous faut puiser dans ce passé la force d’imaginer et de construire un avenir vraiment humain. »
Éducation populaire, une utopie d'avenir, Co-édition Cassandre – Le Lien qui libère, 200 p., 19,90 €

 

                    ?id=1703&size=article

Ce fut aussi une forme de "culture pour tous et par tous" : une radio mise entre les mains des habitant-e-s, Lorraine cœur d'acier, radio libre, illégale, qui diffusait leurs paroles, celles du quotidien et des luttes de la sidérurgie, tout comme  de la musique et des poèmes. Créée en 1979 par la CGT, avec des journalistes comme Marcel Trillat et Jacques Dupont, accompagnant ces prises de paroles lorraines, la radio installée à la mairie de Longwy - antenne sur le clocher de l'Église - sera défendue par la population appelée à coups de tocsin contre l'évacuation par les CRS. Ce "morceau de chiffon rouge" mourra pourtant en 1981, après divergences syndicales, qui provoquèrent, entre autre, le licenciement des journalistes et un changement de tonalité de la radio au détriment de son audience.
Un morceau de chiffon rouge, Les éditions de la nouvelle vie ouvrière, de la CGT, a édité cette année un coffret d'archives de la radio.
5 CD et 1 DVD – 29,90 €
À commander à la librairie de la nvo : www.librairie-nvo.com
M.K.

Spectacle de soi ou réflexion constructive ?

                     ?id=1705&size=article

J'apprécie Michel Onfray... peut-être par comparaison avec Bernard-Henry Lévy et Luc Ferry. Certes, dans ses cours à l'Université populaire de Caen, il ne craint pas de psychanalyser Epicure à 2 300 d'écart... Certes, il trouve que le Spinoza de l'Ethique est hédoniste, et le Marx du Capital idéaliste... Mais il est aussi capable de dénoncer l'état des prisons françaises, ou de ramasser un catho sur les questions de la morale.
Michael Paraire n'écrit pas un brûlot anti-Onfray, il ne profite pas de la notoriété d'Onfray pour exister dans son ombre, glaner ses miettes. Mais il réfléchit. Il remet en cause le complice de la société du spectacle, il contre-attaque face au mépris dont le phénomène Onfray a voulu couvrir le groupe de Tarnac ou Philippe Poutou.
Que lui reproche-t-il ? D'abord, les erreurs d'interprétation, Spinoza et Marx parmi une ribambelle d'autres. Mais aussi l'explication systématique des pensées philosophiques par la biographie, qu'on ne peut séparer du spectacle de soi permanent que donne le philosophe de Caen. Surtout il critique ce professeur qui ne philosophe pas, ne produit pas d'idées, mais se contente de pomper tous les autres. Et il y a le chouchou d'Onfray, Nietzsche, le philosophe des nazis remis au goût du jour par les postmodernes, dont Michael Paraire rappelle les remarques antisémites, le culte de la domination sous couvert de la pulsion de vie, la pensée fragmentée par assertions définitives.
Le livre se compose de deux parties, la première est consacrée à Onfray, la deuxième traite de l'alternative que propose l'auteur : le suranarchisme (opposé au « postanarchisme » d'Onfray). Pour l'auteur, le suranarchisme doit s'enrichir des apports des sciences contemporaines, il est un vrai matérialisme. Il refuse de dénoncer la violence des dominés en soi, sinon que faire face à la domination ?  Le suranarchisme aspire aussi à la cohérence et à l'unité des mouvements contestataires plutôt qu'à leur éparpillement satisfait, il s'agit bien de changer de système global. La réflexion sur le pouvoir est une autre dimension : l'auteur invite à partager le pouvoir de façon égalitaire plutôt que le fuir, ce qui n'aboutit qu'à l'abandonner à ceux qui s'en gavent. Et c'est cette deuxième partie qui donne envie de poursuivre le débat : les mouvements parcellaires spontanés aspirent-ils à l'unité ? La place du philosophe dans le mouvement contestataire peut-elle ne pas être dominante ?
Comment changer de monde sans réfléchir à ces questions ?
Michel Onfray, une imposture intellectuelle, Michael Paraire, Éd. de l'épervier, 2013, 204 p., 13€.
V.D.

Ont contribué à ces pages :
G. Alfonsi, P. Cours-Salies, V. Duguet, M. Kiintz, L. Lévy, P. Vassallo.
D'autres titres, dans  les "gâteaux"  sur cerisesenligne.fr :
- Le mystère français,  Hervé Le Bras, Emmanuel Todd
- Amérique latine, émancipations en construction, Franck Gaudichaud (coord.),
- Une autre façon de faire de la politique,  Jean Lojkine,
- Aliénation et émancipation, Lucien Sève,
- L'Etat et la révolution, Marx
- Politique Hors-Champ, éléments de critique communiste, Laurent Lévy,
- Maintenant, prenez le pouvoir, Pierre Laurent,

dossier établi par Michèle Kiintz, 5 juillet 2013

Dossier de Cerises n°185

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.