Déconstruire le totalitarisme pour que l'histoire continue

Dans son nouveau livre, Pour en finir avec le totalitarisme, l’historien Roger Martelli dissèque le concept de totalitarisme tout en étayant sa critique radicale du totalitaire. Une œuvre utile pour concevoir aujourd’hui le combat pour l’émancipation.

                                                                           

Pourquoi rouvrir aujourd’hui la critique du concept de totalitarisme ?
Parce que le concept reste dominant dans le sens commun et dans l’enseignement, alors que les historiens de métier prennent de plus en plus de distance avec lui. Quinze ans après la parution du Livre noir du communisme, j’ai pensé que le moment était venu de tordre le coup à une notion qui n’a pas produit que des monstruosités intellectuelles, mais qui conduit à trop d’impasses pour être maintenue. En même temps, je n’ai pas voulu me cantonner à une critique qui, au prétexte que les fascismes et le stalinisme ne se confondent pas, hésite à conduire une critique suffisamment forte du stalinisme et de ses dérives proprement totalitaires.

Tu proposes de distinguer le ‘‘totalitaire’’ du ‘‘totalitarisme’’. Quelles différences entre les deux ?
 Le XXe siècle a vu se déployer, dans des espaces européens différents, des tentations à la maitrise "totale" des devenirs humains, pour façonner l’ensemble des trajectoires sociales en fonction d’objectifs préalablement définis. Ces tentations ont conduit la plupart du temps à un étatisme exacerbé, à la relativisation de la démocratie de type occidental, à la violence de masse et à des dictatures mono-partisanes. En cela, il est juste de dire que le « court XXe siècle » a été celui de la propension totalitaire. Mais elle n’est pas le fruit d’un système unique, dont l’essence regrouperait en les expliquant toutes les expériences relevant de la définition précédente. Tout d’abord, la plupart des éléments constitutifs des moments totalitaires sont apparus dans le siècle précédent : l’extermination technologique de masse, le racisme biologisant, le dédain des races ou des civilisations "inférieures", le camp de concentration sont nés avant 1914, dans les méandres mêmes des démocraties occidentales, et notamment dans le monde des impérialismes coloniaux. Par ailleurs, le vertige totalitaire renvoie chaque fois à des systèmes particuliers et non à un système général unique : par exemple, la violence de masse s’explique dans les cas italien et allemand par la logique intrinsèque des fascismes et par celle du stalinisme dans le cas russe. Que fascismes et stalinisme aient débouché les uns et les autres sur des tragédies n’implique pas que les trois cas relèvent d’une même essence, qui serait celle du "totalitarisme". Le totalitarisme est une notion descriptive et statique, alors que c’est de la dynamique qu’il faut reconstruire pour expliquer.

                                                                            

Quel est l’enjeu, pour les soutiens de la notion de totalitarisme, de l’assimilation du communisme, du stalinisme et du nazisme ?
Il est tout simplement dans l’idée que l’exercice de la volonté en matière sociale serait en elle-même un ferment de dérapage totalitaire. Il faudrait laisser agir "les forces obscures du marché", sous peine d’aller à la dictature.

Pour les promoteurs de la notion de totalitarisme, penser et vouloir changer globalement la société, c’est irrémédiablement prendre le risque du totalitarisme. Quelle est leur logique et comment la démonter ?

La logique est ancienne. En fait, elle remonte à la fin du XVIIIe siècle, quand les grands adversaires de la Révolution française élaborent leur contre-offensive. Edmund Burke, Joseph de Maistre ou Louis de Bonald développent brillamment des thèses très simples. En se dressant contre la monarchie absolue et les hiérarchies féodales, les révolutionnaires français ont voulu nier l’ordre divin des sociétés humaines. Ils se sont ainsi laissés aller à une démesure (les Grecs anciens parlaient d’ "hybris") qui ne pouvait déboucher que sur le désordre absolu et le despotisme sans limites. Au milieu des années 1990, après l’effondrement complet du soviétisme, François Furet reprend la thématique, en la poussant jusqu’à ses conclusions ultimes. L’histoire, nous dit-il, montre le lien indissoluble qui relie le marché et la démocratie. Libéralisme économique et libéralisme politique forment un tout ; dès lors toute critique radicale du libéralisme est grosse de la démesure totalitaire. À leur manière, communisme et fascismes remettent en question l’équilibre libéral ; ils ne peuvent donc conduire qu’à l’équilibre inverse, par nature liberticide. Le couple antithétique fondamental est celui du libéralisme et du totalitarisme ; on est d’un côté ou de l’autre. Au fond, il est difficile d’oublier que la notion de totalitarisme s’est définitivement imposée en 1947, à l’orée de la guerre froide, quand le Président américain expliquait qu’il « n’y a aucune différence entre les États totalitaires ». Il fallait alors choisir son camp, disait-on…

Quelles ont été les différences essentielles entre le stalinisme et les fascismes ?
Fascismes et stalinisme peuvent se ressembler, ils n’en sont pas pour autant superposables : la ressemblance n’est pas l’identité. Quel qu’ait été leur poids humain insoutenable, les deux systèmes procèdent de logiques absolument antagoniques. Les fascismes reprochent à la culture des Lumières son parti pris égalitaire, au nom de l’inégalité des "races" ou des civilisations ; le communisme, jusque dans sa dérive stalinienne, lui reproche de ne pas avoir poussé l’égalité vers celle des conditions. Les fascismes rejettent la démocratie à l’occidentale parce qu’elle veut être le pouvoir du "dèmos" et donc celui des médiocres ; le communisme lui reproche son incomplétude, le fait de n’avoir pas été jusqu’au terme du parti pris populaire énoncé formellement. La violence de masse est consubstantielle des idéologies fascistes qui y voient l’expression même de la puissance des élites ; pour le communisme, elle est à ce point "provisoire" (comme l’État) qu’elle introduit dans le système une contradiction qui s’avère mortelle pour lui sur le long terme. Tout cela explique la trajectoire différente des deux systèmes. Dans le cas des fascismes européens, il n’y a pas d’opposition antagonique à l’intérieur du système : il faut une guerre mondiale pour éradiquer les dictatures allemande et italienne. À l’intérieur du système stalinien, à tout moment des velléités alternatives se dessinent, même si elles restent dominées ; au final, le système implose de l’intérieur et non sous l’effet d’une intervention externe, comme le croyaient les tenants de la théorie "totalitariste" dans les années 1970.

Comment expliquer que le totalitaire comme point de rencontre entre des fascismes européens et du stalinisme soit plutôt né de la gauche radicale que des adversaires libéraux du communisme ?
Dès les années 1920, les adversaires communistes du stalinisme sont abasourdis par la violence et le cynisme du nouveau pouvoir stalinien et par l’impossibilité d’enrayer les mécanismes de son installation et de son hégémonie politique à l’intérieur du jeune mouvement communiste. Ils ne peuvent donc, en victimes, qu’être frappés par la similitude des méthodes d’éradication politique pratiquées à Moscou, à Rome puis à Berlin. Ils dénoncent tous cette violence "totalitaire" qui culmine avec la "Grande Terreur" soviétique de 1937-1938. Mais si une partie de la gauche radicale va pousser très loin la piste de la convergence fondamentale des systèmes, la plus grande part explorera d’autres pistes, comme celle de la "contrerévolution stalinienne". C’est en glissant vers la droite, après 1945, que le totalitarisme s’impose comme une évidence, et comme un pivot de la pensée dominante.

En quoi (ou pourquoi) le libéralisme politique, qui prétend qu’il existe un lien naturel entre marché et démocratie, est-il en grande partie un mythe ?
Le libéralisme politique est une idéologie qui naît de l’expérience "bourgeoise" d’une révolution sagement représentative, pour laquelle le pouvoir des meilleurs (et donc des propriétaires) et la liberté d’entreprendre sont les clés d’un équilibre social vertueux. Mais les sociétés du XIXe siècle ne se sont pas constituées sur les bases de ce discours. Elles ont plutôt procédé de trois grandes matrices historiques : la peur des révolutions populaires qui pousse les dominants vers l’ordre à tout prix ; la croissance de la grande industrie et de ses logiques disciplinaires ; l’expansion impérialiste et ses pratiques d’imposition par la contrainte des normes dominantes de l’Occident capitali . Tout cela débouche sur une guerre mondiale qui installe de façon définitive l’accoutumance à la violence de masse et le caractère "total" d’une gestion collective où s’entremêlent de façon indissociable, sous l’égide d’un État omnipotent, le privé et le public, le front et l’arrière, la guerre et la paix. Une guerre ou le bien et le mal s’affrontent, sans que l’on sache toujours où est l’ennemi et l’ami, le héros et le traître… La "guerre totale" légitime et sanctifie la "gestion totale". Du "total" au "totalitaire", il ne reste plus qu’un pas à franchir. Or tout ce processus n’est pas externe au système européen, il en est au contraire le produit. Au fond, c’est pour avoir très tôt capitulé par peur des révolutions populaires, que la démocratie à l’occidentale a été si fragile au XXe siècle. Ce n’est pas un hasard si, quand l’expérience totalitaire des fascismes s’est déployée dans les années 1930-1940, ce ne sont pas les libéraux "purs" qui ont été au cœur du combat populaire contre eux. Au contraire, ce furent les gauches radicales, à commencer par les communistes supposés "totalitaires", qui se trouvèrent constituer les noyaux de l’antifascisme. Le couple du totalitarisme et du libéralisme n’est pas opérant du fait même que le libéralisme… n’a jamais existé.

Tu évoques les obstacles sociaux et culturels, plutôt que politiques et institutionnels, qui ont rendu la métamorphose du stalinisme impossible en Union soviétique. Cela dépasse de beaucoup la critique de la « pente totalitaire d’un système de pouvoir ». Quelles leçons en tirer pour aujourd’hui ?
 L’analyse de l’évolution stalinienne de l’URSS représente une bonne moitié de mon livre. Ce qui me paraît paradoxal, ce n’est pas que les fascismes aient débouché sur l’horreur de masse et le génocide : ceux-ci ne sont que les conséquences extrêmes de leur projet originel. En revanche, est "mystérieux" que, après 1917, on soit parvenu à des horreurs impardonnables à partir d’un projet affirmé d’émancipation. Pour expliquer ledit mystère, il n’y a pas d’explication courte, mais il faut un long travail d’élucidation critique où se mêlent le poids des circonstances (la "brutalisation" des sociétés que la Grande Guerre a tirée du XIXe siècle en l’exacerbant) et la responsabilité des systèmes de pensée et des stratégies politiques. Tout en soulignant la rupture que marque le passage de Lénine à Staline, je souligne qu’il y a, dans le corpus élaboré par Lénine, des lignes de faille qui n’ont pas produit les dérapages ultérieurs, mais ont rendu plus difficile leur empêchement. Il en est ainsi de la conception de la classe, dont la conscience révolutionnaire ne viendrait que de l’extérieur, ou de celle de l’avant-garde éclairée qui guide le peuple vers la prise du pouvoir. Le tout étant sous-tendu par une imagerie de la révolution comme un moment paroxystique de rupture globale, par lequel s’opère la bascule d’un équilibre à un autre.

La critique de l’État concerne notamment l’incapacité à contrebalancer le pouvoir du marché, et le fait qu’il masque, derrière la part de fiction de l’intérêt général, le maintien des inégalités. Tu évoques aussi le fait qu’après la révolution, l’appareil d’État russe se révèle inapte à changer l’ordre social. Tout un champ de travail pour les partisans de l’émancipation n’est-il pas, plutôt que de courir sans fin après la crédibilité d’une politique d’État alternative, d’envisager quelles institutions publiques et quelles expériences sociales pourraient dépasser ce problème du rapport à l’État ?
Il est vrai que l’expérience des lendemains de 1917 a illustré une fois de plus cet étonnant butoir de la pratique révolutionnaire, qui part d’une critique théorique radicale de l’étatisme (celle du Marx de La Guerre civile en France ou du Lénine de L’État et la révolution), pour déboucher pratiquement sur le recours à l’État comme seule forme pensable de cohérence alternative à celle du marché. Il ne faut pas oublier la pesanteur historique destructrice de ce basculement. Mais il ne faut surtout pas négliger que notre tâche est désormais de nous sortir d’un mouvement pendulaire qui, selon les moments, porte vers les mérites de la cohérence étatique pour corriger la complexité pagailleuse de la démocratie directe, ou, au contraire, pousse à corriger les rigueurs de la centralisation étatique par une poussée de participation du "bas". Il ne sert à rien d’effacer que les limites du socialisme des "conseils" contribuèrent aussi au succès du simplisme stalinien, tout comme les faiblesses de ses adversaires ne furent pas pour rien dans le triomphe du brutal successeur de Lénine. Il ne suffit donc pas d’une invocation abstraite à la participation ou à la démarche citoyenne pour contredire la pente étatiste. La démocratie demande à la fois de la complexité, de la diversité et de la cohérence. À la fois : pas l’une après l’autre… On ne crée pas de la démocratie moderne par la négation de la représentation, fût-elle "bourgeoise", mais par son dépassement et donc par la tension durable de l’ancien et du nouveau, de l’étatique et du post-étatique. Staline, au fond, a voulu sortir trop vite de la Nep, ce mixte contradictoire et évolutif de marché et d’État, dont Lénine pensait qu’il durerait plusieurs décennies. Perspective complexe et redoutable, certes ; mais Lénine avait raison et Staline avait tort. Le raccourci séduisant mais trompeur a coûté la vie au soviétisme tout entier. Et il a failli entraîner dans sa perte le communisme historique lui-même. Cette leçon continue de devoir être méditée.

À la fin de ton livre, tu évoques les différentes vagues de critiques internes qui ont existé dans les partis communistes, et leurs essoufflements successifs. Cela fait penser au cas du PCF. A la veille de son nouveau congrès, quelle est ta perception de sa situation aujourd’hui ?
 Les communistes ne sont plus staliniens depuis bien longtemps. Mais ils ont mis du temps à se détacher du stalinisme et, plus encore, à en comprendre les mécanismes fondamentaux. Ont-ils tiré toutes les leçons d’une histoire tragique ? Je n’en sais rien. Mais la question ne se pose sans doute pas qu’aux communistes. Toute la gauche critique a-t-elle vraiment pris la mesure des dérapages énormes que peut produire l’oubli de ce que le combat contre le "système" est tout autant un combat contre l’étatisme que contre le libéralisme ? Dans l’aliénation qui déshumanise et qui dépersonnalise, il y a à la fois de l’exploitation, de la domination et de la discrimination. Qui oublie l’un des termes, quel qu’il soit, risque d’aller vers de la déconvenue. Les peuples, disait Robespierre, n’aiment pas les missionnaires armés. On ne libère pas les individus, les classes ou les peuples : on crée les conditions pour qu’ils s’émancipent eux-mêmes. Il n’y a pas d’émancipation collective, si l’on ne "sort" pas du système ; mais on ne sort pas du système, si ce n’est par l’émancipation de chacun-e.

Quels éléments de vigilance face à l’écueil du totalitaire proposerais-tu aux communistes et aux partisans de l’émancipation ?
La fin de l’Histoire, c’est la mort de l’humanité. La perspective de la vie n’est pas dans l’éternité de la forme-capital, mais dans son dépassement radical. La vie est ainsi du côté de la révolution ; mais la révolution de la liberté. Depuis 1789, l’horizon du peuple est celui du mariage de l’égalité et de la liberté. Etienne Balibar nous a suggéré naguère un terme pour symboliser ce mariage : « égaliberté ». Il me plaît.

Entretien réalisé par Gilles Alfonsi, 11 janvier 2013

Paru dans Cerises N° 165

Roger Martelli, Pour en finir avec le totalitarisme, Éditions La ville brûle, 10 € , 160 p. (à noter : une très riche bibliographie)

Voir aussi : Roger Martelli, L'empreinte du communisme, Éditions sociales, 11/2010, 12,20 €, 258 p. - Entretien dans /Cerises n° 79

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