Après trois années d'une guerre sociale meurtrière, la lassitude touche en effet l’armée française. Son moral étant au plus bas, une tournée des popotes s’imposait. À l'intérieur des troupes, le coût humain de l'offensive antisociale du maréchal a provoqué une montée de protestations sur le front. L’extension de la misère, le pilonnage des droits, la suppression de congés et de permissions, les conditions de vie effroyables dans le froid, tous ces facteurs additionnés, ont suscité des mutineries au point de faire réagir l’état-major français. La rébellion des troupes en Allemagne, la révolution grondant en Russie ont galvanisé nos pioupious. Mais les mutins sont d’ores et déjà prévenus : a minima, ils iront au gnouf. Et qu’ils ne se marient pas entre eux en taule : ils risquent le bûcher.
Dans cette situation tendue, le maréchal Fillon tient à rester droit dans ses bottes. Dans un communiqué publié par L’Excelsior, il a déclaré : « Je suis chrétien. Je fais la guerre. »
Élu faucon de l’année 1917, il en est pourtant à sa troisième campagne. On se souvient comment, ministre de la Poste et des Pigeons-voyageurs, il avait ouvert en 1896 le secteur à la guerre économique. Celle-ci avait entraîné une vague de suicides, consécutives aux pressions sur le travail, aux réorganisations de services et à la réduction du nombre de fonctionnaires. Une guerre économique dont le maréchal se félicite aujourd’hui. Sans elle, les tranchées ne seraient pas équipées du télégraphe.
Depuis qu’il est aux manettes, aidé par la faillite du précédent gouvernement, le maréchal Fillon n’a pas chômé. Sa devise "Travail – Famille - Artillerie" dans les tranchées est devenue "Travail - Famille - Argenterie" à la ville. Après l’augmentation de la TVA pour pénaliser les pauvres et la suppression de l’ISF pour favoriser les riches, son dernier plan de bataille a saigné la France à blanc. Plus de 500 000 fonctionnaires ont été perdus dans l’offensive. À l’arrière, dans les hôpitaux restés debout, les médecins, les infirmier-e-s, les aides-soignant-e-s n’en peuvent plus des blessés de la vie qui affluent par vagues. Dans les usines, d’armement ou non, des millions d’heures supplémentaires ne sont pas payées. Sur sa lancée, le maréchal Fillon envisage de supprimer plusieurs jours fériés et de rétablir le Travail Obligatoire (TO).
Le maréchal, solennel, a enfin déclaré au journal Le Gaulois : « Il n’y aura pas de paix avant la destruction de la Sécurité sociale. » Il est donc peu probable que la prochaine grippe espagnole soit prise en charge. Voilà Apollinaire et tous ses camarades prévenus.
* Philippe Stierlin
Paru dans Cerises n° 310, 13 janvier 2017