La Chemise, les Goodyear et NDDL

La "chemise" déchirée d'Air France, jusqu'alors simple élément de dress code, est désormais preuve manifeste de la violence des salariés et de leurs syndicats.

Lundi 5 octobre : 2 900 licenciements d’ici 2017 annoncés au Comité central d’entreprise. Le DRH pris à partie par les salariés y laisse sa chemise.

Tollé général contre la violence des salariés, et anathème des éditorialistes dans la quasi totalité de la presse. La violence du  licenciement des  2 900 personnes ?  Silence obéissant des uns, plaidoyés fervents des autres.

Goodyear : 6 au 7 janvier 2014, deux cadres de l’usine d'Amiens, alors en lutte contre la fermeture, sont retenus quelques heures dans les locaux. 23 janvier 2014, l’accord de fin de conflit prévoit le renoncement à toute poursuite judiciaire ou disciplinaire, les deux cadres et Goodyear France ont retiré leur plainte. C’est néanmoins pour des faits de "séquestration" datant de janvier 2014 que les 9 ex-salariés Goodyear sont condamnés à la prison ferme.

Face à la barre, les juges, en toute indépendance, n'ont rien entendu  du «coup de colère » face à une direction qui « n’apportait aucune réponse » à la « détresse sociale » des 1143 salariés de cette entreprise en voie de fermeture.

On a rarement vu un tel « acharnement judiciaire », dixit la CGT. "L' indépendance judiciaire"  tape dur contre les rebelles.

Quatre jours après la sentence, Pierre Gattaz à France Inter. L'animateur de l'émission questionne :

- De la prison ferme pour sanctionner une action syndicale. 9 mois. C’est mérité ou démesuré ?

- Ce sont des questions de valeurs. Il faut être opposé à tout ce qui est de la violence physique. La séquestration est une violence physique, il faut condamner cela, de la part des employeurs, des employés.

Le journaliste insiste : Pouvez-vous comprendre le sentiment du deux poids deux mesures. Où avez-vous vu des condamnations de patrons voyous ?

Pierre Gattaz peaufine son argumentation : Le problème, c’est la violence physique.

Nouvelle insistance :  Et la violence sociale, elle existe ?

Et Pierre Gattaz ferme le ban : C’est différent. Si vous parlez des plans sociaux, c’est l’adaptation permanente de l’économie.

Dommage, Pierre Gattaz avait sûrement à dire de la violence physique des employeurs qu'il prétend condamner.

Ecoutons alors ce que raconte l'épidémie de troubles musculo-squelettiques, les TMS.

En France, près de 42 000 personnes touchées en 2015 ( phénomène  largement sous-déclaré selon l'institut  de veille sanitaire). Selon l'Agence européenne pour la santé et la sécurité  25 % des salariés européens en souffrent, toutes les professions sont affectées, et cette maladie professionnelle progresse de 25 % par an dans l'UE.

Ls employeurs se défaussent  le plus souvent, imputant ces troubles à l'activité privée des salariés. Mais françaises, européennes ou mondiales,  toutes les études signalent le poid du travail dans la survenue de cette souffrance : gestes répétitifs, travail en position maintenue, temps de récupération insuffisant, organisation du travail  inféodée à l'accroissement des contraintes de productivité, augmentation de la charge de travail, pression temporelle accrue. Tous ces travaux de recherche désignent notamment la casse  des collectifs de travail, asséchant la transmission quotidienne de l'expérience et des solidarités construites dans la durée.

Ce catalogue est en fait celui des dispositions que Monsieur Gattaz appelle l'adaptation permanente de l'économie. Elles sont la violence physique exercée contre les corps des salariés qui fait les dividendes.

Alors la chemise d'Air France et les heures de retenue des cadres de chez Goodyear…

Par contre chemise et  barreaux sont éloquents. Ils disent la limite au-delà de laquelle les dominants et leurs pouvoirs ne supportent plus la violence que nous leur opposons en entrant en rébellion contre leur ordre. Passée cette limite, Gattaz et les siens n'ont plus d'autres ressources que de brutaliser le corps social.

Et Notre-Dame des Landes ? Les paysans, les zadistes , les citoyens nantais en lutte contre l'aéroport, les citoyens de France et de Navarre à leurs côtés, sont aussi éloquents. Ils  disent la haute résistance du corps social, sa capacité d'invention, sa capacité de rassemblement. La brutalité que leur oppose Vinci et la valetaille politicienne indique, elle, que la limite est atteinte. Le peuple de Notre-Dame des Landes devrait gagner ... on va gagner avec eux...!

* Catherine Destom-Bottin

Paru dans Cerises n° 281, 12 février 2016

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