L'ordre colonial ou la participation des victimes

Patrick Bruneteaux auteur de l'ouvrage «Le colonialisme oublié, De la zone grise plantationaire aux élites mulâtres de la Martinique», a choisi de nous transmettre son approche hardie du fait colonial. Il emprunte la notion de « zone grise » à Primo Lévi qui mit en évidence l'existence d'une « zone grise » séparant victimes et bourreaux, qui fut franchie par certains déportés afin d'assurer leur survie au sein du camp.

Patrick Bruneteaux* auteur de l'ouvrage « Le colonialisme oublié, De la zone grise plantationaire aux élites mulâtres de la Martinique », a choisi de nous transmettre son approche hardie du fait colonial. Il emprunte la notion de « zone grise » à Primo Lévi qui mit en évidence l'existence d'une « zone grise », séparant victimes et bourreaux, qui fut franchie par certains déportés afin d'assurer leur survie au sein du camp. Étudiant, pour la Martinique, les relations entre les « békés », les « mulâtres » et les « nègres », Patrick Bruneteaux, parle alors de tripartition des sociétés plantationnaires

Extraits de son intervention
C'est la structure des groupes sociaux, pris dans des enjeux et des effets de pouvoir, qu'il faut étudier. Au lieu de penser le milieu local en externalisant d'emblée la causalité (les pratiques coloniales du Blanc colon migrant, de l'État français et de la traite internationale), offrant un panorama social somme toute proche du modèle binaire abstrait colons/colonisés, l'entreprise engagée dans « le colonialisme oublié » vise à disséquer les relations entre les groupes sociaux locaux, dans un cadre colonial global. Le but est de rechercher ce qui continue de travailler le « groupe des Noirs » dans le sens d'effets de divisions durables.

C'est en recentrant l'analyse sur les rapports de force et les pratiques efficaces de domination, et en fuyant le culturalisme du postmodernisme, hors du tissu concret des rapports sociaux, que l'on peut alors identifier les effets à long terme du mode de production de l'ordre colonial. Penser le colonial chez les « Noirs », c'est penser, l'intimité de l'ordre productif plantationnaire. Le colonial, c'est d'abord un système organisé, localisé, très concret, de la surveillance, de l'intimidation, de la manipulation, de la menace, de la pression, de l'éviction et de la reddition, avec ses acteurs, ses dispositifs de savoir-pouvoir, ses formes de gouvernementalité locales, ses formes d'attachement, ses interactions et ses corps noués, interdépendants et souffrants.

Bien sûr, un tel système n'aurait jamais pu fonctionner sans un appareillage de gratifications. Justement, en important le concept de zone grise, il est possible de montrer que ce type de sociation paranoïaque nécessite de juguler la menace de l'esclave en inventant une contrainte présente au plus près de son corps. Contrainte portée par une fraction des esclaves qui seront rétribués. Le colonialisme plantationnaire suppose, dans son exercice même, une forme institutionnalisée de paiement de « traîtres » au sein d'un ordre économico-politique de services rendus pour le profit colonial des possédants.

Ainsi, des débats de l'assemblée constituante du 8 mars 1790, on apprend qu'il y a à Saint-Domingue 450 000 esclaves et 30 000 blancs, que les esclaves ne peuvent pas être considérés comme désarmés car des hommes qui travaillent à la culture des terres, qui ont sans cesse des instruments dans leurs mains, ont déjà des armes. On comprend bien que le monde plantationnaire ne perdure que par l'existence de cette zone grise composée de groupes directement investis dans la surveillance et la répression de la masse des opprimés.

Le recours à un certain nombre d'esclaves afin d'assurer des fonctions de surveillance et de répression à l'égard de leurs frères en servilité, change leur statut. Ils deviennent des aides de camp, « des commandeurs » du planteur. On a par ailleurs pu montrer que le viol systématique des femmes esclaves, qui ne prenaient fin qu'à la survenue de la ménopause, était un investissement. Les enfants nés de ces viols avaient cette caractéristique de n'être plus absolument noirs mais mulâtres et, ils ont constitué le gros des troupes de la zone grise. On comprend alors que le système plantationnaire soit à la fois, un système de « chaîne relationnelle et une hiérarchie de la domination et de la dépendance ». C'est dans le cadre de cette relation de dépendance que s'installe le passage des professions de la zone grise au statut de libre de couleur. Cette liberté des libres de couleur s'achète au prix de l'obligation de la protection du système. Preuve en est, jusqu'à l'abolition de l'esclavage nombre de mulâtres, en Martinique et en Guadeloupe par exemple, seront propriétaires d'esclaves. Ils seront d'ailleurs acharnés à l'empêchement de l'abolition de l'esclavage. La zone grise continue son chemin historique en ce sens que, dès le milieu du XIXe siècle, les mulâtres entreprennent le masquage de leur passé esclavagiste et travaillent à empêcher la formation d'une mémoire collective. On en trouve la preuve dans le système muséal vide de la représentation de cette zone grise. L'esclavage aboli, les libres de couleur ne sont plus le bras armé bénéficiaire du système esclavagiste, ils deviennent une portion de la classe sociale qui dispose du pouvoir de réprimer. L'histoire politique et politicienne de la Martinique et de la Guadeloupe, jusqu'à la départementalisation, reflète cette pérennisation de la relation entre les élites blanches et les élites noires. La départementalisation et ses avatars contemporains, qui a vu les élites noires s'emparer des leviers de pouvoir, est l'expression contemporaine de la dénégation de la tripartition.

Elle est probablement une part du non basculement des Antilles dans l'indépendance.

Patrick Bruneteaux, Le colonialisme oublié. De la zone grise plantationnaire aux élites mulâtres à la Martinique, Éditions du Croquant,
col. « Terra », 2013, 315 p., ISBN : 978-2-36512-027-2.

*Patrick Bruneteaux chercheur CNRS au centre de recherches politiques de la Sorbonne.

Paru dans Cerises N° 001 le 12/10/2018

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