SYLLA (avatar)

SYLLA

Politique, Communisme, Emancipation

Abonné·e de Mediapart

1300 Billets

1 Éditions

Billet de blog 16 décembre 2012

SYLLA (avatar)

SYLLA

Politique, Communisme, Emancipation

Abonné·e de Mediapart

Penser la révolution : communisme et gratuité

SYLLA (avatar)

SYLLA

Politique, Communisme, Emancipation

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour la 5° édition du cycle "Penser la révolution"(1), les communistes unitaires d'Aubagne ont invité Paul Ariès et Pierre Zarka. Magali Giovannangeli assurait, avec Bernard Calabuig, l'ancrage local de la réflexion et de l'expérience menées sur la gratuite. Voici les notes de cette soirée.

Une prise de conscience politique commune est nécessaire

Dans un entretien publié dans Cerises (2), le parcours d'Aubagne vers la gratuité des transports publics avait été abordé par les auteurs du livre Liberté Égalité Gratuité, Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe et dramaturge, et Magali Giovannangeli, présidente de l'agglo du pays d'Aubagne et de l'Étoile. « Nous étions motivés par l’envie d’être à contre-courant de l’idéologie dominante. Rendre gratuit les bus, c’était aussi poser la question du vivre ensemble, et plus précisément : du vivre bien ensemble et sur un pied d’égalité » M. Giovannangeli poursuivait : « L’idée de mettre en place la gratuité sur notre réseau de transports publics ne s’est pas imposée d’un coup : elle a été le résultat d’une réflexion commune, de débats pas toujours simples et surtout d’une volonté politique qui s’est forgée en partant du réel et de préoccupations récurrentes. Quelle mesure pourrions-nous proposer qui soit suffisamment forte pour répondre à des enjeux tels que celui de la liberté de se déplacer, de faire mieux respirer la ville, avancer l’égalité entre les citoyens ? ».

Intervenue le 15 novembre, elle insiste sur la possibilité, au moment où l'austérité étend son étouffoir, de résister, de prendre la contre-offensive et de proposer du neuf : « La période est très dure à supporter pour toutes les couches de la société, mais surtout pour les plus faibles, que l'on soit ouvrier, salarié précaire ou non, chômeur, retraité. » Et d'évoquer la nécessité d'«  une prise de conscience politique commune de tous les acteurs car tout le monde a embarqué sur le même bâteau », « il faut voir la société telle qu'elle est et avoir le courage de prendre des mesures emblématiques comme celle prise en 2007 ». Si l'agglo était rattachée à la métropole marseillaise, ce à quoi les élus et la majorité de la population consultée sont hostiles, «  les élus auraient du souci à se faire s'il leur fallait annoncer la fin de la gratuité des transports dans un souci d'harmonisation » !

La stratégie éco-communiste de la gratuité

Paul Ariès est directeur de la Vie est à nous/Le sarkophage

La construction de communs

La question de la gratuité des services publics (locaux, nationaux) divise le front de gauche. C’est une des questions non résolues comme celle du nucléaire. Elle focalise même beaucoup de tensions et de passions, signes que la question est d’importance. J’aborderai cette question en communiste adepte d’un socialisme gourmand. J’ai longtemps été eurocommuniste (avant d’être exclu du PCF au moment du mouvement Union dans les Luttes), je suis aujourd’hui un éco-communiste (sans carte). La gratuité reste le tabou majeur du système, son interdit structurel… C’est donc de là qu’il faut partir pour le comprendre et essayer de le transformer. Je n’ai pas le fétichisme du vocabulaire, même si je sais que les mots sont importants : si vous n’aimez pas la gratuité, parlons de liberté d’accès aux services publics. La gratuité, ce n’est pas tout le programme, c’est simplement l’ancrage d’un nouveau projet.

Faire de la politique du point de vue des dominés et des exploités,
ce n’est pas donner d’autres réponses
aux questions dominantes (celles des dominants)
mais inventer d’autres questions.

J’en profite pour dire que je ne crois plus au programme ficelé de A à Z… Je ne crois plus dans la possibilité d’une totalisation ni a priori ni même a posteriori. Comme le disait Antonio Machado, le chemin se fait en marchant… Dire cela, c’est en finir avec une conception verticale de la politique, avec l’idée d’un quelconque grand soir, avec nos organisations conçues comme des avant-gardes. Parler de gratuité en communiste, c’est envisager au-delà de l’amélioration du sort des gens de peu la construction de communs, le plein épanouissement des individus. Parler de gratuité aujourd’hui c’est tirer toutes les conséquences du fait que faire de la politique du point de vue des dominés et des exploités, ce n’est pas donner d’autres réponses aux questions dominantes (celles des dominants) mais inventer d’autres questions. Si j’ai la gratuité au cœur de la réflexion et de mon action, c’est parce que je suis convaincu que la grande question est celle du désir, de notre capacité d’opposer le grand désir de vie aux envies. Gilles Deleuze disait avec raison que seul le désir est révolutionnaire.

La gratuité, stratégie politique

La gratuité comme stratégie politique, et pas simplement comme politique d’une gauche de la plus grosse louche, repose sur un élargissement de notre critique habituelle du capitalisme/productivisme. Le capitalisme, c’est en effet trois choses : un système économique diablement efficace qui repose sur l’exploitation du travail et le pillage de la planète ; l’imposition de modes de vie spécifiques et de produits particuliers, une réponse à nos angoisses existentielles (peur de mourir, sentiment de finitude). La réponse capitaliste, c’est le toujours plus, de richesses économiques, de domination.

La gauche s’est trop économisée au 20ème siècle au double sens du terme. Elle a accordé une place trop importante à l’économie et aux économistes. Combien de poètes par exemple au sein du Conseil scientifique d’ATTAC ? La gauche s’est économisée aussi en choisissant volontairement de casser le mouvement coopératif, le syndicalisme à bases multiples, le communisme ou le socialisme municipal.

Nous avons fait ce choix convaincus que la grande question était celle de la conquête du pouvoir.

La gratuité dont je parle est une gratuité construite :
économiquement, culturellement , socialement, politiquement.

Les tragédies du stalinisme et les échecs de la social-démocratie nous ont prouvé au 20ème siècle que le grand problème de la gauche, ce n’est pas tant la conquête du pouvoir, ni même simplement la question de son partage, mais d’apprendre à s’en défaire, en tenant à la fois les deux bouts de la critique, celle du fétichisme de la marchandise et celle du fétichisme de l’État (républicain). Je suis convaincu que les gens sont moins bêtes que désespérés, moins manipulés qu’angoissés… Qu’est-ce que la gauche (notamment communiste) fait pour résoudre ce désespoir et combler cette angoisse ? Le stalinisme, ce fut aussi le choix de ne pas mener la lutte des classes dans le domaine de la consommation, ce fut le choix de considérer qu’il fallait généraliser le style de vie capitaliste.

Être communiste, c’est considérer que le bon combat, c’est de défendre et étendre la sphère de la gratuité. Non pas parce que la gratuité serait tout le projet mais parce qu’elle permet d’imaginer d’autres politiques, d’autres façons de faire de la politique, bref de dévider autrement la pelote. La gratuité dont je parle est bien sûr une gratuité construite : économiquement construite (ce qui permet de dédramatiser la question de l’impôt), culturellement construite (de la même façon qu’il n’y a pas de société marchande sans culture marchande, il n’y aura pas de société de la gratuité sans culture de la gratuité), socialement construite (quel sujet historique pour porter ce mouvement ?), politiquement construite. J’aime ainsi ces maires qui interpellent la population et disent : compte tenu des moyens qui sont les nôtres, préférez-vous la gratuité du stationnement pour les voitures ou la gratuité de l’eau vitale, des transports en commun urbains, des services culturels, de la restauration scolaire, du ramassage et de la collecte des ordures ménagères, des services funéraires, etc. Notre Forum national sur la gratuité des services publics co-organisé avec la communauté d’agglomération Les lacs de l’Essonne nous a permis d’établir un constat au regard de la richesse des expérimentations. De la même façon que Jean-François Lyotard parle de paroles en souffrances (qui sont prononcées mais que plus personne n’entend faute d’avoir encore l’oreille entraînée à cela), il existe une alternative en souffrance, un éco-communisme en souffrance, mais nous ne le voyons pas. La grande force du système, c’est de rendre les milieux populaires et les alternatives invisibles. Le programme de Rimbaud reste valable au 21ème siècle : nous devons redevenir des voyants, nous devons rendre visible l’invisible, une gauche qui n’organise pas la visibilité des alternatives est une gauche en échec… Je fais le rêve que le Front de gauche crée une agence nationale de la gratuité des services publics locaux…

Une gratuité d'émancipation

La gratuité, c’est notre réponse
à l’urgence de la situation, à la crise systémique,
qui peut permettre de construire dès maintenant des petits bouts d’une autre société,
c’est rendre désirable et matériellement possible la généralisation du principe de sécurité sociale.

Le second constat de vingt ans de lutte (théorique mais aussi pratico-pratique) pour la gratuité, c’est qu’il n’y a pas de priorité, c’est affaire de désir, de traditions et situations locales, de rapports de force… Ce qui est certain, en revanche, c’est que la gratuité, c’est bon socialement, écologiquement, politiquement, anthropologiquement, c’est notre réponse à l’urgence de la situation, à la crise systémique, c’est ce qui doit permettre de commencer à déséconomiser la société et nos vies, c’est ce qui peut permettre de construire dès maintenant des petits bouts d’une autre société, c’est rendre désirable et matériellement possible la généralisation du principe de sécurité sociale. La gratuité est aussi bonne pédagogiquement, car elle nous oblige à faire des choix (tout ne peut être gratuit), donc à différencier selon les types de besoins, à distinguer et à opposer les usages. J’insiste : je ne crois plus à la thèse des vrais et des faux besoins, chère à la vulgate marxiste. Tous les besoins sont vrais (celui de dominer comme celui de partager) mais ils n’ont pas tous à être satisfaits. Le seul critère est politique, ce que les gens choisiront de rendre gratuit, de renchérir ou d’interdire. La stratégie de la gratuité est aussi une bonne façon de donner du grain à moudre à la démocratie participative entendue comme une démocratie qui ne repose pas, comme la démocratie délégataire, sur l’interpellation des citoyens abstraits, des individus nus, mais des personnes en situation (comités de quartier, conseils municipaux de la jeunesse, conseil des anciens, comités d’usagers, etc). Le paradigme que je propose (gratuité du bon usage, renchérissement du mésusage) ne repose donc pas sur une définition scientifique et encore moins moraliste, mais sur une définition politique.

Poser la question de la gratuité, c’est aussi permettre de réconcilier deux gauches, celle du salaire socialisé et celle du revenu garanti inconditionnel (revenu citoyen, dotation individuelle d’autonomie, etc). Je suis partisan d’un revenu social au maximum démonétarisé, c’est-à-dire alloué sous la forme de droits de tirage sur les services publics et les biens communs (eau, électricité, logement, alimentation, etc.). Je suis toujours horrifié d’entendre des dirigeants et militants des gauches s’opposer à la gratuité des transports en commun urbains, sous prétexte que ceux qui peuvent payer… doivent payer, car si on accepte cette argutie pour les transports pourquoi ne pas l’admettre pour l’école ou la santé… J’oppose en tant qu’objecteur de croissance amoureux du "Bien vivre", en tant qu’éco-communiste deux types de gratuité : tout d’abord une gratuité d’accompagnement du système, une gratuité pour ceux qui sont tombés, cette gratuité là ne va jamais sans condescendance (est-ce que vous êtes un pauvre méritant ?), elle ne va jamais sans flicage (est-ce que vous êtes un vrai demandeur d’emploi ou un fainéant ?) ; d’autre part une gratuité d’émancipation, ce qui est beau avec l’école publique c’est qu’on ne demande pas aux enfants s’ils sont gosses de riches ou de pauvres, c’est qu’ils sont admis en tant qu’enfants, pourquoi ce qui est vrai pour l’école publique ne devrait-il pas l’être pour les trois autres grands piliers qui permettent d’exister, le logement, la santé, l’alimentation ?

Mon combat pour la gratuité est enfin et surtout fondé sur une bonne nouvelle pour les exploités/dominés : la planète est déjà bien assez riche pour permettre à 7 milliards d’humains de vivre dignement. L’ONU estime qu’il suffirait de mobiliser durant 25 ans 40 milliards de dollars pour régler le problème de la faim dans le monde, il suffirait aussi de mobiliser 70 milliards pour régler la grande pauvreté… On ne trouve pas ces 40 ou 70 milliards, mais le budget de l’armement est de 1 400 milliards de dollars, le budget publicitaire de plus de 700 milliards de dollars, le PIC (produit international criminel) dépasse 1 000 milliards de dollars soit 10 à 15 % du PIB mondial (à comparer au 1 % de l’aide au développement). Les gaspillages alimentaires nord-américains atteignent 100 milliards de dollars. L’excès de consommation des seules personnes obèses représente 20 milliards de dollars par an. On le constate : ce n’est pas un problème de moyens, ce n’est pas un problème de croissance, si un milliard d’humains crèvent de faim, ce n’est pas un problème de manque… parler de gratuité aujourd’hui, c’est dénoncer ce scandale politique, c’est aussi permettre de passer des passions tristes (qui finissent par nous assommer) à des passions joyeuses…

Paul Ariès, Le Socialisme gourmand, La Découverte, 224 p., 15 €

La gratuité n’existe pas

Préliminaires

Pierre Zarka est intervenu à titre d'animateur de l'OMOS

Pierre Zarka précise en amont les outils avec lesquels il va aborder la gratuité (3). Il part d'abord de deux définitions du communisme : d'une part l'une de celles données par Marx, « le mouvement des individus associés qui leur permet de prendre possession d’eux-mêmes, c’est-à-dire de leur sort ». D'autre part, celle des tisserands anglais en grève en 1331 qui , disqualifiés par les aristocrates comme "gens du commun ", ont dénommé leur action "mouvement des gens du commun, c’est-à-dire communisme " : une origine intéressante, « car elle ne renvoie pas à une institution, une société déjà pensée, mais à un mouvement du peuple ».

Il conviendrait donc de tout repenser en termes de mouvement, de tension entre manque et aspiration, de désir (4). « Il n’y a de mouvement collectif que sous l’effet d’une tension sans cesse renouvelée vers quelque chose toujours visé et jamais atteint ». À l'inverse, tout ce qui prétend combler le manque étouffe le désir. Ainsi le programme électoral, « --en dissociant ceux qui l’écrivent et ceux qui ne feront que le lire, réduit de fait les citoyens à un rôle de consommateurs. Il est par essence délégataire puisqu’il annonce ce que vont construire d’autres que soi-même. Même élaboré en public, le programme garderait sa dangerosité. Des mesures ô combien nécessaires mais dissociées entre elles ne dessinent aucune cohérence. Le souci d’être concret et exhaustif porté à l’excès se substitue à la remise en cause globale du système actuel. S’il n’y a pas un au-delà du capitalisme, il n’y a pas de sens, il n’y a pas de vision de la société. Être devant un espace laissé vacant pousse à sortir de soi, à dépasser le périmètre de ses pratiques quotidiennes pour se situer dans un ensemble immense et complexe qui s’appelle la société. »

« Dès lors, nous devons considérer qu’il y a, même parmi celles et ceux qui cherchent à changer la société, deux sortes d’idées. Celles qui se suffisent à elles-mêmes et n’appellent aucune suite, aucun raisonnement. On ne peut faire vivre la portée d'idées qu’en considérant qu’elles en entraînent d’autres. C’est ici qu’un travail théorique participe des luttes sociales. »

À partir de ces préliminaires, Pierre Zarka va «  tenter d’aborder les liens entre gratuité et communisme » :

Marchandisation ou rôle social ?

Je partirai d’une idée chère aux détracteurs de la gratuité : "la gratuité n’existe pas ". Le paradoxe de cette assertion est qu’elle peut être retournée contre les logiques de marchandisation et plaider pour un système qui repose sur la socialisation des biens. La force d’un concept est dans sa capacité à en entraîner d’autres à sa suite. C’est parce que la gratuité proprement dite n’existe pas que le concept est comme un fil qui dépasse d’un pull de laine qui se détricote, si on tire dessus, tout vient.

Pour moi, le grand intérêt de l’idée de gratuité est qu’elle nous tourne vers la valeur d’usage et nous dégage de la loi du marché.

Dès lors, c’est la fonction même des activités professionnelles qui est posée dans d’autres termes. Ou si l’on préfère, leur finalité. Si je prends l’exemple des transports en commun d’Aubagne, la fonction d’un conducteur de bus se limite-t-elle à transporter des usagers ou est-elle de favoriser de la socialité ? L’expérience d’Aubagne semble bien répondre nettement. (...)

Débarrassé de ses aspects marchands,
l’échange de services entre soi et la société
change la place des individus dans cette société :
ils en deviennent co-responsables.

Cela nous fait entrer de plain-pied dans la différence entre marchandisation et rôle social. La rareté et le caractère épars des expériences de gratuité masquent une dimension que seule une plus large généralisation pourrait faire apparaître. La société ne vit que par des échanges réciproques de services rendus les uns et aux autres. Même s’ils ne se connaissent pas, le chauffeur de bus d’Aubagne, le producteur de téléphone, l’enseignant qui prend le bus, des ouvriers ne cessent de se rendre mutuellement la vie possible. On ne vend plus sa force de travail, on  l’échange avec celle des autres. C’est le vrai contrat social. Il n’est pas passé avec une autorité nous surplombant et médiatisant les rapports sociaux mais il est passé avec soi-même et les autres soi-mêmes. Débarrassé de ses aspects marchands, l’échange de services entre soi et la société change la place des individus dans cette société : ils en deviennent co-responsables.

Si la gratuité pose la question que la valeur soit celle de l’usage, elle suppose des rapports sociaux fondés sur la coopération, et l’échange mutuel. Si je suis dans une logique d’échange réciproque des efforts et des savoirs, ce n’est pas en tant qu’utilisateur direct que je suis concerné par le fait qu’une part de mes impôts va à l’école alors que mon plus jeune fils à plus de trente ans. Tout simplement parce que je suis tributaire de ce que devient la société, et l’école est un moyen qu’elle ne se reproduise pas à l’identique. Cela va au-delà de la solidarité au sens où on l’entend habituellement, sens qui frôle parfois la charité. Non, il s’agit d’interdépendance et de mutualisation.

Et si ce qui est de l’ordre de la valeur d’usage est un facteur de socialisation, cela suppose qu’il y a des objets de consommation qui ne sont pas facteurs de socialisation, ce qui conduit à revoir la notion de besoin ou comme le dit Paul Ariès, s’il y a usage, il peut y avoir du mésusage. Et nous touchons à l’écologie à partir de la société. Je suis ainsi revenu à la rencontre de la notion de "travailleurs associés " chez Marx.

Salariat et travail social

Cette dernière notion (travailleurs associés) me conduit à la retraite, la précarité, les indemnités chômage et les salaires. Ces questions gagneraient à être singulièrement revues à la lumière de la "gratuité", surtout si l’on assume pleinement qu’elle a un coût, qu’elle n’est que gratuité d’accès. Qui alors paie ? Et qu’est-ce qu’on paie ?

Que devient le salaire ? Aujourd’hui, il est considéré comme recouvrant les heures passées dans l’entreprise et la retraite comme du "salaire différé". Ce n’est déjà pas tout à fait conforme à la réalité. Les démarches managériales mettent elles-mêmes en lumière que le travail n’est pas dissociable des autres pratiques sociales. Le travail social n’est donc pas la somme des travaux individuels mais le fait que toutes les pratiques sociales se cristallisent dans le moment qu’on a l’habitude d’appeler "travail ". Dans ce cas, le salaire dépasse l’espace recouvert par le temps passé dans l’entreprise. Il recouvre le temps passé à vivre dans la société. Temps contribuant à la production ou à la reproduction de société. C’est d’ailleurs déjà le cas avec les congés maternité, les congés payés qui se limitent rarement à du simple repos, ou des heures syndicales payées. Ce sont autant de brèches ouvertes dans le salariat. Comme je l’évoquais à propos de la Sécurité sociale, on ne peut que réfléchir au manque à gagner que représente le fait de réduire leur portée révolutionnaire à de simples "acquis sociaux".

Le caractère social du travail est donc de la coopération entre pans entiers de la société, la mutualisation des efforts et des intelligences pour vivre en société. De ce fait, les revenus ne sont plus fonction de l’échange avec le temps passé dans l’entreprise mais la couverture de l’ensemble des pratiques sociales. Or, à part la guerre et la spéculation, j’oublie peut-être quelque chose, rares sont les activités qui ne profitent pas à la société. La richesse n’est pas la valeur monétaire mais ce qui fait avancer la société et nous revenons à la valeur d’usage. Le dépassement du salariat est donc à l’ordre du jour. Il l’est tellement que c’est cela que le capital transforme en précarité : il se débarrasse des moments d’immersion dans la société alors qu’il exploite ce que les individus tirent de ces moments. Je pense que nous devrions explorer avantage la différence entre "cotisations " et "impôts ", à mes yeux, elle est essentiellement idéologique. Alors que l’impôt porte en lui le fait de subir une décision extérieure, la cotisation renvoie à une communauté qui s’épaule. Ce n’est pas pour rien que le patronat ne parle jamais de cotisations mais de charges.

On mesure donc que le principe de gratuité, paradoxalement en prenant en compte quelle est un coût, en interrogeant la nature de son financement, peut vite entraîner une autre approche du rapport salarial, une autre approche du travail lui-même et une autre définition de la richesse.

Un communisme "à usage immédiat"

Je comprends que l’on veuille éviter toute tentation de "grand soir ", mais l’on ne corrige pas un défaut par un défaut inverse : le refus du dogmatisme n’implique ni d’espérer que la simple addition d’éléments subversifs ni que les faire apparaître comme allant de soi pourrait changer la société et son fonctionnement. Attention à une pensée à la Frankenstein : assembler des bras, et des jambes à un torse, y ajouter une tête n’a pas fait un être humain.

On pense souvent que l’anticapitalisme se situe à un niveau tel qu’il peut être difficilement partagé par un grand nombre. Parfois cela peut conduire à tenter de contourner la notion de système par petits bouts. Or je ne pense pas que l’addition des éléments permette d’aborder l’ensemble. Quand on écoute (...) ce qui s’exprime à travers des pratiques diverses, on s’aperçoit que les possibles sont peut-être plus importants que ce que la vie politique laisse entrevoir. Des actes souvent qualifiés de délictueux comme la resquille dans le métro, le piratage sur Internet, la copie de documents ne devraient-ils pas être perçus comme un souhait d’une normalisation de la libre circulation dans les zones urbaines ou de l’accès à la culture ? Nous ne sommes donc pas dans la stratosphère en parlant d’un communisme qui peut se nouer en répondant à ces aspirations ; il s’agit d’un communisme "à usage immédiat ".

Ces aspirations, tant qu’elles sont appuyées sur un raisonnement clair et pouvant être discuté et partagé, représentent un carrefour pour la conscience politique. Abandonnées à la spontanéité, elles restent du ressort de l’astuce et du contournement, elles sont ainsi récupérables par le capital qui a la souplesse de les absorber tant qu’elles ne sont pas liées à une critique du système actuel. Mais les mêmes comportements peuvent être autant de points de départ d’une action transformatrice. La gratuité peut ainsi devenir un levier de prise de conscience qui commence à modifier la culture politique ambiante.

Mais cela suppose que les acteurs de la gratuité et les bénéficiaires soient interpellés sur la portée révolutionnaire de ce principe. L’écrasante majorité des assurés sociaux ne font pas la relation entre la Sécu et ce principe communiste: "de chacun, selon ses moyens à chacun selon ses besoins ". Dès lors, cette absence de prise de conscience fait perdre au phénomène sa portée révolutionnaire. À la différence de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, on ne fait pas la révolution sans le savoir.

Tout l’intérêt de l’expérimentation d’Aubagne
est qu’il s’agit du passage d’une idée à une réalisation
et l’expérimentation projette dans l’avenir
en faisant reculer les frontières du pensable.

Or, aujourd’hui, des obstacles se lèvent. Lorsque ce que l’on appelle "le mouvement ouvrier " était fort, il reposait néanmoins sur des "croyances " qui étaient autant d’obstacles. Même lorsqu’on condamnait son égoïsme et l’exploitation, le capitalisme bénéficiait d’une certaine confiance : il "donnait " du travail, il  "assurait " un certain progrès même s’il fallait se battre pour en obtenir une part, il "développait "l’économie, il protégeait comme un père. Cette confiance disparaît. J’ai été frappé par une pub télévisée faite par une banque. Des cadres de la banque parlent. La première intervention commence par "je ne suis pas un escroc ". Voilà qui en dit long sur l’état d’esprit que la banque attribue aux clients à conquérir. De même si l’érosion de la confiance envers l’État qui serait le "bon arbitre " ou la confiance envers les leaders, que ce soient des hommes ou des partis, se traduit pour l’instant par du désarroi, cette érosion porte en elle la levée d’obstacles qui ont coûté sur toute la planète ces mêmes désillusions.

Tout l’intérêt de l’expérimentation d’Aubagne est qu’il s’agit du passage d’une idée à une réalisation et l’expérimentation projette dans l’avenir en faisant reculer les frontières du pensable. A condition toutefois de ne pas laisser cette idée dans le flou comme si elle n’était que du "non-paiement " et de tirer tout le fil de ce que cela implique.

Édition Syllepse, 5e titre de la collection Observatoire des mouvements de la société, 112 p., 7 €

____________

Dossier établi par Nanie Bellan, Bernard Calabuig, Michèle Kiintz, 14 décembre 2012

(1) Quatre séances ont eu lieu : avril 2011 "Mouvement social et institution quels nouveaux rapports ?", septembre 2011 "École et Émancipation", septembre 2012, "Les enjeux de la métropolisation", novembre 2012 Communisme et gratuité", la prochaine aura lieu en février 2013 sur "Communisme et liberté".
(2) Cerises n° 155, 12 octobre 2012. Voir sur ce site les archives--(3) Compte-rendu de Nanie Bellan, textes de Paul Ariès et Pierre Zarka (intégral) sur www.communistesunitaires.net, rubrique Communisme/Débat général
(4) Voir Désir individuel et conscience collective, Syllepse, Collection Omos, http:www.syllepse.net/

 
Entretien paru dans Cerises N° 163

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.