Le sens des priorités

Je commence à savoir qu'on ne fait pas l'appel dans les manifs, mais je suis allé à Paris. Le 1er mai, je m’occupai de mes enfants. Le 5 mai, j'étais à Paris. Il a fallu aux militants des régions une bonne dose de courage, pas mal de collectes de fonds et cette croyance éternellement renouvelée sur le fait que c'est "maintenant" que ça se passe. Chez nous, certains départs avaient lieu à 2h30 du matin ! Je ne regrette pas cette route, moment de rencontres, de débats et aussi de projets en chantier. Cette belle journée rassure. Elle porte cette force simple d'une multitude en mouvement, la diversité de ces gens debout, le choc invraisemblable de ces milliers de sourires, l'impression physique d'une vague souterraine qui ne faiblit pas. La politique n'est pas que la poésie, mais sans elle, sans notre amour pour la vie, elle est une partition sans musiciens. Je vais dans ce genre de rassemblement pour porter ma part et pour rester debout.

La politique n'est pas que la poésie, mais sans elle, sans notre amour pour la vie, elle est une partition sans musiciens

Je suis un peu déconcerté par la capacité de certains de nos leaders, et Jean-Luc Mélenchon en particulier, à minimiser l'enjeu des municipales. Je comprends son point de vue : on ne pourra pas au soir du premier tour (ou même du deuxième) tirer de bilan politique (au sens de "l'équilibre des forces en présence"). De plus, il est évident que les municipalités ont une marge de manœuvre faible (d'autant plus en période de "crise"). La limite de ce raisonnement tient dans une question stratégique : devons-nous choisir entre prise de pouvoir par en haut ou par en bas ? Où devons-nous pervertir ce raisonnement pyramidal et binaire ? Je ne vois pas comment opposer la transformation du réel au local et au mondial. L'implication des citoyens et le partage du pouvoir ne pourra pas être seulement une démocratie de l'internet avec des référendums cliquables chaque week-end. Pour transformer le réel, il faut l'affronter dans sa complexité. Il faut une élévation à la fois de la réflexion populaire mais aussi de la confiance que nous pouvons avoir dans une évolution positive de chacun de nos voisins. Les européennes ne suffisent pas à changer le monde. Et si, par une multiplication de hasards, nous obtenions plus de 50 % des voix à l'échelle du continent, qui mettrait en place ce changement, cette révolution ? Qui ? Comment résoudrons-nous alors les contradictions, les tensions ? L'échelle du territoire, du quartier, de l'entreprise sera toujours l'endroit réel du changement ! Les mairies sont aussi des lieux d'inventions, de créativités, de luttes. Il faudrait rassembler toutes les petites choses qui se font déjà dans les communes et qui sont comme des antidotes au capitalisme. Nous serions surpris.

              

Je suis devenu un spécialiste en salles polyvalentes. Quand je dis "je", je veux dire "nous", la compagnie Le pas de l'oiseau. D'abord, une évidence : nous voulions faire du théâtre chez nous et chez nous il n'y a pas de théâtre. Ensuite, ce constat : pour l'instant les histoires que nous racontons ne rentrent pas dans les théâtres ou si peu (et ce n'est pas un problème technique !). Alors, hasard ou logique, de nombreuses associations, syndicats, festivals accueillent nos créations. Les salles polyvalentes ne portent pas bien leur nom. Les jours de représentation sont surtout des journées de montage technique. Quand le miracle opère, c'est une récompense merveilleuse. Le théâtre, quand il sort de sa maison et de ses rituels, provoque une émotion partagée, des rencontres simples, sincères. Je ne sais comment se construit un budget ministériel. J'aimerais rencontrer Aurélie Filipetti pour lui raconter ces moments, mais quelqu'un l'a peut-être déjà fait. Elle aura répondu, après une tirade de circonstance, équilibre budgétaire et priorisation. Peut-être ne devons-nous plus rien attendre de l’État ? Si seulement les communes soutenaient les budgets de ces associations ? Et oui, ici et ailleurs, il est difficile de trouver le (bon) sens des priorités.

Laurent Eyraud-Chaume, 17 mai 2013

Paru dans Cerises n° 178

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