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Billet de blog 22 mai 2018

Comment faire la révolution aujourd’hui et autrement ?

Dans Capitalexit ou catastrophe1, l’historien Jean Sève et le philosophe Lucien Sève dialoguent sur les finalités, les fondamentaux et les outils d’une stratégie de transformation de la société. Passionnant !

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Avant de proposer des outils et des armes pour l’action politique, les deux auteurs pointent les grands enjeux et l’urgence de la période. L’Humanité est menacée d’une catastrophe, qui met en jeu sa survie. Le capitalisme, au bout du rouleau, produit une déstabilisation gravissime des équilibres planétaires : marchandisation de l’humain, dévalorisation de toutes les valeurs, évanouissement du sens, flot montant de la barbarie, drames écologique et anthropologique entremêlés2… Or, « aucune force politique de gauche réelle n’ose fonder sa stratégie sur ce diagnostic crucial » que le capitalisme - et non seulement le néolibéralisme - arrive en phase terminale.

Si la nécessité de sortir du capitalisme « avant qu’il ne détruise l’Humanité en même temps que la planète » est à l’ordre du jour, il faut esquisser ce que peut être une révolution aujourd’hui. Une révolution toute différente de toutes celles qui ont eu lieu jusqu’à présent, mais bien une transformation de la société rompant avec les divisions des sociétés de classes (« groupes humains opposés dans leur rapport aux moyens de production ») et avec toutes les formes de domination qui « font plus ou moins système avec la domination économique ». Jean et Lucien Sève pointent le caractère « foncièrement non démocratique » du système politique actuel, et son talon d’Achille : « Avoir l’appui du peuple pour gouverner contre le peuple, à la longue, c’est tout de même difficile »… d’où la « fragilisation extrême des fondés de pouvoir de la classe dominante ».

La révolution à partir de la société
Face à l’autoritarisme croissant de l’État, les auteurs estiment qu’une révolution est, « d’une certaine façon, déjà en œuvre ». Pour eux, elle ne sera ni une révolution par les urnes, ni une prise du pouvoir d’État par la violence. Elle ne sera pas essentiellement une révolution par les urnes, car l’idée même d’un changement de la société par le haut implique une « déresponsabilisation mortelle de l’irremplaçable peuple-acteur ». Elle ne sera pas non plus une prise du Palais d’hiver. On sait d’une part que, par rapport à leur objectif de sortie de l’oppression de classes, toutes les révolutions par les armes ont échoué. D’autre part, car l’État dispose de tous les moyens nécessaires pour réprimer cette sorte de tentative et pour accabler ses soutiens. Il faut lire le livre pour bien saisir ces idées aux implications lourdes pour l’action d’aujourd’hui : l’insurrection armée et la conquête du pouvoir par les urnes ont en commun l’illusion que l’on pourrait changer la société par le haut, là où tout l’enjeu est précisément que la société elle-même prenne le pouvoir.

Jean et Lucien Sève estiment que, face au « colosse aux pieds d’argile » qu’est le système actuel, ceux qui veulent transformer les choses doivent avant tout mener des campagnes, conquérir une hégémonie non d’abord dans les urnes, mais dans les têtes. En résumé : dans la société actuelle, et cela n’a pas toujours été le cas, il y a une « arme absolue, impossible à confisquer : c’est la culture critique du citoyen ». Or, et c’est un des points forts du livre, il existe dans la société des « futurs présents », du "déjà là" dépassant la société de classes : « Le bien être raisonnable pour tous y est de façon manifeste entré dans l’ordre du proche possible, à condition bien sûr d’en finir avec le monstrueux développement de l’inégalité sociale ». Tout le monde devrait savoir que l’Humanité dispose des moyens pour que chacun accède à l’éducation, à la santé, à des activités humaines épanouissantes, mais que cette possibilité est entravée par le système économique qui impose sa loi. Ainsi, « Ce qui inscrit déjà dans l’état présent de la société de classes le futur de son dépassement, c’est cette dissymétrie criante : d’un côté une classe plus que jamais classe, celle du capitalisme financier, c’est le côté obsolète, de l’autre un dépassement des classes déjà en cours, le monde des salariés, c’est le côté dynamique ».

Porter des réformes révolutionnaires
Jean et Lucien Sève reprenne à leur compte la notion, tirée de Jean Jaurès, de « réformisme révolutionnaire », précisant en réponse à la question « c’est quoi, une réforme révolutionnaire ? » : « Disons : une transformation sociopolitique circonscrite mais importante, majoritairement soutenue, qui dépasse l’état de choses actuel en mettant fin à ce qui y constitue un aspect substantiel de la domination de classe ». Et de citer l’exemple de la séparation de l’Église et de l’État (1905). Ainsi, « Ce qui frappe dans ces grandes réformes révolutionnaires, c’est le caractère définitif de leur enracinement populaire et national, malgré les inlassables efforts ultérieurs de la classe dominante pour les réduire et les dénaturer ». Et les auteurs d’appeler le lecteur à « déceler les réformes révolutionnaires en plein mûrissement aujourd’hui » : ils évoquent les modes alternatifs de consommation, les activités du secteur coopératif, les futurs déjà présent dans la réduction du temps de travail, les pratiques de gratuité… mais aussi des formes qui anticipent ou distillent du post-capitalisme. Ainsi, « le centre de gravité de la politique est à déplacer résolument du terrain de la représentation politique à tous ceux de la réalité sociale à transformer ».

Le livre passe en revue les différentes forces politiques de gauche, évoquant notamment, entre « critique sans concession et camaraderie entière », les réflexions de Jean-Luc Mélenchon (L’ère du peuple) et de la France insoumise. Pour les deux Sève, Mélenchon est « un socialiste, disons le meilleur des socialistes possibles », et le programme L’avenir en commun reste au milieu du gué : « dans ce programme étoffé, le manque de cohérence fondamentale est manifeste. Sont proposées quelques fortes réformes révolutionnaires, trop éparses et souvent incomplètes, mais précieuses ; en même temps dominent de loin les mesures réformistes au vieux sens du terme ». Plusieurs pages d’analyse méritent l’attention, que l’on se sente ou non partie prenante de la France insoumise : on sait bien que Mélenchon n’est pas communiste, mais il est particulièrement intéressant de saisir à la fois ce qu’il y a de prometteur dans le mouvement atypique de la France insoumise… et ses limites provisoires.

Jean et Lucien Sève évoquent ensuite les grandes batailles qui pourraient être menées dans une logique de dépassement du capitalisme : réforme révolutionnaire visant à mettre fin au règne actionnarial capitaliste, contestant le pouvoir des actionnaires et exigeant un pouvoir citoyen sur les entreprises ; bataille pour la démarchandisation de la force de travail, en instaurant un système de sécurité emploi-formation voire en mettant en place un salaire à vie ; extension de la gratuité ; bataille pour la création d’un pôle bancaire public ; bataille pour l’appropriation démocratique du pouvoir médiatique ; bataille pour désobéir aux traités européens, etc. Pour mener ces combats, Lucien Sève souligne sa conviction de la nécessité d’une organisation communiste à la fois « entièrement indépendante » et n’excluant aucune forme de « coopération poussée » avec d’autres. Les auteurs évoquent notamment la mise en place de collectifs thématiques portant les différentes réformes révolutionnaires précédemment évoquées, esquissant dans les grandes lignes comment ils pourraient converger et se fédérer.

* Gilles Alfonsi

1. Capitalexit ou catastrophe, Jean et Lucien Sève, Édition La Dispute, 193 p., 15 €
2. Lire : "Combat anthropologique", Altercommunisme, n° 5, ici, et "Cause écologique et cause anthropologique", Altercommunisme, n°3, .

Paru dans Cerises n°348, 18 mai 2018

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