SYLLA
Politique, Communisme, Emancipation
Abonné·e de Mediapart

1298 Billets

1 Éditions

Billet de blog 27 janv. 2014

SYLLA
Politique, Communisme, Emancipation
Abonné·e de Mediapart

Marx, le bonheur de la libération

SYLLA
Politique, Communisme, Emancipation
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au premier abord, il peut sembler que Marx parle peu du bonheur de l’individu ; mais, en fait, il ne parle que de ça. Ce qui l’intéresse, c’est de déterminer les conditions qui permettront à l’homme de se réapproprier son essence, ou, dit en langage moins philosophique, à l’humanité de réaliser ses potentialités d’humanité et donc aux individus concrets de vivre une vie pleinement humaine et libre.

Contrairement à la caricature qui en est habituellement faite, Marx est fondamentalement un penseur de la liberté. La liberté pour lui n’est pas l’absence de détermination  ; c’est la capacité de l’être humain générique à maîtriser les déterminations et à les transformer. En fait, le projet de Marx est de libérer les hommes du déterminisme économique et social qui sous le règne du capitalisme prend le visage d’une fatalité naturelle.

Pour Marx, l’homme qui dans les religions monothéistes avait le statut d’une créature, devient à lui-même son propre créateur. L’idée centrale du marxisme, bien mise en évidence par toute une lignée de philosophes de la tradition marxiste humaniste, est l’idée de l’autoproduction de l’humanité comme processus de libération. C’est la dimension foncièrement prométhéenne du marxisme.

Le travail joue le rôle central dans ce processus. L’homme se produit en produisant ses conditions d’existence. Il agit dans des conditions déterminées et son action détermine en retour ses et sa condition.

« Ainsi, pour l’homme socialiste, tout ce qu’on appelle l’histoire universelle n’est rien d’autre que l’engendrement de l’homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour l’homme ; il a donc la preuve évidente et irréfutable de son engendrement par lui-même, du processus de sa naissance », écrit Marx dès les Manuscrits de 1844 (Manuscrits, p. 99).

Cette pensée fonde ce qu’il appelle à cette époque, par opposition à la fois à Hegel et à Feuerbach, son "naturalisme" (formulation qu’il abandonnera ensuite) : « Le naturalisme conséquent ou humanisme qui se distingue aussi bien de l’idéalisme que du matérialisme et est en même temps leur vérité qui les unit. »

Il y aurait grand profit à renouer aujourd’hui avec cette réflexion de Marx sur la nature dont il dit qu’elle est « le corps inorganique de l’homme ». (M. p. 62)

Sous forme de notation, il écrit : « ce communisme en tant que naturalisme achevé = humanisme, en tant qu’humanisme achevé = naturalisme ; il est la vraie solution de l’antagonisme entre l’homme et la nature. » (M. p. 87)

Marx ne nie pas l’existence de la "nature humaine". C’est pour lui une réalité concrète. Dans la sixième des Thèses sur Feuerbach, il dit justement que « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité elle est l’ensemble de ses rapports sociaux. » L’essence de l’homme a une base matérielle et naturelle mais qui ne cesse d’évoluer dans la société et l’histoire. (Pour lui il existe bien des besoins naturels, même s’il n’a pas porté son étude sur cet aspect, ce qui a sans doute favorisé des dérives "sociologistes" ultérieures, mais ces besoins prennent forme dans l’histoire).

Et la clef d’explication de cette Histoire (qu’il formule en langage philosophique dans les Manuscrits, mais, contrairement à ce qui a été parfois affirmé, qu’il n’abandonnera pas par la suite, quand il développera sa critique de l’économie, notamment dans Le Capital) est le processus d’objectivation/aliénation.

Dès lors qu’il s’engage dans le processus de transformation de la nature, en produisant des objets, mais aussi des institutions, des idées et des images qui lui deviennent extérieures, l’homme s’aliène. Le travail qui devrait être l’expression de l’essence de l’homme aliène l’homme car il s’est changé en moyen de son existence.

« La dépréciation du monde des hommes grandit en raison directe de la mise en valeur du monde des choses » (…) « Plus l’ouvrier s’extériorise dans son travail, plus le monde étranger, objectif qu’il crée en face de lui devient puissant, plus il s’appauvrit lui-même et plus son monde intérieur devient pauvre. » (M. p. 57)

Progressivement, Marx va situer de manière de plus en plus précise la cause de ce processus dans la division du travail et le caractère borné de la propriété privée, que le capitalisme porte à son comble. L’industrie étant pour lui la révélation (et l’exploitation) « exotérique des forces essentielles de l’homme » (M.p. 95)

Ce qui se passe aujourd’hui un peu partout sous nos yeux, avec le "triomphe" désastreux de l’homo consumens, témoigne de l’actualité de cette critique.

L’homme moderne est un homme divisé d’avec lui-même et mutilé.

« La propriété privée nous a rendus si sots et si bornés qu’un objet n’est nôtre que lorsque nous l’avons » (…) « À la place de tous les sens physiques et intellectuels est donc apparue la simple aliénation de tous les sens, le sens de l’avoir. » (M. p. 91)

L’argent étant le fétiche suprême. Marx aime d’ailleurs à citer les vers du Timon d’Athènes de Shakespeare :
« Autant de ceci rendra

Blanc le noir, beau le laid, vrai le faux,
Noble le vil, jeune le vieux, vaillant le lâche. »

Le communisme, dans son esprit, n’est pas seulement une politique qui consiste à améliorer la vie matérielle des hommes. Il a une dimension "spirituelle", car il est le mouvement de récupération par l’homme de la richesse de sa nature, mouvement qui doit lui permettre de développer librement les capacités de son corps et de son esprit.

« L’homme riche est en même temps l’homme qui a besoin d’une totalité de manifestation vitale humaine, l’homme chez qui sa propre réalisation existe comme nécessité intérieure, comme besoin. Non seulement la richesse, mais aussi la pauvreté de l’homme reçoit également – sous le socialisme – une signification humaine et par conséquent sociale. Elle est le lien passif qui fait ressentir aux hommes comme un besoin la richesse la plus grande, l’autre homme. La dénomination de l’essence objective en moi, l’explosion sensible de mon activité essentielle est la passion, qui devient par là l’activité de mon être. » (M. p. 97)

Ce "besoin de l’autre" dont le manque nous rend pauvres, c’est à son plus haut l’amour, sans quoi l’individu s’enferme dans la solitude et la société glisse vers la barbarie. Marx reprend ainsi le vieux programme des religions et de l’humanisme ; mais il commence à explorer les voies pratiques de sa réalisation… Il nous reste à continuer.

Francis Combes, 24 janvier 2014

Paru dans Cerises n°202

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Justice
À Nice, « on a l’impression que le procès de l’attentat a été confisqué »
Deux salles de retransmission ont été installées au palais Acropolis, à Nice, pour permettre à chacun de suivre en vidéo le procès qui se tient à Paris. Une « compensation » qui agit comme une catharsis pour la plupart des victimes et de leurs familles, mais que bon nombre de parties civiles jugent très insuffisante.
par Ellen Salvi
Journal — Santé
Crack à Paris : Darmanin fanfaronne bien mais ne résout rien
Dernier épisode de la gestion calamiteuse de l’usage de drogues à Paris : le square Forceval, immense « scène ouverte » de crack créée en 2021 par l’État, lieu indigne et violent, a été évacué. Des centaines d’usagers de drogue errent de nouveau dans les rues parisiennes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Justice
Un refus de visa humanitaire pour Hussam Hammoud serait « une petite victoire qu’on offre à Daech »
Devant le tribunal administratif de Nantes, la défense du journaliste syrien et collaborateur de Mediapart a relevé les erreurs et approximations dans la position du ministère de l’intérieur justifiant le rejet du visa humanitaire. Et réclamé un nouvel examen de sa demande.
par François Bougon
Journal — Euro
La Réserve fédérale des États-Unis envoie l’euro par le fond
Face à l’explosion de l’inflation et à la chute de l’euro, la Banque centrale européenne a décidé d’adopter la même politique restrictive que l’institution monétaire américaine. Est-ce la bonne réponse, alors que la crise s’abat sur l’Europe et que la récession menace ?
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
« Mon pauvre lapin » : le très habile premier roman de César Morgiewicz
En constant déphasage avec ses contemporains, un jeune homme part rejoindre une aieule à Key West, bien décidé à écrire et à tourner ainsi le dos aux échecs successifs qui ont jusqu’ici jalonné sa vie. Amusant, faussement frivole, ce premier roman n’en oublie pas de dresser un inventaire joyeusement cynique des mœurs d’une époque prônant étourdiment la réussite à n’importe quel prix.
par Denys Laboutière
Billet de blog
Nazisme – De capitaine des Bleus à lieutenant SS
Le foot mène à tout, y compris au pire. La vie et la mort d’Alexandre Villaplane l’illustrent de la façon la plus radicale. Dans son livre qui vient de sortir « Le Brassard » Luc Briand retrace le parcours de cet ancien footballeur international français devenu Allemand, officier de la Waffen SS et auteur de plusieurs massacres notamment en Dordogne.
par Cuenod
Billet de blog
Suites critiques aux « Suites décoloniales ». Décoloniser le nom
Olivier Marboeuf est un conteur, un archiviste, et son livre est important pour au moins deux raisons : il invente une cartographie des sujets postcoloniaux français des années 80 à aujourd’hui, et il offre plusieurs outils pratiques afin de repenser la politique de la race en contexte français. Analyse de l'essai « Suites décoloniales. S'enfuir de la plantation ».
par Chris Cyrille-Isaac
Billet de blog
Un chien à ma table. Roman de Claudie Hunzinger (Grasset)
Une Ode à la Vie où, en une suprême synesthésie, les notes de musique sont des couleurs, où la musique a un goût d’églantine, plus le goût du conditionnel passé de féerie à fond, où le vent a une tonalité lyrique. Et très vite le rythme des ramures va faire place au balancement des phrases, leurs ramifications à la syntaxe... « On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux ».
par Colette Lallement-Duchoze