Lynchage du juge, procès au laxisme, va-t-on cesser de se tromper de combat ?

Saint-Etienne-du-Rouvray. L'horreur de la scène racontée par les médias, la compassion pour le père Hamel et ses proches, puis l'inquiétude... On s'y attendait presque, on la craignait tant, cette première attaque attribuée à une personne sortant de prison ou pire encore en aménagement de peine. On s'y attend aussi au triste lynchage politique et médiatique qui va s'abattre sur les juges...

Ouvrir les yeux sur un jour nouveau... et sur ces récits de scène d'horreur à n'en plus finir. Pensées et compassion pour le père Hamel et ses proches.

Puis découvrir cette information qui prend de l’ampleur au fil des articles : « l’un des assaillants est mort avec son bracelet électronique au pied »
Et connaître déjà les relations absurdes de cause à effet qui vont en ressortir (« il aurait dû être en prison, ça ne serait pas arrivé »), les conclusions grossières qui vont être faites (« il faut mettre toutes ces personnes en prison, et les y garder à vie »), voire les accusations choquantes (« c’est le juge qui a aménagé cette peine qui est responsable »)..

Entendre ce raisonnement dans un micro-trottoir enregistré par un journaliste en quête d’audience, ça m’afflige déjà beaucoup. Mais l’entendre très bientôt de la part de plusieurs de nos probables futurs dirigeants (et peut-être dans quelques attaques dans la bouche de nos dirigeants actuels), ça m’effraie !

Alors pour essayer de remettre certaines choses à plat, avec un peu de pédagogie :
- S’il n’était pas sorti avec un bracelet électronique, il serait probablement sorti sans bracelet électronique dans quelques mois. Les juges en question ne peuvent être tenus responsables.
- Le taux de re-condamnation est de 36% après un aménagement de peine (type bracelet électronique) contre 66% lorsque la peine est exécutée jusqu’au bout. Accompagner la sortie de prison a largement fait ses preuves en termes de prévention de la récidive. Décourager les juges de prononcer des aménagements de peine (par exemple en organisant un lynchage médiatique), c’est contre-productif et très dangereux
- Nous n’avons pas les moyens économiques d’incarcérer (à supposer qu’on ait les moyens de les identifier) toutes les personnes susceptibles de se radicaliser et de commettre un jour un attentat. La prison coûte 100€ par jour et par personne détenue, et la surpopulation carcérale est déjà à son plus haut depuis 10 ans (15 000 personnes en surnombre)
- ENFIN et SURTOUT, toutes ces possibles mesures alimenteront la haine et la colère des personnes qui en subissent les conséquences, directes ou collatérales, au risque de démultiplier les velléités d’attaques. Qui a évalué l’impact des perquisitions à outrance permises par l’état d’urgence ? Qui peut présager des conséquences d’incarcérations arbitraires et de conditions d’enfermement indignes sur la famille, les proches et sur le climat ambiant dans les quartiers ?

*Plus précisément, la personne a vu aménager sa détention provisoire, dans l'attente de jugement. On n'est donc pas dans le cadre d'une peine aménagée, mais on soulève à l'inverse la question du délai important avant jugement : plus de 20 000 prévenus pour une durée de détention provisoire supérieure à 4 mois, ce qui nous ramène à la problématique de la surpopulation carcérale et à l'impact qu'elle a sur les perspectives d'une réintégration saine de la société.

On se trompe de combat ! Par facilité, par fainéantise, par besoin de solutions rapides, par besoin de violence.. On se trompe de combat :

  • Ce n’est pas contre le laxisme, contre les juges ni contre les lois qu’il faut mener ce combat. Ils sont garant de nos droits, de nos libertés et de ce qui fait que nous faisons (encore) société
  • Ce n’est pas contre les religions et les appartenances religieuses qu’il faut mener ce combat, il nous mènera tout droit à la guerre civile (et compte tenu du type d’attaques que nous sommes en train d’inventer, elle nous pend au nez)
  • Ce n’est sans doute même pas contre Daech et contre ses théories... De l’autre bout du monde, leur stratégie caricaturée consiste à allumer la mèche de dynamites qui se sont construites sur notre territoire.

Le combat que nous avons à mener, c’est un combat contre la colère et la haine qui façonnent ces dynamites. Une lutte acharnée pour que notre humanité, et particulièrement notre jeunesse, retrouve du sens, des projets, un avenir (on ne parle que de leur religion, mais qui s’étonne de l’âge des auteurs de ces attaques) ? Une lutte contre les discriminations quotidiennes, les exclusions relationnelles et géographiques (notamment dans nos quartiers) qui font tant et tant de colère, tant et tant de dégât.

Dans ce combat que j’ai choisi au sein de Chantiers-Passerelles, à travers les rencontres en tout genre que j’ai faites depuis, j’ai cette certitude : c’est la lutte la plus exigeante et certainement celle qui porte les plus belles promesses.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.