Carnaval en Espagne: Pedro Sánchez abat ses cartes.

Mardi soir, le roi Felipe VI a désigné Pedro Sánchez, le secrétaire général du PSOE, comme son candidat à l’investiture de la présidence d'un nouveau gouvernement, après le refus de Mariano Rajoy, malgré la victoire du PP aux élections générales. Le PSOE peut-il en finir avec une crise des représentations politiques qui affecte le pays depuis 45 jours ?

Un scrutin qui invite à la cohabitation.

Un peu d'orange par ci, un peu de violet par là, lors du vote de 20 décembre dernier, les citoyens espagnols ont arraché le collet de leur jeune démocratie, laquelle, sans doute pendant quelque temps encore, ne pourra pas vraiment cacher son corps tuméfié au reste de l'Europe. Malgré leur domination au Sénat, où ils ont tout de même préservé 124 des 136 fauteuils obtenus en 2011, les conservateurs étaient depuis 44 jours dans l'impasse pour former un gouvernement stable en raison de la perte de 63 sièges au Congrès des députés. Cependant, si Mariano Rajoy avait refusé de former un gouvernement lundi dernier parce que son parti n'y avait obtenu que 123 sièges sur 350 et qu'il n'avait pas l'appui du PSOE pour y proposer une hypothétique coalition, ce sera finalement Pedro Sánchez, investi par le parti socialiste espagnol, et dorénavant par le roi, qui se chargera de former sa propre coalition, et ce malgré le recul du PSOE au Congrès (20 fauteuils de députés perdus).

Ainsi, la désignation d'un chef de gouvernement tardera encore à venir. Et pour cause, les élections législatives ont été dynamitées par l'émergence d'une nouvelle dichotomie politique qui entend faire de l'ombre aux dinosaures, représentée par Ciudadanos et Podemos, deux formations sollicitées respectivement par 3,5 millions et 3,1 millions de votants (pour 40 et 42 fauteuils de députés). Sa représentation nationale renouvelée, l'Espagne semble obligée de se régénérer, mais soyons clairs: le PSOE n'a remporté que 90 sièges au parlement, contre 123 pour le PP, et même s'il parvient à fédérer Ciudadanos et Podemos autour de son projet, ce qui est peu probable dans cette configuration, il aura grand mal à réformer le pays, en tout cas tel qu'il l'entend. Mais après que Mariano Rajoy ait refusé une seconde fois la candidature à l'investiture, c'est avec un grand sourire que Pedro Sánchez, le secrétaire général du PSOE, a de nouveau revêti le costume de présidentiable.

Arlequin se cherche un tailleur.

Sánchez a rappelé mardi soir, lors d'une conférence de presse qui a eu lieu au Congrès des députés et qui a suivi celle de Pablo Iglesias, le secrétaire général de Podemos, les grandes lignes du projet socialiste pour l'Espagne, avec à la clé notamment une enième réforme du système éducatif, un pacte pour lutter dans l'ensemble contre la corruption institutionnelle, le chômage, le terrorisme et les violences faites aux femmes, et un dialogue constant et constructif avec tous les partis, voire les dissidences nationalistes qui secouent le pays, comme c'est le cas en Catalogne. Cependant, faute d'une assise électorale solide, il a réaffirmé la nécessité de l'organisation d'une consultation auprès des adhérents du PSOE, pour qu'ils définissent l'éventuel jeu des alliances qui est maintenant indispensable au PSOE pour se projeter au pouvoir, alors que les deux principaux partis concernés, Ciudadanos et Podemos, se considèrent comme incompatibles dans une logique gouvernementale commune.

De son côté, Albert Rivera, le secrétaire général de Ciudadanos, a salué la décision du roi et a rappelé que sa main restait tendue en direction du PP au cas où il voulait tenter de constituer un gouvernement. Ciudadanos se dit également prêt à collaborer avec le PSOE, dans le but de remédier à une crise de la représentation démocratique dont ils est à la fois en partie l'illustration et la cause du fait de son précoce succès électoral. Pablo Iglesias s'est quant à lui montré beaucoup plus critique à l'égard de l'ensemble des trois autres formations politiques principales. Intervenant deux fois au pupitre des conférences de presse du Congrès des députés en deux jours, il a martelé que seule une coalition tripartite PSOE-Podemos et ses confluences-IU (Izquierda Unida) était soutenable à ses yeux, et s'est dit sceptique face aux indécisions de Pedro Sánchez, lequel doit quand même rendre des comptes auprès des barons du PSOE, qui voient d'un mauvais oeil toute collaboration avec Podemos. 

Un dénouement qui n'en sera peut-être pas un.

Comme c'est uniquement après la tenue de la consultation des militants du PSOE que Pedro Sánchez pourra décider de propositions gouvernementales définitives à l'égard des deux outsiders de ces dernières élections législatives que représentent Ciudadanos et Podemos, aucun vote parlementaire concernant l'investiture d'un éventuel Président de gouvernement n'aura lieu dans l'immédiat, au moins jusqu'au mois de mars. Pendant ce temps-là, malgré un chômage affectant plus de 4 millions de personnes, et qui semble être devenu quasiment structurel, l'activité du pays continuera. Enfin, par la suite, Pedro Sánchez devra recueillir un minimum de 176 votes sur 350 au Congrès des députés pour être investi de la présidence du gouvernement. Sinon, un second vote serait organisé 48 heures plus tard, pour lequel il n'aurait besoin que d'une majorité simple pour l'emporter, et si il ne l'emportait pas, d'autres élections pourraient avoir lieu.

Alors que la majorité demeure à droite, il ne tient qu'aux formations de gauche de s'entendre pour proposer au pays de rompre avec les idées des conservateurs. Mais le PP ne dit pas son dernier mot. Il bénéficie de l'appui presque inconditionnel d'Albert Rivera, de Ciudadanos, demeure en majorité au Sénat (124 fauteuils alloués au PP pour une quarentaine du côté du PSOE) et il est parvenu le 13 janvier dernier à verrouiller la Mesa, l'organe décisionnel interne à la chambre parlementaire qui se consacre à l'organisation des sessions de travail des parlementaires, notamment en cédant la présidence du Congrès des députés au socialiste Patxi López en l'échange d'une majorité. Par ailleurs, la direction du PSOE, n'écartant pas la possibilité de nouvelles élections, a annoncé le renouvellement du poste de secrétaire général via des primaires ouvertes le 8 mai prochain, ce qui fera peut-être oublier à ses militants qu'ils auront dû entre temps choisir entre le vote violet et le vote orange lors d'une précédente consultation, à l'iniciative de Sánchez, et ce malgré la couleur rouge de leur carte d'adhérent au PSOE.

 

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