L'Espagne: 100% de PIB en dettes publiques et pas de gouvernement.

Pedro Sánchez s'est engagé auprès du roi Felipe VI à former un gouvernement qui recueille l'approbation d'une majorité parlementaire. Une courte première semaine de négociations s'achève pour le secrétaire général du PSOE que déjà, sans surprendre, quelques difficultés apparaissent.

Mardi 2 février au soir, Pedro Sánchez comparaissait en conférence de presse au Congrès des députés pour annoncer sa candidature à la Moncloa. Certain(e)s journalistes se sont montré(e)s sceptiques quant à ses prétentions étant donné que le PSOE n'a recueilli que 90 sièges au Congrès, contre 123 sièges pour le PP, et ce alors que la majorité absolue est fixée à 176 voix, et que le PSOE n'a pour le moment annoncé aucune alliance.

Podemos, fort de 69 sièges pour qui ajoute à ses 42 sièges initiaux ceux de ses confluences comme Compromís ou En Comú Podem, le sollicitait depuis 10 jours déjà pour former un gouvernement "progressiste" qui romprait avec les idées conservatrices, cependant, -et c'est là sans doute ce qui lui a valu l'attention du monarque-, Sánchez n'a pas souhaité céder aux exigences de la plateforme anti austérité qui lui réclamait beaucoup jusqu'alors.

Les premiers représentants politiques à s'être entretenus avec Sánchez mercredi ont été les deux députés canariens Ana Oramas de Coalición Canaria et Pedro Quevedo de Nueva Canarias, Cayo Lara et Alberto Garzón, les deux députés de Izquierda Unida, et Mònica Oltra, la représentante des 7 députés de Compromís, entité valencienne affiliée à Podemos qui a tenté en vain, en janvier, de constituter un groupe parlementaire autonome.

Mariano Rajoy a maintenu, après son propre entretien avec le roi mardi soir, sa proposition d'une coalition tripartie PP-PSOE-Ciudadanos menée par le PP, mais il s'est aussi exprimé, mercredi, au sujet de la candidature de Pedro Sánchez : les conservateurs s'opposeront à l'investiture du candidat socialiste. L'actuel Président du gouvernement a prévenu qu'il continuerait de négocier son accession à la Moncloa en parallèle.

Il semble dans ce processus épaulé par Albert Rivera, qui porte la formation orange aux 40 députés Ciudadanos que convoitent autant le PSOE que le PP. Rivera, après s'être entretenu jeudi avec Sánchez, a confirmé son intention de rallier le vote des députés conservateurs dans le cadre d'un éventuel pacte avec le PSOE, rappelant qu'ils avaient été sollicités par plus de 7 millions d'électeurs le 20 décembre dernier. 

Confiant, -Sánchez avait d'ores et déjà annoncé samedi dernier la tenue d'une consultation auprès des adhérents du PSOE en vue de les inclure dans le processus décisionnel-, le secrétaire général du PSOE s'est donné un mois pour annoncer quelles seront les grandes lignes de son projet de gouvernement. Toutefois, Ciudadanos et Podemos ne veulent en aucun cas participer à un gouvernement commun.

C'est sans doute de ce manque de volonté commun aux deux formations émergentes que Pedro Sánchez compte tirer profit. Les premières réunions se tiennent pour l'instant autour des propositions législatives de tous les partis, et non sur des principes d'alliances ou de participations gouvernementales. "Programa, programa, y programa" est le mot d'ordre du secrétaire général du PSOE. 

 

    1. Les ambitions des 40 députés de Ciudadanos.

Outre leurs quarante sièges au Congrès des députés, ce qui rend fréquentable la formation de centre-droit aux yeux des dirigeants socialistes, c'est leur disposition à garantir l’unité territoriale de l’Espagne. Mais Albert Rivera n’envisage qu’une seule possibilité pour le PSOE de prendre la présidence sans faire appel à Podemos : inclure le PP dans les négociations pour obtenir l’abstention d’une majorité de députés conservateurs et ainsi se passer des voix des députés podémistes, qui soutiennent l’idée d’une consultation nationale pour sceller le sort des communautés autonomes qui souhaiteraient s’émanciper plus encore de la couronne.

Ensuite, pour s’entendre avec Ciudadanos, le PSOE doit garantir une réforme de la loi électorale pour offrir une meilleure représentativité parlementaire en fonction du nombre des votants à l’échelle nationale, et d'ailleurs sur ce point, les députés Ciudadanos réclamaient déjà les mêmes contreparties au PP au lendemain du scrutin. Enfin, la ligne à ne pas franchir pour Ciudadanos, c'est une coalition PSOE-Podemos. Là où les trois partis, PSOE, Podemos, et Ciudadanos, pourraient tomber d’accord, et c’est là l’essentiel, tous trois veulent lutter contre les disparités économiques et sociales, d'où l'idée d'une revalorisation des allocations pour lutter contre les inégalités, -avec une particularité chez Podemos qui est contre les coupures d’eau et d’électricité en cas de pauvreté déclarée-, tous trois veulent réformer la précédente loi organique concernant l’éducation, en référence à la LOMCE, et tous trois veulent réformer les statuts concédés par les contrats de travail, Ciudadanos proposant sur ce point-là un contrat unique à l’embauche et des indemnisations chômages croissantes dans le temps, alors que le PSOE propose trois types de contrats définis selon l'engagement de l'employeur. Par contre, Ciudadanos compte baisser l'IRPF, l'impôt sur les grandes fortunes, alors que les socialistes et Podemos se sont engagés dans leur programme à réhausser le taux de cette imposition.

À titre comparatif, Ciudadanos et le PSOE ont donc de quoi se chamailler encore pendant un certain temps avant de se mettre d'accord, mais Sánchez tient vraiment à obtenir, sinon l'approbation des députés de Ciudadanos, leur absention lors du vote d'investiture. À ce titre, il a déjà obtenu de Rivera la rédaction d'une première demande commune enregistrée au parlement ce vendredi. Ils y sollicitent une intervention de l'actuel Président Mariano Rajoy au Congrès des députés afin qu'il expose quelle sera la position de l'Espagne lors du prochain sommet européen des 18 et 19 février, organisé notamment autour du thème du Brexit.   

   2. Le poids des 69 députés de Podemos.

La plate-forme que mène Podemos refuse catégoriquement de collaborer avec Ciudadanos. Par ailleurs, par le biais de conférences de presse distinctes, Íñigo Errejón et Pablo Iglesias, les deux principaux dirigeants podémistes, ont réaffirmé la volonté de Podemos d'entrer au gouvernement, avec à la clé la vice-présidence pour Pablo Iglesias et différents ministères pour ses députés, et non des moindres, comme l'Intérieur ou l'Éducation.

Par ailleurs, Podemos veut inscrire le caractère "plurinational" du pays dans la Constitution, créer également un ministère de la plurinationalité auquel serait nommé Xavier Domènech, militant de gauche catalaniste et représentant des 12 députés de En Comú Podem affiliés à Podemos depuis la Catalogne, la communauté autonome où Podemos a enregistré un de ses meilleurs scores aux dernières élections générales, et enfin, sur la question de l'autonomie des communautés toujours, Podemos compte organiser un référendum pour offrir aux citoyens qui le désirent la possibilité de choisir leur rapport à la couronne. Par ailleurs, le dirigeant de En Comù Podem, Xavier Domènech, a débuté dès mercredi des conversations parallèles avec les partis catalans souverainistes Esquerra Republicana Catalana (9 députés), en la personne de Gabriel Rufián, et Democràcia i Llibertat (8 députés), représenté par Francesc Homs, deux partis respectivement arrivés deuxième et troisième en Catalogne et qui ont pourtant été exclus de la première ronde de négociations avec Pedro Sánchez, alors que la Generalitat, le gouvernement de la communauté autonome catalane, est actuellement en train de mettre un terme à son projet de constitution.

Ensuite, concernant les minima sociaux, Podemos propose une somme allouée par foyer sans travail, comme le PSOE, alors que Ciudadanos entend valoriser le travail avec un complément salarial. Podemos propose aussi une revalorisation du salaire minimum (SMI) à hauteur de 800 €, contre 1 000 € pour le PSOE (une des mesures phares du programme socialiste), alors qu’il est à 645 € actuellement. Enfin, concernant la durée du travail hebdomadaire, Podemos tient à une limite fixée à 35 heures/semaine, alors que le PSOE veut rester à 40 heures, et par rapport à l'âge des départs à la retraite, Podemos veut l'abaisser à 65 ans, alors que le PSOE souhaite garder le plafond à 67 ans.  

   3. Les lignes de défense des 123 députés du PP.

Les conservateurs dénigreront toutes les propositions du candidat Sánchez a averti mercredi Mariano Rajoy. Alors que la Commission Européenne a rendu publiques ses prévisions macroéconomiques pour les deux prochaines années, les conservateurs cherchent à alerter l'opinion sur la nécessité de continuer les politiques d'austérité pour respecter les engagements budgétaires de l'Espagne vis-à-vis de l'Union.  Pierre Moscovici a annoncé que l'Espagne devrait continuer les coupes pour parvenir jusqu'à presque 9 milliards d'euros d'économie cette année peu importe la couleur du gouvernement, l'équilibre budgétaire n'a toujours pas été atteint puisque l'augmentation des déficits publics pour 2015 est encore au-dessus des limites fixées par Bruxelles : 4,8 % du PIB au lieu des 4,2 % escomptés. Mais le Ministre de l'Économie encore en poste, Luis de Guindos, a réaffirmé que l'Espagne était bien sur la bonne voie, avec plus de 600 000 chômeurs en moins pour l'année 2015, ainsi qu'une croissance située autour de 3,2 %. Il a par ailleurs indiqué que l'incertitude politique du moment n'affecterait en rien la confiance des investisseurs et des marchés. Pour en finir sur ce point, Bruxelles a aussi précisé par l'entremise de ses chiffres que la dette publique du pays atteignait selon ses prévisions 100 % du Poduit Intérieur Brut.

En outre, suivant la ligne de communication directrice fixée par Mariano Rajoy, le Ministre des Relations Étrangères encore en fonction, José Manuel García-Margallo, a réaffirmé jeudi que si Podemos arrivait au pouvoir, un désastre économique selon lui, l'Espagne se désengagerait de la coalition internationale formée pour lutter contre le terrorisme islamiste, ce qui n'est sans doute pas totalement infondé étant donné que Podemos est le seul des quatre principaux partis politiques espagnols à n'avoir pas pris part à ces engagements décidés en novembre dernier.  

Finalement, le nouveau porte-parole du PP, Rafael Hernando, a déclaré ce vendredi que son groupe parlementaire demandait à Pedro Sánchez qu'il se présente au vote d'investiture avant le 22 février, via une lettre adressée au Président du parlement, le socialiste Patxi López. Ce dernier a pourtant indiqué dans une conférence de presse succédant sa rencontre avec le roi mardi soir que le candidat à l'investiture désigné par le roi aurait un mois pour former un gouvernement et le soumettre au vote parlementaire, et il est le seul à pouvoir statuer sur cet aspect du vote parlementaire selon les règlements de la chambre.

 

Ce vendredi, Pablos Iglesias et Pedro Sánchez se sont entretenus une heure durant à l'issue de laquelle Pablo Iglesias a réaffirmé que Podemos opposerait son veto à l'investiture de Pedro Sánchez si le PSOE ne l'intégrait pas au gouvernement, et/ou s'il pactait avec Ciudadanos. Sánchez, quant à lui, a réaffirmé qu'il dialoguerait autant avec Ciudadanos qu'avec Podemos, et que la porte restait ouverte aux deux formations politiques, dans le but de former un gouvernement progressiste et réformiste. Par cette déclaration, il a pour la première fois rendu publique son intention de converser sérieusement avec Podemos, une formation politique née sur des fondations citoyennes érigées après les mouvements d'indignation qui ont vu le jour durant les périodes d'instabilité économique et vieille d'à peine plus de deux ans. Il s'est dans la foulée rendu à la première réunion parlementaire réunissant le PSOE et Ciudadanos depuis que sont tombés les résultats du 20 décembre dernier. Le dernier sondage concernant les intentions de vote en cas de nouvelles élections (source : CIS)[1], réalisé avant la formation des deux chambres, donnait derrière le PP à 28,8 %, Podemos à 21,9 % devant le PSOE, à 20,5 %, et Ciudadanos à 13,3 %.

 

[1] Centro de Investigaciones Sociológicas : enquête réalisé entre le 2 et le 11 janvier 2016 auprès de 2 496 personnes.     

       

 

   

 

 

 

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