Nuit Debout à Barcelone

Suite à l'appel d'un soutien international lancé dans le mouvement, une nuit debout s'est organisée Plaça de Catalunya samedi 9 avril.

Le soleil décline lentement au-dessus du siège de la BBVA, il est un peu plus de 17h30. Entre vendeurs de ballons et vendeurs de boissons, l'assemblée commence autour d'un micro et d'un petit ampli. Quinze personnes sont présentes, debout. Les voix des passants couvrent celle de l'enceinte, pourtant branchée à plein volume. Il est important pour commencer de récapituler quelques épisodes vécus en France ces derniers temps, notamment ces dix derniers jours, mais la plupart des convives sont au courant, ou du moins croient l'être, ils sont venus pour ça, pour vivre un rassemblement, proposer de relayer quelque chose, sans trop savoir quel en est le contenu, comment faire, ni pourquoi. Un couple monte une tente. Ils disent que des amis vont les rejoindre.


Au plus fort de l'affluence, l'assemblée de Barcelone se cherchant un nom. Au plus fort de l'affluence, l'assemblée de Barcelone se cherchant un nom.

18h15, une trentaine de personnes se sont greffées au cercle. Certains ont entre 20 et 30 ans, et sortent un cahier de leur sac à dos, se scrutent, ne se connaissent pas, mais comprennent qu'ils sont là pour la même chose, qu'ils ont consulté les mêmes pages sur internet. D'autres sont plus âgés, se posent des questions. Fany est française. Elle prend le micro. "Il faut s'organiser", dit-elle. Appeler à la "mobilisation grâce aux médias de communication qui sont à notre portée", Twitter, Facebook, etc. Au crible des mouvements alternatifs, elle a l'écologie en tête, et la ferme intention de camper là ce soir. Pas juste par mimétisme, aussi pour initier un "mouvement international" où Barcelone se ferait l'écho de Paris. Elle offre le micro. Personne n'en veut. Main dans la main, un couple de sexagénaires quitte le cercle, sourire en coin. Un caméraman et une speakerine arrivent. Tout le monde s'observe. 

Fany revisse la casquette kakie sur sa tête, s'accroupit, réajuste ses lunettes de vue. Elle est connectée à internet, annonce qu'elle s'est déjà mise en contact avec la commission parisienne de la communication. Quelqu'un murmure au-dessus de son épaule qu'il faut sortir du centralisme. On lui dit derrière lui de prendre le micro. Il accepte, se rapproche, prend le micro et s'assoit. "Facebook, c'est capitaliste". En plus, "ici on est Catalogne", rétorque un autre, en sortant sa tente. Pour "fédérer les gens autour d'un mouvement d'occupation dans la durée", il faut d'abord les convaincre de venir "passer un bon moment", dit-il. "Il faut que ça soit convivial". On lui tend le micro. Andre propose à l'assemblée de s'organiser pour préparer une grande cuisine, comme lors du 15-M. L'expression est lancée. Des mains s'agitent, une partie de l'assemblée acquiesce. Le brouhaha des allées et venues sur la place persiste. Un homme s'approche, canette de bière en main.


Le soleil est presque au-dessus de la fontaine, il disparaîtra bientôt derrière les batiments. Des badauds s'assoient, observent. Il y a environ 70 personnes. Le caméraman travaille. Un débat autour du nom du mouvement commence. Faut-il se nommer en catalan ou en castillan ? Une femme qui prend la parole de temps en temps, pour rappeler ce qu'était le 15-M. Elle porte un sweat à capuche noir sur lequel est écrit Indignat en blanc. Nit en peu sera le nom. 19h00, Adrián prend la parole. Il a 33 ans, lui aussi a vécu le 15-M, mais rappelle que le mouvement n'a pas pris en France. Il dit qu'il a vécu en France, qu'il y a vu une société "beaucoup plus conservatrice" qu'en Espagne, qu'il faut se demander quelles sont les continuités et les discontinuités entre le mouvement français actuel et le mouvement que l'assemblée souhaite impulser. "Il faut des limites". Adrián apporte également sa question au fond et à la forme, "il ne faut pas juste se plaindre, il faut proposer". Fany prend note.

Il tend le micro, les gens hésitent. Le silence devient crispant. Une femme d'une soixantaine d'années prend alors la parole derrière lui. Elle souhaite "rendre hommage aux Français", "là-bas en France", "pour ce qu'ils font", et ici par "solidarité". "Nous fonctionnons comme ça, nous, les Espagnols". Ensuite elle convoque les souvenirs du 15-M, "bientôt 5 ans". Fany souhaite reprendre le micro. Elle annonce la création du compte twitter et du compte facebook. Elle épelle les adresses. Quelqu'un suggère, en catalan, de noter le mail de tout le monde. Fany lui donne le micro. Il se présente. Il vient d'un village plus au nord, parle de sa collectivité. Il propose de contourner "les médias capitalistes". Accroupi derrière Fany, Andres l'interpelle, "ils sont 15 000 au Portugal !" Il a pu le constater sur l'écran de Fany, branchée à la fois sur ses messageries, sur facebook, twitter, youtube et periscopeIl est 19h30. L'AG s'émiette, certains parlent entre eux, font connaissance, d'autres s'en vont. Fany reprend le micro pour défendre le castillan, sujet épineux, la conversation s'éternise.


L'homme à la canette demande à prendre la parole. Son bouc tressé en pointe, le crane rasé, il a le teint mat, sans doute la quarantaine. Sa voix porte mais on lui tend le micro quand même. Un groupe de jeunes gens arrivent avec des cartons et des bouteilles d'eau de 5L. L'homme salue l'assemblée, dit ne pas comprendre ce qu'il se passe, mais souhaite partager quelque chose. Artiste solo, né Bulgare, Sergeï présente sa marionnette. C'est sa meilleure amie à Barcelone. Il interpelle le caméraman, resté seul pour faire des prises.

- Eh, toi derrière la caméra ! Tu es beau. Tout le monde est beau ! Pourtant, la police nous emmerde, mais nous, les artistes, dit-il, nous sommes humains. Vous comprenez ? Il faut que vous compreniez. On vient de très très loin. Seulement des fois, certains n'ont pas les papiers. Alors... 

Fany reprend la parole. Une AG se tiendra demain, au pied des fontaines, à partir de 17h30. En attendant, elle propose à ceux qui veulent camper de rester là. Déjà deux tentes sont montées. Une dizaine de personnes lèvent la main et se dévouent pour occuper la place. Fany égraine les sujets abordés, les objectifs de demain, les thèmes qui devront être clarifiés pendant la veillée. Derrière, Sergeï et un homme plus âgé que lui s'emboucanent. Sergueï jette sa canette au sol, il veut se battre. Très discrètes jusqu'alors, deux armoires interviennent et les séparent. Il est 21h. L'acampada commence.

Una nit en peu a Plaza de Catalunya, dissabte 9 de abril. Una nit en peu a Plaza de Catalunya, dissabte 9 de abril.
 Sergeï revient pour s'excuser. Il est applaudi. L'atmosphère est plutôt détendue, des cercles se forment. Ça parle catalan, castillan et français, assis ou debout, sous le regard moqueur des groupes qui vont de bar en bar et se préparent pour aller en boîte. Une guitare est sortie. L'assemblée s'est dissoute, les gens mangent, boivent, fument, plaisantent, s'interrogent sur la marche du monde. Leo est italien. Il échange avec Farah, franco-marocaine. Lui était chercheur, il a notamment vécu en Tunise avant le printemps 2011, avant de connaître le 15-M. Il parle couramment français. Elle est de Bergerac, elle y était libraire. Elle vient de quitter un emploi où elle collaborait avec le Ministère des Habous et des Affaires Islamiques pour mettre en place des expositions et sera là tout le mois d'avril pour profiter de son logement jusqu'au bout. Leo pense qu'initier un mouvement d'occupation "peut être cool". Il se rappelle du 15-M. "C'était incroyable, c'était la fête tout le temps, c'était ouf". Le petit groupe évoque les Printemps Arabes. Farah parle du Maroc, un peu désillusionnée. Elle décrypte aussi comment fonctionne le SEL (Système d'Échange Local), parle des projets de Sophie Rabhi, des maisons de retraite, de la grande distribution... Pour sa part, même s'il pense que Barcelone est une ville "où la guerre est déjà gagnée". Comme Ada Colau est maire et que la CUP (le parti catalaniste anti-capitaliste) est largement représentée au Parlament, Leo est confiant. Il se raconte en parlant de la ville.

- Ça démarre mieux que pour le 15-M. Il y a des tentes, des cartons, de l'eau. Il n'y avait pas tout ça au début. Et puis, il ne faut pas oublier que le 15-M, c'était il y a cinq ans. Il faut fêter ça. On a fait beaucoup de choses depuis. La PAH, les coopératives. [...] Mais il y a sans doute encore beaucoup de choses que nous puissions faire, au moins pour nous-mêmes. [...] C'est bien qu'il y ait une dynamique dès à présent, pour prendre un peu d'élan jusqu'au 15-M. [...] En plus, ici, c'est Colau qui dirige, on ne viendra pas nous emmerder...

Un jeune français se joint à eux, il sort d'un bar. Il raconte qu'il vient de Nîmes, demande ce qu'il se passe. Il ne sait rien de la Nuit Debout, dit qu'il cherche à se faire oublier en France. Il est de très bonne humeur. S'en suivra une longue discussion sur l'état des prisons en France.

nit-en-peu-2 nit-en-peu-2

2h30, il ne reste plus que ceux qui tiendront la place, assis sur des cartons. Ils sont vingt. La Guardia Civil est passée. Il n'y a pas eu de problème. Ils pourront rester. Plus loin, des sans-logis dorment déjà. Eux n'ont pas de tente, juste des cartons, un matelas pour les plus équipés, un sac de couchage généralement. En Catalogne, il est souvent possible d'entrer dans le vestibule d'une banque à tout moment. Ainsi, ceux que la banque a mis dehors peuvent-ils se protéger du froid au pied des distributeurs quand plus personne ne souhaite retirer de l'argent.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.