Les vraies causes des réfugiés et du terrorisme, selon Slavoj Žižek

Dans un récent ouvrage publié chez Fayard, l'essayiste slovène invoque la thèse d'une mondialisation capitaliste et ségrégationniste pour expliquer les lacunes de l'UE face à l'islamo-fascisme et à la résolution de la crise humanitaire qui frappe à ses portes. Par une dichotomie opposant les exclus aux inclus de ce capitalisme, Žižek prétend revitaliser le concept de lutte des classes.

L’émergence en Europe des conditions d’une explosion du terrorisme couplée à une arrivée massive de réfugiés a en quelque sorte détourné l’attention de la gauche européenne auparavant portée sur des mouvements émancipateurs tels que ceux issus du 15 M espagnol ou des indignés grecs de la Troïka. Ce qui a peut-être contribué à un refoulement du principe même de lutte des classes dans les opinions. Dans un souci permanent de réinventer Lénine et les paradigmes d'un communisme utopique dont il défend la capacité à combler certaines attentes philosophiques, mais aussi en insistant sur la coopération mondiale, Slavoj Žižek, dans cet essai traduit de l'anglais par Christine Vivier, compte réactiver cette pensée de la lutte des classes.


Volontiers critique des objectifs géopolitiques européens officiels, Žižek dénonce d’abord le manque d’ambitions de la prétendue « guerre totale contre l’État Islamique » prônée par les acteurs géostratégiques présents dans la région, faute d’intérêts communs, et conçoit les attaques terroristes perpétrées sur le sol européen par des cellules se revendiquant d’une idéologie salafiste et fascisante, ainsi que l’afflux constant de réfugiés en Europe, comme des « rappels transitoires du monde violent qui se trouve à l’extérieur de notre serre : un monde qui, pour nous qui sommes à l’intérieur, se manifeste principalement à la télévision et dans les reportages traitant de conflits lointains, et non comme un élément de notre réalité quotidienne » (p.13).  Le philosophe slovène pointe ainsi du doigt ce qu’il conviendrait de nommer le syndrome de la sphère privée, érigée par les principaux protagonistes étatiques et privés de la mondialisation capitaliste, un concept abordé par Peter Sloterdijk notamment dans Le Palais de cristal (2006)1.

Selon cette grille de lecture marxisante du XXème siècle, le capitalisme, sous sa forme actuelle, agencerait la mondialisation de sorte à préserver l’habitacle « d’une sphère fermée sur elle-même dont l’intérieur privilégié est séparé de l’extérieur » (p. 13). Cette logique reposerait sur une division de classe extrêmement violente et imposée à la planète entière, « séparant ceux qui sont protégés par la sphère de ceux qui en sont exclus et qui se trouvent de ce fait en position de vulnérabilité » (p. 13).     

« Le fait central des Temps Modernes n’est pas que la Terre tourne autour du soleil, mais que l’argent court autour de la Terre. » « Le fait central des Temps Modernes n’est pas que la Terre tourne autour du soleil, mais que l’argent court autour de la Terre. »

À titre d'exemple, Slavoj Žižek ne manque pas de signaler qu'il pense que l'accord convenu le 18 mars dernier entre Bruxelles et Ankara aura des conséquences sur le long-terme, non pas en termes de profitabilité quant à la régulation des flux migratoires, mais plutôt sur le plan d'une « justification pragmatique et opportuniste » par l'Union Européenne de la corruption, du caractère autoritaire et du double-jeu géostratégique de la Turquie (qui dit combattre l’État Islamique d’un côté, mais affaiblit surtout les positions des Kurdes qui combattent réellement cette organisation sur le terrain). Ceci étant, Žižek met en garde contre l’indignation de circonstance d’une certaine « gauche bien-pensante », qui « s’estime supérieure au monde corrompu dont elle participe secrètement » lorsqu'elle s’en sert pour « exercer une supériorité morale ».    


  • Briser les tabous de la gauche 

Selon Slavoj Žižek, l’accueil favorable fait en Europe aux discours prônant le rejet de l’altérité est rendu possible par un manque cruel à gauche de discours critique du fonctionnement de l’Europe, auquel s’ajoute un autre tabou, celui de la défense de modes de vie spécifiques selon certaines régions d’Europe qu'il juge totalement délaissé à l'euroscepticisme xénophobe d'extrême-droite. À noter cependant que pour documenter la montée de l'extrême-droite en Europe, l'essayiste, confondant peut-être les résultats des sondages avec ceux des élections, évoque en Suède une défaite des sociaux-démocrates face aux démocrates suédois anti-immigration aux dernières élections législatives, défaite dont lui seul parait avoir eu vent pour l'instant (p. 27).

Enfin, comme Régis Debray dans Marianne en janvier dernier, à l'occasion de l’affichage public de son soutien à Élizabeth Badinter,  Žižek appelle à une critique profonde et radicale du fondamentalisme religieux, quel qu’il soit : « Toute analyse critique du sombre potentiel de l’islam devrait incontestablement inclure aussi le judaïsme et le christianisme » (p. 38). À ce titre, il rappelle que c’est paradoxalement parmi les libéraux, généralement athées, que se retrouvent les principaux « alliés » et défenseurs des musulmans en Europe, ces mêmes libéraux qui par ailleurs souhaitent que l’on puisse pouvoir continuer de diffuser librement des caricatures de Mahomet par exemple.

  • L’obscène face cachée des religions

Concernant le fait religieux justement, Žižek dénonce certains fonctionnements obéissant parfois à un « inconscient institutionnel ». Il constate ainsi la ritualisation de certaines violences dont les contours idéologiques sont souvent très nets selon lui, comme notamment dans les affaires de pédophilie qui jaillissent dans la sphère publique lorsqu’elles échappent à l’Église en tant qu’institution. Il tente ainsi de mettre en évidence un parallèle avec la subordination des femmes dans les religions monothéistes, voire leur exclusion de la sphère publique dans certains cas, dans « un grand nombre de communautés et de pays musulmans » (p. 44), ainsi que « la stricte imposition d’une différence sexuelle hiérarchique » dont font preuve de nombreux groupes ou mouvements qualifiables de fondamentalistes, rigoristes ou intégristes. Sa vision critique du fait religieux s'arrête néanmoins là, soulignant par la même occasion que pour lui les principales causes dudit intégrisme se trouvent essentiellement ailleurs.

  • L’économie politique des réfugiés 

En s'employant à la dénonciation du rôle actif des États les plus riches du monde dans le processus de déliquescence de nombreux États dont proviennent les flux humains actuels tentant de rejoindre l'Union Européenne (comme la Syrie, la Libye, l'Irak, la Somalie, ou encore la République Démocratique du Congo), Slavoj Žižek évoque vaguement des rapports commerciaux impliquant des compagnies au pouvoir économique colossale, et aussi, des interventions militaires délibérées et illégales, sans toutefois le dire clairement ainsi ni mettre plus en lumière sa pensée, données à l'appui, alors que ce passage pourrait peut-être constituer un point fort de sa thèse.

En outre, Žižek s’inquiète de cette participation active des États les plus riches dans les processus de déliquescence des États précédemment cités puisqu’il pense qu’une partie non négligeable des réfugiés issus de ces pays tiennent, entre autres, l’Europe comme responsable de leur situation, bien que, par exemple, l’Allemagne et la France aient été opposées à l’invasion militaire nord-américaine en Irak dès 2003.

  • D’où vient la menace ?

Slavoj Žižek voit non seulement dans l’intégrisme musulman de Boko Horam ou des rebelles sunnites de Syrie et d’Irak un prolongement de la lutte anticoloniale où ce n’est pas seulement la défense d’un mode de vie qui entre en jeu, mais il conçoit également les projets de société défendus par ceux-ci comme une réaction à la violence de la mondialisation capitaliste dont ils n’ont à la base pas profité. Pour lui, en s’en prenant aux valeurs « libérales » de la mondialisation capitaliste, les groupes armés précités combattraient les conséquences d’une modernisation fondée sur une domination de classe généralisée et destructrice, qui prône via ses agents étatiques l’expansion de la démocratie à travers la planète, avec comme valeurs centrales la Liberté et l’Égalité d’un côté, mais en instaurant une oppression et une exploitation économiques de masse insoutenables de l’autre côté.

Les causes du terrorisme généralisé dans l'Orient musulman seraient dont décelables dans notre propre identité européenne, et notre refus de critiquer le projet idéologico-politique que nous avons défendu à travers une construction européenne de type industrielle et économique et non éthique, sociale et solidaire.

  • Les mille salopards de Cologne

Embrassant l’analyse réalisée par Alain Badiou2 des attentats perpétrés à Paris le 13 novembre 2015, Slavoj Žižek défend l’idée que ce terrorisme est fondé sur une envie d’Occident frustrée, contre lequel il se retourne, dans une pulsion de mort reposant sur un désir de vengeance violente « ne véhiculant aucune vision politique alternative sérieuse » (p. 107), donc sans potentiel émancipateur (voir Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin, Paris, Fayard, 2015). Dans cette acceptation de l’activité terroriste « islamo-fasciste », la religion cesse d’être un noyau fondamental du processus de désintégration, pour occuper une place nécessairement formelle, dont l’exercice réactif et fondamentaliste est suscité par une impuissance, exercice devenant ainsi inhérent aux violences du capitalisme moderne.

Selon la définition donnée par Žižek, il faut « focaliser notre attention sur le capitalisme mondial actuel et concevoir l’islamo-fascisme comme l’un des modes de réaction à l’attrait exercé par ce capitalisme qui […] prend la forme d’un renversement de l’envie [d’Occident] en haine » (p. 111).

badiou

  • « Que faire ? »

Sans fournir un rapport exhaustif des solutions qu'il serait susceptible de préconiser, Slavoj Žižek interroge en fin d'essai la possibilité d’une constitution de cellules militaires européennes, qui aideraient au transport vers l'Union Européenne des réfugiés depuis des centres d’accueil spécialement conçus pour l’occasion en Turquie, sur les côtes libyennes, en Syrie et au Liban. Cette opération militaire prendrait en charge le recensement, l’enregistrement des demandes d’asile ainsi que l’acheminement des populations réfugiées.

Dans un deuxième temps, face à la possibilité d'un accueil toujours plus massif, Slavoj Žižek refuse la tolérance sans limite et avance la possibilité d’une charte, dans laquelle seraient formulées « un ensemble minimal de normes qui seraient obligatoires pour tous, sans craindre qu’elles paraissent « européocentrées » : les libertés religieuses, la protection de la liberté individuelle contre les pressions collectives, les droits des femmes […] ».

Finalement, selon le philosophe et critique d'art, « la principale leçon à retenir est ainsi que l’humanité devrait se préparer à vivre de façon plus « plastique » et nomade : les bouleversements environnementaux à l’échelle locale ou mondiale pourraient bien se traduire par la nécessité d’opérer des transformations sociales et des déplacements de populations d’une ampleur inédite » (p. 128). Non sans un certain angélisme existentialiste, Žižek conclut son essai ainsi : « À l’attente désespérée des intellectuels de gauche qui guettent l’arrivée d’un nouvel agent révolutionnaire nous ne pouvons que répondre comme les vieux Hopis […] : « nous sommes ceux que nous attendions ». (Cette expression est une version de la devise de Gandhi : « Sois le changement que tu veux voir dans le monde. ») (p. 133).


Cet essai livre des pistes intéressantes, notamment pour qui souhaite manipuler des concepts psychanalytiques ou philosophiques, mais certains lecteurs préfèreront peut-être la compagnie d'un personnage un peu moins fantaisiste pour aborder les thématiques que le titre, provocateur, se propose d'expliquer véritablement. Comprendre que l'auteur passe volontiers du coq à l'âne. Si cet essai est donc en général pertinent, le propos que l'auteur y développe atteint quelquefois des limites, peut-être aussi car il ne fait pas le pari d'une investigation plus poussée et se contente de rester dans l'abstraction d'une interprétation philosophique, voire politique. Par exemple, sans trop se référer aux actes terroristes et aux flux de réfugiés vécus là-bas, l’auteur s’appuie sur beaucoup d’exemples tirés du quotidien médiatique et politique des États-Unis ou encore d’Israël. Cela l'empêche peut-être de se confronter véritablement aux problématiques purement européennes auxquelles il prétend pourtant s'attacher, et éloigne parfois son propos des thèmes centraux de son ouvrage que sont les causes du terrorisme et des flux de réfugiés, afin d'évoquer plus aisément peut-être de potentielles lutte de classes, mais sans toutefois jamais parler d'oligarchies ni parvenir à mettre de visages concrets sur le despotisme capitaliste qu'il tente de décrier. Par ailleurs, comment prétendre expliquer sérieusement « les vraies causes » du terrorisme « islamo-fasciste » sans ne jamais citer un paradis fiscal, un prédicateur, le nom d'un ou d'une terroriste, ou n'évoquer aucun général déchu ni aucune bataille concrète et en s'attachant plus à se référer à Lacan, Althusser ou Capra ? Doit-on se contenter d'expliquer « les vraies causes des réfugiés » par l'entremise de la psychanalyse et grâce à un soi-disant désir d'Occident, sans jamais raconter l'histoire précise d'une famille de réfugiés, son parcours, sans jamais citer de noms si ce n'est Freud ou Benjamin, et sans jamais prendre le soin de développer une réflexion conséquente sur les arcanes et les motifs du trafic d'humains ?

« Les migrations de vaste ampleur constituent notre avenir, et ce qui nous attend si nous refusons un tel engagement est une nouvelle barbarie (ou ce que certains appellent « le choc des civilisations »). » « Les migrations de vaste ampleur constituent notre avenir, et ce qui nous attend si nous refusons un tel engagement est une nouvelle barbarie (ou ce que certains appellent « le choc des civilisations »). »

1 SLOTERDIJK, Peter, Le Palais de cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, Paris, Libella Maren Sell, 2006, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », [2006], 2011.

2 BADIOU, Alain, Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre 2015, Paris, Fayard, coll. « Ouvertures », 2015.

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