Oublier Hollywood

Si la production culturelle nord-américaine affecte le monde, son industrie cinématographique y répercute-t-il l'ethos d'une majorité? À travers l'exemple des représentations qu'offrent les cérémonies des Oscars, il faudrait étudier quelles sont les valorisations que les jurys successifs, dont les tenues sont apparemment confidentielles, choisissent de mettre en avant au cours de l'histoire.

“Tout ce qui pouvait nourrir Fair ou lui servir de condiment, tout ce que New York comptait de gros, de rapace, d’arrivé, tout ce qui se vendait dans le commerce, s’achetait en librairie ou se faisait applaudir (à condition toutefois qu’acheteurs, lecteurs, spectateurs, et auditeurs se chiffrent par plusieurs centaines de mille), ceux qui étaient aptes à s’offrir de la publicité par pleines pages et ceux qui, par métier, savaient donner aux femmes la hantise du changement, l’obsession du neuf à crédit, tous les techniciens de l’insatisfaction par l’image, tous les marchands d’illusion – « achetez le tapis et la maison viendra d’elle-même », « voilà votre savon… la baignoire suivra », - tous les maîtres, tous les champions du luxe devenu obligation sociale, tous les pontes étaient là. On s’embrassait, on se reconnaissait, on se cherchait, on se jaugeait entre forts tirages, grandes marques et labels déposés.

[…]

La vieille aristocratie de la confection, la féodalité du maquillage et de la pommade se dirigeaient d’instinct vers le salon respectable, les boiseries en acajou et les lampes roses de Mrs. Mac Mannox. Les débutants, les espoirs de la couture, les ténors de la presse et du spectacle, quelques beautés internationales, les habituées des plages élégantes, les grandes sportives de Long Island et de la Côte d’Azur, la clientèle attirée des yachts, des casinos et des Bentley, s’entassaient entre les banquettes basses, les murs noirs et les lanternes japonaises du studio de babs. Enfin il y avait le trop-plein des inconnus des deux-sexes, jeunes et sans emploi, venus dans l’intention de décrocher une photo ou un article. Ils formaient une foule indécise dans les couloirs et sur le palier.

Parmi les femmes en quête de publicité – et il y en avait beaucoup ce jour-là chez Mrs. Mac Mannox –, vendre son nom était un privilège réservé aux Européennes de la haute société. Grâce à ces étrangères, crèmes ou parfums portaient des titres fastueux, et sur leurs étiquettes, les couronnes en relief étaient irréprochablement légales. Les donatrices gagnaient à ce troc des rentes et une personnalité. On se disputait l’honneur de les connaître : « La princesse Farnese, vous savez bien, comme le démaquillant… »

Une jeune rousse d’aspect fragile qui, pour réussir une carrière de cover-girl avait accepté de poser nue devant un des photographes de Fair, produisit un énorme effet sur l’assistance. […] Une douzaine d’hommes, qui tous, étaient directeurs ou techniciens dans des entreprises de publicité, l’entourèrent aussitôt. […]

Apparemment, il n’y avait pas lieu de se révolter contre cet aspect du journalisme ni de s’étonner du verbiage destiné à faire admettre cet anachronique marché de chair et de sourires. Mais dans l’isolement où je me trouvais, peut-être aussi à cause des mirages dont je me nourrissais, il m’apparaissait comme une insulte démesurée d’invoquer le fantôme de la beauté, de parler d’art et de culture à seule fin de déguiser le pire mercantilisme. […] Et l’étreinte de l’argent sur chaque visage. […] Je ne voyais, je n’écoutais plus rien : la Sicile croulante, éjectée du monde, pesait de tout son mystère sur la foule des beautés de haut vol et des caïds de la consommation. Elle était là. Elle planait et une colère aveugle m’envahissait. »

 CHARLES ROUX Edmonde (1920-2016), Oublier Palerme, Paris, Grasset, 1966, Première partie, chapitre IV.

 

La même année, Vogue France, pour qui elle est rédactrice en chef, licencie l’auteure, future lauréate du prix Goncourt, notamment pour la publication en une du magazine de mars d’une photo de Donyale Luna prise par David Bailey, à l’origine destinée aux éditions américaine et britannique du titre. 

Dénoncer l’ostracisme, du moins ne pas s’en accommoder vilement, douter de la prétendue bienséance des oligopoles, et de toute forme de contrôle et de pression sur les moyens de production et de création ne relèvent pas du passé. Il s’agit de lucidité. Là où on constate des connivences entre industriels, aristocrates, financiers et sphères culturelles, la ségrégation, la marginalisation et l’exploitation des dominés sont rarement absentes, résultantes des idéologies diffusées par les groupes dominants bien que minoritaires par le nombre.

La prochaine cérémonie des Oscars en sera l’illustration criante. Sacralisation de l’industrie cinématographique nord-américaine, en 88 ans, seuls cinq Afro-Américains ont été célébrés pour un rôle de premier plan.

On peut arguer que l’absence des qualités requises pour obtenir un prix justifie cette rareté. On peut aussi réfléchir aux représentations auxquelles sont restreints les comédiens afro-américains, non pas du fait du facteur de la mélanine, mais pour l’histoire qu’on veut les voir incarner, l’histoire qu’on leur réserve, et dans laquelle on les enferme. Et quand on regarde quels ont été les rôles qu’ont joués ces cinq personnes qui ont reçu un Oscar pour un rôle de premier rang… On voit Sidney Poitier, qui a reçu un prix en 1964 pour l’incarnation à l’écran d’un travailleur afro-américain qui travaille sans percevoir de salaire (Lilies of the Field), mais qui n’a rien reçu pour In the Heat of the Night où « il se met dans la peau » d’un enquêteur talentueux victime de racisme. Presque quarante ans plus tard et autant d’émeutes, Denzel Washington, lui le reçoit pour le rôle d’un policier corrompu (Training Day), en 2002, mais il n’avait rien obtenu pour Malcom X dix ans auparavant (au passage Spike Lee, le réalisateur et producteur du film, non plus). Ensuite viennent Eric Bishop, alias Jamie Foxx, pour Ray, un film où il est étonnement bon dans l'incarnation à l'écran de l'artiste Ray Charles, même si le thème récurrent de la toxicomanie ternit irrémédiablement l’image de l’artiste, et Forest Whitaker, pour son interprétation du dictateur ougandais Idi Amin Dada, dans The Last King of Scotland. Auparavant, une seule femme afro-américaine a remporté un Oscar de la meilleure actrice, Halle Berry, en 2002, pour Monster’s Ball, dont peu de gens se souviennent, exception faite pour son dénudement dans la figuration d’un rapport sexuel peut-être.

Si on étend cette observation au cas de la part de représentativité accordée au « Tiers-Monde », on manquera cruellement de références. Il y en a peu. Outre Gandhi ou Slum Dog Millionaire, il n'y en a pas. Récemment, c’est pour son interprétation d’une esclave outrageusement violentée et violée à plusieurs reprises dans Twelve years a Slave, que la comédienne kényane et mexicaine Lupita Nyong’o a reçu un prix aux Oscars. C’est à se demander quelle vision du monde souhaitent délivrer les jurys de cette cérémonie. Quels sont les ancrages qu’ils réservent à ceux qui ne correspondent pas à leurs standards d’hommes blancs vénérant apparemment les oligarchies, le capitalisme paternaliste et le culte du chaos.

 

Cette année, Chris Tucker présentera une cérémonie peu édulcorée. Aucun autre Afro-Américain ne sera présent dit-on, très peu d’Américains de culture hispanique également. Pourtant, Alejandro Iñárritu en sera, une nouvelle fois. Que dira-t-il de tout cela ? Ces deux personnages publics trouveront ils les mots pour commenter cette actualité, ou bien se tairont-ils, comme beaucoup l’ont fait lors des émeutes de Ferguson ? Quand des élections se profilent outre-Atlantique, avec en perspective un duel entre un Donald Trump toujours plus populiste, -et populaire-, xénophobe et machiste, et une Hillary Clinton toujours mieux dotée de financements grâce à Goldman Sachs et illustrant une tradition dynastique comme on n’en voit plus que dans des dictatures d’Afrique ou d’Asie, si Leonardo DiCaprio l’emporte dans sa catégorie, sera-ce vraiment pour le talent, ou bien parce qu’il mène tambour battant une campagne de légitimation relayée partout dans le monde de la prétendue philanthropie des acteurs du secteur économique privé nord-américain, -comme Bill Gates-, lesquels préparent pour l’Afrique à travers leurs fondations et la subvention de programmes de « développement » l’intensification des monocultures transgéniques issues des progrès des industries agrochimiques effectués par des firmes comme Monsanto et Syngenta ?       

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