Qui pour gouverner l'Espagne ?

Quarante jours après les élections législatives et sénatoriales du 20 décembre dernier, l’Espagne est ingouvernable. Mariano Rajoy a refusé l’investiture proposée lundi par le roi Felipe VI. Faute d’avenir politique pérenne, puisque sa candidature doit être soumise au vote parlementaire et que le PP n'est représenté au Congrès des députés que par 123 députés sur 350.

Où tout cela mènera-t-il les Espagnols ? Après les dernières élections générales en Espagne, l’inconnue plane au-dessus de tous les débats. Des débats qui n’apportent aucune réponse. Jamais depuis la dernière constitution (de 1978) le pays n’a autant été en proie à l’incertitude politique à l’issue d’un scrutin. Pourtant, jamais non plus les urnes espagnoles n’ont généré autant de diversité. Oui, le bipartisme est sur le point de voler en éclat, oui, deux formations émergentes ont recueilli plus de 7,5 millions de voix, et oui les deux partis traditionnels en ont perdu plus de 5 millions1.

Oui, mais… L’Espagne demeure une monarchie parlementaire. C’est-à-dire que, dans son cas, le résultat d’élections générales est dans un premier temps censé conduire le monarque, ici Felipe VI, à « choisir » un chef de gouvernement : généralement, la tête d’affiche du parti qui a réuni le plus de suffrages aux élections parlementaires. Dans un second temps, quinze jours plus tard, l’investiture du chef de gouvernement potentiel doit être soumise au vote des parlementaires, et il doit, pour former son gouvernement, recevoir un minimum de 176 voix sur 350 votants, l’équivalent d’une majorité absolue.

Voilà pour le scénario qui correspond au format « conventionnel » du bipartisme espagnol. Cependant, à l’issue du vote du 20 décembre, beaucoup de citoyens sont allés voter. Ainsi, parmi plus de 25,3 millions de votants, le parti populaire (PP) n’a recueilli  que 28,72% des voix, contre 44,63% en 2011, et le parti socialiste (PSOE) 22%, pour 28,76% précédemment. La faute, entre autre, à une décennie catastrophique : un espagnol sur cinq est sans emploi. D’ailleurs, les jeunes qui sont allés voter ont pu massivement exprimer leur désarroi, sachant que le taux de chômage est de 47,5% chez les moins de 25 ans.

 

      1- Les disparités.

Absorbé par l’éclatement d’une bulle spéculative et la crise des produits dérivés de Wall Street, le pays aspire donc au changement, un vœu qui a en partie été exaucé par l’émergence de deux partis. Dans le cadre des élections législatives, le parti centriste Ciudadanos a recueilli 3,5 millions des voix, soit 13,93% des suffrages exprimés, tandis que 3,1 millions de personnes ont sollicité la plateforme progressiste étiquetée à gauche Podemos, soit 12,67% des votants. Oui, mais… Ces chiffres n’indiquent que des tendances. C’est le découpage des circonscriptions de la monarchie et le jeu des alliances qui en indiquent les résultats.

A l’arrivée, Podemos remporte deux sièges de plus que Ciudadanos, 42 députés contre 40, malgré une tendance inverse dans le total des suffrages exprimés. Ce pourquoi Ciudadanos veut réviser la constitution. Sur ce point, on peut illustrer le déséquilibre entre suffrages exprimés et répartition des sièges par l’analyse des résultats de Izquierda Unida, un parti de gauche historique, qui recueille 923 133 voix sur l’ensemble du territoire et n’obtient que 2 sièges, alors que le parti nationaliste basque recueille 301 585 voix et en obtient 6, et que le parti nationaliste canarien obtient un siège, avec… 81 000 voix.

Ce phénomène de disparité s’observe aussi ailleurs. Par exemple, l’Espagne pioche un député dans chacune de ses deux enclaves africaines. Ceuta et Melilla fournissent ainsi deux députés au PP (26 000 voix sur l’ensemble des deux villes). Ailleurs, Podemos s’est allié aux partis régionalistes de Valence et de Catalogne. Greffés à la plate-forme, En Comú Podem recueille 12 sièges en Catalogne, Compromís 9 sièges dans la communauté Valencienne. L’alliance avec d’autres micro partis assurent encore 6 fauteuils de plus à la plate-forme. Au total, 27 sièges ajoutés aux 42 initiaux donnent 69 députés autour du projet de Podemos, même si des défections sont possibles.

 

      2- Les justiciables.            

Maintenant, pour pouvoir gouverner, les conservateurs doivent s’allier avec un autre parti. Mais la cohabitation s’annonce difficile, voire impossible. Tout d’abord, après trois semaines de réunions avec le roi et au sein même de la direction des partis, l’avenir du parti populaire s’assombrit. Hier, jeudi, 24 personnes liées au PP ont été arrêtées dans la région de Valence, parmi lesquelles l’ancien Président du gouvernement de la communauté autonome valencienne et président du PP de la région, Alfonso Rus, des maires, des conseillers, des secrétaires, et même un des nouveaux députés fraîchement élu le 20 décembre dernier.    

Accusés de fraude, détournement d’argent public, corruption, blanchiment d’argent en bande organisée, etc., ils ne sont pas les seuls. La trésorière actuelle du PP, Carmen Navarro, est soupçonnée d’avoir détruit les disques durs de son prédécesseur, Luis Bárcenas, incarcéré depuis 2013 dans le cadre d’une enquête liée à des financements occultes entre 1990 et 2009 qui auraient servi à alimenter le PP en liquidités. Le PP est ici directement mis en cause grâce à une loi votée sous Zapatero permettant l’imputation d’un délit à une formation politique ou un syndicat du fait de sa responsabilité pénale vis-à-vis des personnes physiques qui y travaillent.

Et ceci n’est que la partie visible de l’iceberg. D’autres enquêtes sont en cours, notamment en rapport avec l’affaire Bankia, connue en Espagne sous le nom d’affaire Rato, du nom de l’ancien banquier, député, Ministre de l’Économie, vice-Président du gouvernement, directeur du FMI et pilier du PP, aujourd’hui en détention dans le cadre de plusieurs investigations liées au blanchiment, à des abus de biens ou à la corruption, après avoir orchestré la plus grosse capitalisation bancaire et par la suite la plus grosse faillite de l’histoire du pays. Tous ces gens sont liés à Mariano Rajoy, quand ils n’ont pas directement été nommés par lui.

 

      3- Les pourparlers.

Dans ce contexte judiciaire orageux pour le PP, seuls les 40 députés de Ciudadanos lui manifestent leur appui. Mais Mariano Rajoy a refusé la première désignation du roi lundi et a préféré attendre l’annonce des chiffres du chômage pour l’année 2015, -qui sont parus hier, jeudi-, avant d’accepter de se soumettre à un premier vote parlementaire, sachant que la majorité absolue est fixée à 176 voix et que le PP ne totalise que 123 députés, dont deux directement concernés dans des affaires de corruption en cours d’investigation. Alors ce matin, Rajoy a maintenu sa proposition de coalition avec le PSOE et Ciudadanos.

Avec 668 600 inscrits de moins sur les listes de demandeurs d’emploi2, la position de Mariano Rajoy semble renforcée à la veille des nouvelles négociations, même si le pays compte encore 4 779 500 chômeurs, mais de son côté, Pedro Sánchez, le secrétaire général du PSOE, a déjà réaffirmé qu’il ne soutiendrait pas le PP, à cause de la corruption notamment. Cependant, la seule possibilité de gouverner sans le PP pour le PSOE serait de s’assurer du soutien des députés affiliés à Podemos, et Sánchez est assez silencieux sur le sujet depuis le début des négociations, alors que Podemos souhaite obtenir des ministères, la vice-présidence et veut inclure Izquierda Unida dans la coalition de gauche.

Cette semaine, les anciens dirigeants du PP et du PSOE, ainsi que quelques têtes d’affiche, sont sortis de leur silence pour mener campagne contre Podemos par médias interposés, qualifiant la formation de Pablo Iglesias de chaviste, de léniniste et d’extrémiste, et l’accusant de recevoir des financements de fonds vénézuélien et iranien notamment. Finalement, tous les dirigeants des quatre partis concernés appellent au dialogue, mais il semblerait pour l’instant qu’il n’y ait aucun dialogue réel, ni même possible, tant les conférences de presse des principaux concernés tournent aux règlements de compte politicien, voire au meeting.

 

Par ailleurs, la crainte principale vis-à-vis d’une hypothétique accession au gouvernement des membres de Podemos s’adosse à leur volonté d’organiser un référendum national autour de la question de l’indépendance de la Catalogne, un thème épineux et très polémique en Espagne. Mais au-delà-même du vote parlementaire pour l’investiture du président du gouvernement, c’est la stabilité du pouvoir législatif sur le long terme qui est en jeu, et peu de configurations semblent possibles pour obtenir de la représentativité actuelle une gouvernabilité forte. Cependant, les manœuvres politiciennes continuent, et depuis cette semaine, les dirigeants des principales formations politiques du pays semblent être repartis en campagne. En cas d’échec au premier vote parlementaire, un deuxième débat serait organisé 48 heures plus tard, et cette fois-ci il ne suffirait que d’une majorité simple pour que le candidat à l’investiture l’emporte. En cas de déconvenue, le roi devrait réorganiser des réunions, avec l’obligation de désigner un nouveau candidat à la présidence du gouvernement et les concertations reprendraient. Finalement, si le troisième vote ne manifestait pas de majorité, de nouvelles élections seraient organisées. Les regards sont donc tournés vers le roi Felipe VI.

 

1 Chiffres officiels du Ministère de l'Intérieur Espagnol. 

2 Chiffres officiels de l'Agence d'État pour l'Emploi (SPPE)

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