Projet de grand barrage hydroélectrique à Luang Prabang - Vers un nouveau fiasco de l’industrie du développement ?

« A travers mes vingt ans d’expérience dans le domaine du développement notamment au sein de l’UNESCO, j’ai observé que de nombreux programmes de développement échouent. La raison principale étant très souvent liée à la méconnaissance voire même au manque de considération de la culture (locale). » En mémoire de Heather Peters, anthropologue, longtemps experte à l'UNESCO, republication de l'un de ses textes.

Depuis l’effondrement du barrage Xe-Pian-Xe-Namnoy à Attapeu dans le sud du Laos en 2018, l’UNESCO réaffirme sur la base de son expérience la nécessité primordiale de prendre en compte la préservation de la culture et du patrimoine dans la planification du développement, et cela plus encore depuis le récent lancement du projet de grand barrage hydroélectrique près de Luang Prabang, dont le site est inscrit au Patrimoine Mondial de l’Humanité.      

 Le 23 juillet 2018, à la suite de pluies torrentielles, une digue du barrage Xe Pian Xe Namnoy dans la région de Sanamxay, province d’Attapeu, dans le sud du Laos, s’est rompue libérant un mur d’eau impressionnant qui s’est répandu en inondations dans une douzaine de village, faisant a minima 40 morts, une vingtaine de disparus et plusieurs milliers de déplacés.   

Vers la mi-août, le gouvernement laotien mit sur pied une équipe d’experts spécialisés dans la gestion des désastres avec le soutien des Nations Unies, de la Banque Mondiale et de l’Union Européenne afin d’évaluer les besoins post-désastre. Initialement, l’équipe mise sur pied n’incluait aucune expertise en matière de culture et de patrimoine. Finalement, alors que l’équipe était déjà opérationnelle, le Bureau de l’UNESCO a été mandaté pour envoyer une petite équipe de spécialistes, à laquelle j’ai été associée. 

L’UNESCO a dans ce cadre développé une stratégie spécifique d’évaluation "des besoins culturels post-catastrophe", qui pose la culture comme facteur important de reconstruction post-traumatique et de renforcement de la résilience aux catastrophes de manière générale.

Une des leçons clés tirées de notre mission sur le terrain, tient au fait qu’au-delà de la perte de leur habitat, les habitants sinistrés ont assisté à la destruction des pagodes, qui sont partie intégrantes de leur vie. Pour les villageois, les pagodes ne sont pas que des bâtiments; elles représentent le cœur et l’âme de leur communauté. Reconstruire les pagodes et pratiquer à nouveau les rituels et les festivals au cours de l’année semblent cependant  ne pas être la priorité des bureaucrates gestionnaires, contraints de répondre aux besoins de première urgence, notamment l’accès à la nourriture, à l’eau, à un habitat et à des soins médicaux. Cependant, la reconstruction des pagodes est primordiale et doit suivre juste après, car elle permet aux villageois de reconstruire leur vie.

 © Unesco © Unesco

Comme vous le voyez sur les photos, la crue a été si importante et si rapide que les habitants se sont retrouvés sur les toits de leur maison et des pagodes. Presque trois ans plus tard, ces communautés d’Attapeu ne se sont pas remises de cette tragédie qui les a touchées.

Une de mes inquiétudes majeures vis-à-vis des grands barrages tient non seulement à l’impact du processus de déplacement et de réinstallation forcé sur la culture des communautés riveraines mais aussi et surtout sur leur sort en cas d’effondrement du barrage.

J’ai été très tôt impliquée sur ces questions.

A travers mes vingt ans d’expérience dans le domaine du développement notamment au sein de l’UNESCO, j’ai observé que de nombreux programmes de développement échouent. La raison principale étant très souvent liée à la méconnaissance voire même au manque de considération de la culture (locale).

Entendons-nous bien. Quand je parle de culture, je ne parle pas du folklore, de ses chansons, danses et artisanats qui attirent les touristes et qui ne sont que la partie visible de l’iceberg. Ma vision de la culture est partagée par de nombreux anthropologues. En deux mots, la culture c’est la grammaire du comportement.

Très souvent, les responsables de projets de développement ne saisissent pas complètement les cultures différenciées des personnes avec lesquelles ils travaillent, et qui devraient être les premiers bénéficiaires de ces projets. A leurs yeux, la culture est souvent un obstacle à la mise en application effective d’un plan pré-établi.

En agissant ainsi, ils n’appréhendent nullement l’importance fondamentale de la culture dans la vie des communautés vivant dans les environs du programme de développement et en font potentiellement les victimes d’un spectacle auquel ils n’ont été associé, dans le meilleur des cas, qu’à la marge.

La cérémonie annuelle du ritual du Bain du Bouddha pendant le festival Songkran et les habitants de Luang Prabang © Sayan Chuenudomsavad La cérémonie annuelle du ritual du Bain du Bouddha pendant le festival Songkran et les habitants de Luang Prabang © Sayan Chuenudomsavad

La stratégie du gouvernement laotien est de transformer le Laos en « batterie de l’Asie ». Un nouveau barrage est en construction en amont de Luang Prabang. Luang Prabang a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1995.

Les nombreuses questions habituelles qui font débat concernent le déplacement forcé des villageois de leurs terres et de leur habitat, ainsi que l’aggravation de la perturbation des écosystèmes du fleuve Mékong.

Cependant le fait que Luang Prabang soit un site inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO induit le respect d’obligations spécifiques relatives notamment à la gestion et à la sauvegarde du site auquel le gouvernement laotien a pourtant souscrit. Nombreuses sont les interrogations au sein de la communauté de Luang Prabang et des experts de l’UNESCO, en particulier sur les impacts du projet de barrage et sur les risques d’effondrement.

Si le projet de grand barrage avait un impact sur le patrimoine culturel de Luang Prabang, le site pourrait être placé sur la liste des sites du « Patrimoine en danger ». 

La culture de Luang Prabang est profondément liée à l’environnement de la rivière, laquelle fait partie intégrante du site classé de Luang Prabang. Son altération ferait perdre l’authenticité du site et sa valeur patrimoniale.

On prévoit que le projet du barrage, ainsi que le barrage de Xayaburi situé en aval, pourraient impacter le courant naturel des deux rivières qui entourent la péninsule historique, ce qui aurait pour effet de transformer le site du Patrimoine Mondial en un lac ou un réservoir et de briser les traditions culturelles des communautés.  

Les gens du coin ont une croyance selon laquelle si l’environnement naturel de la  rivière est perturbé, cela peut affecter les différents Nagas qui vivent au fond de la rivière. Selon la croyance, cela pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les habitants le long de la rivière.

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Finalement, l’étendue de l’effondrement d’un barrage similaire à ce qui s’est passé à Attapeu sur la ville classée de Luang Prabang dépasse l’imagination. On parle souvent des impacts directs des barrages sur les communautés riveraines. Mais dans ce cas précis, je voulais attirer votre attention sur les impacts possibles d’un potentiel effondrement de barrage et des risques encourus non seulement par les communautés proches du site mais plus largement par les communautés installées sur la rive.  

Les impacts écologiques et environnementaux du barrage de Luang Prabang ont été largement discutés. Les impacts négatifs sur l’agriculture locale et les économies familiales bâties sur la pêche artisanale sont évidentes pour quiconque porte un intérêt sérieux au projet.

En théorie, ces impacts pourraient être compensés même s’il y a peu de chances pour que cela prenne forme dans une ampleur sensée. Cependant, s’il reste possible de tenter de dédommager les riverains pour leur perte de revenus et de moyens de subsistance, il est impossible de compenser la perte de leur mode de vie. La culture est essentielle.   

Ce projet pourrait devenir un autre échec du développement ; et sa contribution à la désintégration culturelle de Luang Prabang et de ses environs (si autorisé dans les termes actuels) pourrait constituer un véritable fiasco. 


Par Dr Heather A. Peters

En mémoire de Heather Peters, lors de sa présentation faite lors du webinaire du 24 février 2021 ‘Le Mékong, la Chine et les transitions dans le Sud-est asiatique” une série co-organisée par l’université de Hawai, l’université du Michigan et l’université de Chiang Mai, avec le soutien de la fondation Henry Luce.

Pendant la plus grande partie de sa vie, Heather Peters a travaillé avec l’UNESCO et d’autres organisations en Asie. Elle a dirigé des travaux le long du Mékong de la Chine au Vietnam. Son travail s’est porté sur les communautés qui vivent le long de la rivière ainsi que sur celles installées autour du bassin du Mékong. Elle a passé de nombreuses années à travailler avec les communautés à Luang Prabang et dans ses environs.

Première publication en anglais dans le Bangkok Tribune du 29 juin 2021

https://bkktribune.com/failures-of-development-and-the-development-of-failure-why-culture-matters/

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