La démocratie brésilienne en péril

A l’issue de deux tours de scrutin d’une élection générale intervenue dans un contexte de crise politique, sociale et économique sans précédent, la population brésilienne a porté au pouvoir le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, du PSL.

Sa victoire sans appel, incontestable, de 55%, a été obtenue grâce au soutien de toute la population brésilienne, de toutes les catégories, à des degrés divers. C’est un vote de rejet de la classe politique dans son ensemble, mais c’est aussi un vote d’adhésion. La question que le monde se pose aujourd’hui n’est plus celle du risque que cette élection fait courir à la démocratie brésilienne ; l’enjeu désormais est de qualifier ce risque pour en prendre la mesure et en contrer les effets comme sa propagation, au Brésil tout d’abord, ailleurs demain. Les comparaisons nous aident à éclairer la situation – on parle du Trump tropical, d’un retour à la dictature militaire de 1964-1985, mais elles ne sont pas suffisantes pour décrire un phénomène qui ne laisse indifférente aucune démocratie, car il nous place face à l’interrogation légitime : après le Brésil, à qui le tour ?

Un premier élément de réflexion porte sur la poussée du candidat. Jair Bolsonaro n’était pas un militaire réputé. Il est un politicien du « système », il est médiocre, peu qualifié, et il a intégré récemment un parti marginal. Il est mal à l’aise face à la presse. Il habite à Barra de Tijuca, le quartier qui symbolise la haute société carioca et représente son mode de vie coupé de la réalité quotidienne de l’immense majorité de la population.

Son ascension a pourtant été rapide et continue ces six derniers mois. Certes, l’attaque dont il a été victime en septembre a soutenu sa popularité, mais elle ne semble pas avoir été décisive. Elle lui a surtout permis d’éviter la presse, et de faire campagne à domicile sur les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs grâce à une campagne habile, massive et systématique - inspirée de la campagne de D. Trump et peut-être conseillée par S. Bannon - menée sur facebook et WhatsApp, qui s’est intensifiée dans la dernière ligne droite, qu’il atteint un score très élevé dès le premier tour. Il a pour cela été soutenu par des grandes entreprises brésiliennes qui ont acheté et diffusé des fake news en quantité industrielle sur ces réseaux sociaux qui sont une source d’information privilégiée au Brésil. Il est certain que cette campagne d’un style nouveau a été très efficace face à des adversaires à la traîne sur ce sujet. Néanmoins, il est difficile de se convaincre que les électeurs se sont laissés emporter par cette stratégie de communication. De très nombreux électeurs de Bolsonaro savent que celui-ci n’est pas compétent, que ses propos sont orduriers, qu’il prône la violence physique, et que les messages qu’ils relaient sont des fake news.

On évoque par ailleurs la violence, carburant du vote en faveur de Bolsonaro. De quelle violence est-il question, ou plutôt envers qui ? qu’il s’agisse de la violence physique, que l’on réduit souvent au taux d’homicide, ou de la violence sociale que résume le taux de pauvreté associé à des indices de Gini élevés, c’est dans les États et même dans les communes ou celles-ci sont les plus élevées que le vote Bolsonaro est le plus faible. Ainsi, tous les États du Nordeste, neuf au total, et 28% de la population brésilienne, ont donné une large majorité à Haddad. Le score de Bolsonaro oscille dans ces États entre 23% et 40%, soit bien loin de la moyenne nationale. Même dans les capitales du Nordeste où les taux d’homicide culminent à 100 pour 100 000, Haddad reste globalement majoritaire. À Maceió, Natal et João Pessoa, villes peu peuplées, Bolsonaro atteint tout juste son score national, tandis que les principales capitales portent Haddad en tête, à Salvador, à Recife ou à Fortaleza. Le record est atteint à Teresina, capitale du Piauí, État du dit polygone de la sécheresse. En Amazonie, dans la majorité des États, Bolsonaro fait un score inférieur à son niveau national, excepté sur le pourtour amazonien où l’agrobusiness fait la loi et accélère la déforestation.

L’affaire du Lava Jato serait aussi la cause du ras le bol. Certes, ce scandale d’une ampleur sans précédent a contribué à dynamiter les partis traditionnels, mais il ne donne aucune légitimité à Bolsonaro, pas à un tel niveau. Les partis traditionnels en Europe connaissent un discrédit profond sans que l’on assiste à de telles affaires.

Enfin, les Brésiliens nous dit-on seraient nostalgiques de la dictature. C’est vrai de Bolsonaro, il est nostalgique de la violence de cette époque, la juge inaboutie. Mais il est important de bien distinguer historiquement cette période de l’actuelle. Dans les années 1960 le Brésil a connu un coup d’État militaire et les chars ont envahi la rue, menaçants. Aujourd’hui, pas de coup d’État, mais une large approbation d’un candidat fascisant. L’armée reste tranquille. Elle est sûrement divisée mais surtout, elle n’a pas besoin d’intervenir.

Car depuis un mois et encore plus depuis hier une dictature par le bas se met en place. La menace, l’agression physique à l’encontre des gauchistes, des noirs, des homosexuels, des Indiens, des pauvres est libérée. Jair Bolsonaro n’a pas à intervenir, il lui suffit de ne pas condamner et d’encourager les « gens de bien » à défendre le Brésil au nom de Dieu. Dans une société inégalitaire, peu solidaire, qui ne protège plus et où le déclassement est très brutal, le sentiment de frustration, de revanche sociale, nourrit une grande violence. En élisant Jair Bolsonaro, une partie de la population se libère de cette violence tandis que le futur président adosse celle-ci à la haine ordinaire d’une minorité d’extrême droite, sectaire, raciste et homophobe. Il l’entoure enfin d’un discours de promotion de l’individu entrepreneur de soi et responsable de lui-même face à une société menaçante, dominée par des minorités revendicatives. Il fait ainsi écho aux valeurs prônées par l’essentiel des églises évangéliques, lesquelles se retrouvent pour la première fois dans le soutien unanime à ce candidat.

Aujourd’hui une partie de la société brésilienne s’encourage à la brutalité légitime envers différents secteurs de la population. Les premières victimes de cette unité nationale seront ses opposants bien sûr, mais la violence politique se doublera d’une violence sociale envers les populations pauvres, dont les droits sont déjà si fragiles. Jair Bolsonaro n’est pas un Trump tropical. La période qui s’ouvre ne sera pas une réplique de la dictature militaire. La démocratie disparaît de l’horizon au Brésil.

 

Sylvain Souchaud

Chargé de recherche, géographe, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Co-directeur de la revue Problèmes d’Amérique latine

https://www.cairn.info/revue-problemes-d-amerique-latine.htm 

 

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