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Billet de blog 6 mai 2011

Golo et Dibou en Egypte, chroniques d'une révolution annoncée

A propos de : Golo et Dibou, Chroniques de la nécropole, Futuropolis. Ca commence comme une double histoire d’amour. Celle de Golo et Dibou, tout d’abord, lui en Egypte et elle à Paris. Mais aussi celle des deux amoureux pour ce pays, l’Egypte, et plus précisément pour un village, Gournah, situé aux abords de Louxor, dans un site riche en temples funéraires.

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A propos de : Golo et Dibou, Chroniques de la nécropole, Futuropolis. Ca commence comme une double histoire d’amour. Celle de Golo et Dibou, tout d’abord, lui en Egypte et elle à Paris. Mais aussi celle des deux amoureux pour ce pays, l’Egypte, et plus précisément pour un village, Gournah, situé aux abords de Louxor, dans un site riche en temples funéraires.

Leur album à deux voix, lui au dessin, elle à la plume, raconte comment elle a décidé de le rejoindre à Gournah, abandonnant son métier de consultante parisienne pour construire là-bas une maison, mettre en place une galerie d’art, un atelier de peinture. Le livre commence donc comme un dépaysement, avec ses paysages, ses personnages hauts-en-couleur qui vivent à côté des touristes nombreux dans la région.

Les auteurs mêlent dessins, photos, épisodes oniriques ou romantiques et anecdotes vécues, dans un mélange de journal intime et de reportage. Puis brutalement le conte de fée néo-rural au pays des pharaons tourne à la tragédie. Le gouvernement décide de développer le tourisme à outrance sur le site et de chasser les villageois qui ne donnent pas une image suffisamment aseptisée. Parce qu’ils ne correspondent pas au Disneyland pharaonique, leurs maisons sont détruites et reconstruites à 10 km dans le désert. Golo et Dibou mettent en pleine lumière la soif de profit et l’autoritarisme, au mépris du peuple, de l’ère Moubarak. Leur projet est antérieur à la révolution qui a balayé le despote en janvier dernier. Mais il permet de comprendre combien la révolte était légitime face à un tel régime, pas seulement dans une grande ville comme Le Caire mais aussi dans les campagnes égyptiennes.

SP : Qui étaient vos voisins, les habitants de Gournah ?

Golo et Dibou : Ce village était pauvre mais par de nombreux aspects, la vie y était agréable. Il faut savoir tout d’abord que si on parle de village, il comptait quand même près de 10 000 habitants, sur une zone très étendue, contrairement à de nombreuses villes égyptiennes qui sont très denses. Les habitants vivaient par familles et par clans, parfois sur les collines. Gournah est présentée pour les touristes comme une nécropole, ce que le site n’a jamais vraiment été, mais qu’il est paradoxalement devenu depuis qu’on a fait mourir le village. Les temples funéraires que les touristes visitent, datant de l’époque des pharaons, étaient plus que des lieux de cultes, de véritables symboles du pouvoir. Leur architecture monumentale manifestait la puissance du pharaon, célébrait ses victoires, réelles ou imaginaires. C’était également un lieu économique, avec des greniers, un lieu d’apprentissage, avec des écoles, un lieu de travail, avec des ouvriers, des cuisiniers, des artisans, qui représentaient la technologie de pointe de l’époque. Selon leurs croyances, leur art permettait au pharaon de vivre dans l’au-delà. Les habitants de Gournah sont peut-être leurs héritiers. Ils ont longtemps vécu de l’agriculture, leurs champs se situent à la limite entre la vallée du Nil et le désert. Mais dès le 19ème siècle la présence des sites archéologiques a déterminé d’autres activités. Ils ont longtemps été présentés comme des pillards. Mais ils s’inscrivent dans l’histoire de la recherche des antiquités par les Occidentaux. Les aventuriers-archéologues français, ou anglais, souvent liés au consulat, se sont servis de cette main-d’œuvre pour piller les sites au profit des musées européens. Beaucoup d’entre eux ont aussi été réquisitionnés par l’armée égyptienne pour construire le canal de Suez, dont il faut rappeler qu’un tiers des ouvriers mouraient à la tâche. Le gouvernement égyptien, endetté auprès des banques européennes, levait des impôts iniques sur le dos des paysans, parfois même sur les récoltes à venir. Beaucoup de paysans de Gournah se sont enfuis et cachés dans des tombes antiques, où l’armée les enfumait. Cette réputation de pillards et de bandits ne peut pas se comprendre si on ne rappelle pas tous ces éléments. Depuis 50 ans, le tourisme a constitué un à-côté non négligeable pour beaucoup d’habitants de Gournah. Ils ne récoltaient que des miettes de ce tourisme, dont l’essentiel allait au Caire. L’argent des 7000 visiteurs par jour de Louxor était directement expédié chaque soir au Caire, sans profiter à la région.

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Mais les enfants parvenaient à vendre des babioles ou des petites poupées aux touristes, des échoppes proposaient des produits d’artisanat. Des taxis collectifs improvisés permettaient une certaine mobilité. Des habitants étaient aussi recrutés sur les chantiers de fouilles, dont ils étaient devenus en quelque sorte les ouvriers spécialisés. Si l’agriculture restait l’activité principale, les miettes de tourisme dont ils disposaient constituaient quand même une activité d’appoint. Cependant, depuis ce développement du tourisme, leur présence gênait les représentants du gouvernement, ou les Inspecteurs des Antiquités égyptiennes, qui considérent que la zone est leur territoire. Ce sont souvent des citadins, pas très heureux de se retrouver là loin des grandes villes, plein de mépris pour ces paysans. Ces derniers n’avaient pas le droit de restaurer leurs maisons, il n’y avait pas de système d’adduction d’eau, sous prétexte de préservation du site archéologique. C’est totalement hypocrite quand on pense que les maisons pour les archéologues avaient, elles, l’eau courante, car on dispose de moyens techniques aujourd’hui pour ne pas abîmer ce qu’il ya dessous. Les habitants, qui doivent aller chercher l’eau dans des bidons portés par des ânes, en étaient réduits à rejeter sur place les eaux usées, ce qui est beaucoup plus dévastateur. Sans parler des ravages du tourisme de masse sur les peintures et les monuments…Gournah a une tradition d’ouverture, elle a depuis longtemps accueilli des individus divers : étudiants des Beaux Arts du Caire venus s’entraîner au dessin, étrangers amoureux du pays… L’auberge dans laquelle nous avons logé au début est ainsi la propriété d’une tchéco-australienne. Mais en 1997, un tournant a été pris avec l’attentat du temple d’Hatshepsut, qui a cause 68 morts dont de nombreux touristes. Suite à l’attentat, la police est devenue omniprésente : police antiémeute, police des antiquités, police du tourisme… Il y avait presque autant de flics que d’habitants ! La police du tourisme, par exemple, s’est mise à racketter les gamins qui vendaient leurs babioles. D’autres policiers rackettaient les taxis. Les policiers eux-mêmes étaient très pauvres, le racket leur permettait de compléter leurs salaires.Le projet consistant à raser Gournah, qui courait depuis longtemps, est alors devenu possible. Certains représentants traditionnels du village, des cheikhs, ont été mis dans la poche par le gouvernement. Ils ont incité les habitants à accepter de quitter leurs maisons pour être relogés dans le nouveau village, à 10 km dans le désert. Le gouvernement a profité de l’effritement de la société villageoise, de la solidarité et de la cohésion moindres. Les premiers à accepter ont été ceux dont les maisons tombaient en ruine, sans autorisation de les réparer. Ceux qui ne possédaient pas de terres sur place ont été plus faciles à contraindre. On leur a promis des maisons avec l’eau potable, plus solides. Mais ils ont dû abandonner leurs bêtes, qu’ils n’ont pas été autorisés à prendre. Le nouveau village est constitué de maisons toutes identiques, collées les unes aux autres, très petites. Chaque maison compte deux appartements, séparés par une mince cloison. Alors que les habitants étaient regroupés par famille, ils se sont retrouvés à côté de voisins auparavant éloignés. Le gouvernement n’a pas cherché à comprendre comment ils vivaient. Les toits sont en ciment, ce qui veut dire la fournaise l’été et une glacière l’hiver. Beaucoup de ces nouvelles maisons sont déjà très abîmées. Un mur a été construit pour bloquer l’accès au village originel.

Le nouveau village est coupé de tout. Les paysans sont loin de leurs champs. Ils sont aussi loin du tourisme, loin des chantiers de fouille, des taxis collectifs. Ils doivent marcher pendant des kilomètres, et la plupart des jeunes se sont endettés pour acheter des motos. Le manque à gagner fait que certaines familles n’ont plus les moyens de payer la scolarité de leurs enfants, alors que cette scolarisation a permis par exemple une certaine émancipation des femmes, qui n’hésitent pas à gérer des échoppes alors que c’était inenvisageable dix ans auparavant.

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SP : Est-ce que la révolution égyptienne a permis de changer les choses ?

G et D : Les destructions se sont arrêtées avec la révolution. Surtout, du jour au lendemain, la police a disparu. Il n’y avait plus non plus ni Internet, ni téléphone, ni avions ni moyens de communication. Nous étions coupés du monde. Mais la population, même dans cette campagne, soutenait le mouvement. Dès que la police a disparu, les gens se sont organisés pour assurer la sécurité, notamment la nuit, ou pour régler la circulation. Il n’y a pas eu de pillages, le sens civique a été extraordinaire. Les gens ne manifestaient pas ici, même s’il y a eu une manifestation à Louxor. Mais pour eux, la révolution marquait la fin d’un monde sans débouchés, sans espoirs. Les conditions de vie s’étaient terriblement dégradées depuis quelques temps, une malnutrition des enfants était même apparue. La répression a été terrible, au bout de quelques jours les forces de l’ordre étaient à cours de munitions. Mais la population savait qu’il n’était plus possible de revenir en arrière.Les responsables traditionnels qui avaient profité de la destruction du village sont partis, ou en prison. Le gouverneur a été limogé, ce qui est une bonne chose. Mais son remplaçant est un militaire, les militaires sont toujours au pouvoir. Il faut attendre de voir comment tout cela va évoluer, comment vont se passer les élections, si la Constitution va changer. Tout n’est pas réglé, mais les habitants sont déterminés à ne rien laisser passer. Les jeunes s’organisent en coopératives, de plomberie, d’électricité. Dans le nouveau village, ils ont construit une zaouia, une maison commune, et ont appelé ce nouveau lieu place Tahrir, place de la Libération, comme le lieu au Caire où se passaient de nombreuses manifestations. SP : Pourquoi avoir choisi de faire cet album ?G et D : Nous avons eu la volonté de témoigner de ce qu’était ce village avant d’être rasé et déplacé. Il est très déprimant d’assister ainsi à une disparition brutale, même si quelques maisons, dont la nôtre, sans doute parce que nous sommes étrangers, ont été épargnées. Nous avons voulu montrer la face cachée de ce lieu touristique, avec ses bons côtés, la chaleur et l’ouverture de ces gens, et le côté terrible de la destruction d’un village.

Propos recueillis par Sylvain Pattieu

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