Au Bourget

C’est un mouvement sans doute historique, ce décembre 2019. Plus tard on dira ça a été un coup d’arrêt, pour le néolibéralisme, ou bien ça a été la curée, la défaite. Peut-être que ça sera plus nuancé… En attendant ces textes à vif, ces chroniques du Tonnerre-Décembre 2019. Aujourd'hui, Riad m'a dit, viens avec moi au Bourget, viens voir une AG de cheminots en grève.

C’est pas une grève de deux jours, on a dit aux collègues, c’est une grève qui dure longtemps, si on veut gagner. Anasse est un syndicaliste cheminot connu, Sud Rail, il passe aux Grandes Gueules et chez Hanouna, il fait partie de ceux et celles qui portent, avec d’autres comme Fabien Villedieu, la parole cheminote, une parole ouvrière jeune et déterminée, une certaine idée de la dignité, dans les médias dominants. Il casse les préjugés et les clichés sur les cheminots. Il parle à la télé comme il parle avec ses collègues, il y va direct.

Ceux du fret et ceux de l’aiguillage, surtout des hommes, quelques femmes, sont réunis dans un préfabriqué du Bourget, leur dépôt, il y a des chasubles SNCF et des affichages syndicaux, au mur, comme dans un bar, sur un grand écran défile BFM ou LCI. C’est le jour 5 de la grève et la veille de la deuxième manifestation. On l’espère tous encore plus grande que celle du 5 décembre.

Riad m’a proposé de venir, il m’a dit je t’emmène je te ramène, tu verras l’ambiance, tu verras comment ça se passe. Nos enfants sont dans la même école, nos fils et nos filles, nos fils n’ont pas le même âge mais ils jouaient au foot ensemble, à l’Olympique Noisy-le-Sec, nos filles sont dans la même classe de maternelle, très copines. On s’est connus à la FCPE. Il concilie pas mal de choses, Riad, le travail, les enfants, il en a trois, leurs activités, le foot, le syndicalisme, la religion. Il est aiguilleur, une sacrée responsabilité, pas d’erreur possible. On habite à Noisy-le-Sec et la ville a la tradition cheminote, un nœud ferroviaire, bombardé en conséquence pendant la Guerre mondiale. Moi-même j’habite dans une ancienne maison cheminote, le père de l’ancien propriétaire en était.

On s’est dit on pose les enfants à l’école et on y va, il passe me prendre en voiture devant l’école. Il y a aussi un autre papa d’élève, dans la voiture, un de ses collègues cheminot. Hier Marseille a gagné 3 à 1, aujourd’hui la grève est bien suivie, ça fait des sujets de conversation joyeux. Les embouteillages donnent la mesure du mouvement, presqu’une heure pour aller au Bourget au lieu de quinze minutes.

Il y en a qui n’ont pas bougé en 2018, il dit Riad, ils pensaient que le fret serait épargné, maintenant ils ont compris. Les chefs qui promettaient qu’on serait préservés ne cherchent qu’une chose, à se barrer. Eux ils savent. Ils disent non, c’est une opportunité pour bouger dans la boîte, non, je veux changer d’air. En vrai ils savent. Ils ont cherché à dépecer des morceaux de SNCF les uns après les autres, à mettre certains dans des filiales, à ouvrir à la concurrence, ils nous ont divisés. Il y en a qui disaient, notre secteur, il sera préservé. Mais que ce soit le fret ou autre chose, ça reste encore des collègues. Si tu dis, je m’en fous, c’est pas mon secteur, ça veut dire que le collègue, tu parles avec lui, tu manges avec lui, tu fumes la chicha avec lui, tu connais sa famille, ses gosses, et tu dis, c’est pas mon secteur, tant pis pour lui s’il perd son job.

Riad raconte encore, il y en a qui ne font pas grève, mais ils en profitent, si on sauve la retraite, ce sera pour eux aussi. Il y a une collègue qui fait toujours grève, toujours, et le week-end dernier, elle a dit moi je bosse, c’est le week-end alors je bosse, elle est venue samedi matin, ils lui ont dit tu ouvres le poste, et quand tu pars tu le fermes, alors elle a compris, ça veut dire qu’elle était la seule à bosser, et ils lui ont dit demain dimanche pareil, tu ouvres et tu fermes, ça veut dire que si les trains roulaient, c’est parce qu’elle était là, elle et elle seule. Alors elle a réalisé, elle a pleuré, elle a appelé un collègue, elle lui a dit, tu te rends compte. Aujourd’hui elle est en grève.

Quand on arrive au dépôt, Riad me présente, il y a les cheminots et quelques étudiantes de Paris 8, je les croise dans les couloirs, elles sont en histoire, elles ont cours dans la salle en face de moi, avec mon collègue.  Il y a des palettes dehors mais il pleut, difficile de les allumer, pas de brasero à la 1995, alors on reste dans le local. Sur BFM il est question de la condamnation de Mélenchon et pas de la grève, ça énerve, sur LCI gros titre sur les 50 ans de Lizarazu, sujet crucial. Puis une des deux chaînes pose la question, l’opinion se retourne-t-elle, dans un sondage maison le gouvernement gagne deux points et les grévistes en perdent deux. La télé abuse, la télé s’éteint.

Riad connaît plusieurs de ses collègues depuis qu’ils sont tout petits, ils vous ont recruté à l’école, je dis en rigolant. Le jour de l’entretien d’embauche, on leur demande d’où ils viennent, on leur dit, c’est qui ton père ? Le père de Riad est grutier, pas cheminot. Le recruteur insiste, demande s’il n’a pas un oncle, un cousin, à la SNCF. SNCF de père en fils, c’est fini, la grande famille, ça a changé. Riad et ses collègues sont des nouveaux venus, du sang neuf pour l’entreprise, pour le syndicalisme. En 2018, ils ont fait grève et ils ont morflé, en 2019 ils recommencent, pour leur statut, pour la retraite par répartition, pour leurs enfants, pour tout le monde.

Quand l’AG commence, il est déjà onze heures, ça parle de connexions entre les secteurs en lutte, de soutien à la RATP, aux profs, de gilets jaunes et de la manif de demain. Ne pas rester seul, c’est l’idée. Tout le monde sait que ça va être dur, ça va durer. Mais cette fois il y a l’espoir de gagner.

Sylvain Pattieu

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