Gréviste solitaire

C’est un mouvement sans doute historique, ce décembre 2019. Plus tard on dira ça a été un coup d’arrêt, pour le néolibéralisme, ou bien ça a été la curée, la défaite. Peut-être que ça sera plus nuancé… En attendant ces textes à vif, ces chroniques du Tonnerre-Décembre 2019. Aujourd'hui, Malika, gréviste solitaire.

La vérité, Sylvain, elle me dit Malika (le prénom a été changé), je suis isolée sur mon site, très isolée, je suis la seule gréviste. Il n’y a pas école aujourd’hui alors on ne se voit pas à la sortie, on discute par téléphone.

Comme Riad, je connais Malika par l’association des parents d’élèves. Elle élève seule sa fille qui est en CP. Le père s’est fait la malle quand elle était petite, depuis quelques temps il donne des nouvelles, veut de nouveau voir sa fille. C’est compliqué.

Malika bosse elle aussi à la SNCF, aux ressources humaines, dans une entité qui s’occupe notamment des agents ferroviaires chargés de la sécurité. Son père venait du Maroc, il a donné 35 ans de sa vie à la SNCF, sur les voies, pour une paie et une retraite de misère. En janvier 2018, avec 800 de ses collègues, ils ont gagné leur procès contre la compagnie pour discrimination. Ces « chibanis », « cheveux gris », tous venus du Maroc dans les années 1970, ont travaillé plus longtemps, affectés aux charges les plus dures, pour des salaires et des retraites inférieurs. Je le croise parfois, son père, à la sortie de l’école, avec sa petite-fille. Un vieux monsieur toujours bien habillé, très poli et très digne.

Malika est entrée dans la même boîte que son père, elle a fait du commercial, du guichet. En 2007, elle a connu un braquage comme dans les films, flingue sur la tempe, donne-moi la clef du coffre, donne-moi le fric. Ça l’a traumatisée alors elle a voulu progresser en interne, elle est entrée aux RH.

Malika n’a pas manifesté mardi 10 décembre. Trop compliqué d’y aller avec sa fille, dont la maîtresse était en grève. Aujourd’hui, c’est bien triste, on ne fait plus de manif avec ses enfants. Trop risqué. Le 5 décembre, départ Gare de l’Est, c’était pratique depuis Noisy-le-Sec. Le 10, ouest de Paris, ça s’est corsé. Je m’étais débrouillé avec ma compagne, elle était d’accord de garder les enfants pour que, sans transports en commun, je puisse aller à la manif en vélo. Dans chaque famille, on s’arrange comme on peut. On avait regardé sur la carte, ça faisait 16 kilomètres pour y aller, 16 pour revenir. En 95, c’était le covoiturage, en 2019 c’est le vélo, la trottinette, les pistes cyclables sont remplies, on ne sait si c’est pour aller travailler ou manifester. Je me tâtais, de faire tout ce vélo, mais j’étais décidé. Après tout, une fois, dans un festival littéraire, j’ai rencontré Raymond Poulidor. Je suis donc parti, j’avais préparé ma pancarte, j’essayais d’avoir fière allure. Mon vélo a eu un problème, j’ai dû rebrousser chemin.  

Les manifs du 10 décembre ont été plus petites que celles du 5, c’est sûr, on est sans doute beaucoup à ne pas avoir pu y aller. On garde les enfants, on suit les nouvelles, on fait la manif par procuration. On a déjà noté le 17 décembre, on essaiera de s’organiser. On regrette ce temps pas lointain où on manifestait en famille sans crainte du LBD ou des lacrymos.

Ça pourrait être une belle histoire, Malika et la SNCF, la fille de chibani qui fait carrière, la progression familiale du travail sur les voies aux bureaux. Mais depuis quelques mois tout se réorganise. La boîte fusionne les entités, pour faire des économies. Ils sont deux, maintenant, pour le poste de Malika. La hiérarchie a privilégié son doublon, à elle on ne donne plus rien à faire, plus de responsabilités, rien. Son père était marocain, Malika est française, à croire que les discriminations, ça s’hérite.

Je crois savoir pourquoi ils ont choisi de m’écarter moi, et pas l’autre personne, elle dit Malika. Je l’ouvrais un peu trop, selon eux. Par exemple, je gérais les ports d’armes pour les agents. Ils en ont deux ou trois différentes, pour chacune, normalement, ça fait des formations, plusieurs sessions, et aussi des séances de tir chaque année. Je l’ai signalé, j’ai obligé chacun à faire son travail, à remplir de la paperasse. Ça fait de la pression, tout ça, je suis tombée malade. En ce moment, ils doivent se dire qu’ils ont eu raison, que je ne suis pas fiable, puisque je suis gréviste. Ils nous poussent dehors comme jamais, ils nous expliquent comment refaire un CV, comment augmenter sa mobilité, ils nous aident si on veut partir pour créer notre entreprise.

Ils ont bien réussi leur affaire, ils l’ont dégoûtée, elle pense à partir. Dommage pour la belle histoire. C’est peut-être ça, le management start up nation.  

           

Sylvain Pattieu

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