Lâché en rase campagne

La semaine dernière, Mohamed Saou a été victime d’une campagne ignoble de calomnie et d’amalgames, qualifié notamment d’« islamo-servile » à propos d’opinions émises sur son compte Facebook. Cette campagne, notamment relayée par la droite et la fachosphère, a conduit le mouvement En Marche, dont Mohamed Saou était référent dans le Val-D’oise, à lui demander de se mettre en retrait.

Il se trouve que Mohamed Saou a été mon étudiant au milieu des années 2000, dans le département d’histoire de l’université Paris 8 où j’enseigne encore aujourd’hui. Je le connais peu, mais sans doute davantage que ceux qui le calomnient. Il est un pur produit de ce qu’on appelle la « méritocratie républicaine », si souvent grippée : un élève de la grande banlieue parisienne qui devient étudiant, gravit toutes les étapes de l’école puis de l’université publique jusqu’à passer un concours d’enseignement, le CAPES, et devenir professeur à son tour dans le secondaire. De mon étudiant, il est devenu mon collègue, nous nous sommes croisés dans des manifestations syndicales quand j’enseignais moi-même en lycée. Nous avions discuté de mon premier roman, Des Impatientes, qui se passe en partie dans un lycée de banlieue parisienne, et qu’il avait lu. Nous sommes devenus amis sur Facebook, cet instrument qui permet de garder un lien.

J’ai suivi avec intérêt ses engagements politiques, d’abord au PS, puis très tôt, alors qu’Emmanuel Macron venait à peine de se lancer, avec En Marche. J’étais souvent en désaccord. Moi qui partage avec Mohamed Saou un engagement à gauche, je préfère largement les idées de Jean-Luc Mélenchon à celles d’Emmanuel Macron, dont le programme économique est proche de celui de la droite. Je suis loin d’être fan du CCIF (peut-être que lui non plus, d’ailleurs, car il a simplement relayé un tweet de son président). Je peux dire sans hésiter « Je suis Charlie », même si je n’adhère pas à tout ce que fait ce journal, parce que je ne pense pas qu’il faut prendre cette expression au sens littéral. Dans un registre bien plus futile, Mohamed Saou défendait la présence de Karim Benzema en équipe de France alors que je préférais André-Pierre Gignac, par pur chauvinisme marseillais.

Dans aucune de ses publications, Mohamed Saou n’a témoigné d’une quelconque complaisance avec le djihadisme. Il n’a jamais fait preuve d’intégrisme religieux. Il ne soutient pas Erdogan mais s’est félicité de l’échec du coup d’Etat de l’an dernier, y voyant, sans doute naïvement au vu de la terrible répression actuelle, un sursaut démocratique du peuple turc. Mais ce faisant sa position n’était pas tellement éloignée de celles de nombreuses chancelleries et de nombreux responsables politiques.

Dans ses opinions, Mohamed Saou s’est toujours inscrit dans un cadre strictement républicain, citoyen. A vrai dire, pour moi qui viens de la gauche révolutionnaire, j’avais tendance parfois à trouver ses références presque trop sages.

Certes, il n’a jamais caché le fait qu’il était musulman. Il n’a pas, contrairement à certain candidat aux élections présidentielles, justifié ses positions politiques par sa foi, mais simplement expliqué d’où il parlait : un jeune Français musulman engagé en politique, soucieux des stigmatisations dont sont victimes celles et ceux qui ont la même appartenance religieuse ou culturelle. Depuis cette position, il a dénoncé les injonctions à la discrétion de Jean-Pierre Chevènement, les polémiques sur le burkini relayées par Manuel Valls. Il l’a toujours fait de façon argumentée, fermement, mais sans haine aucune.

Sauf preuve du contraire, tout ce qu’il a publié relève bel et bien du débat démocratique et non d’opinions contraires à la loi de ce pays. On peut débattre avec lui, le critiquer, mais au nom de quoi l’écarter ?

Il y a des candidats aux présidentielles qui ont fait l’objet d’enquêtes journalistiques fouillées, qui sont mis en examen pour détournement de fonds publics, convoqués devant les juges ou les policiers. Ils en appellent à la présomption d’innocence, crient au complot. Ils s’accrochent, alimentent le « tous pourris ».

Mohamed Saou, lui, n’est accusé de rien, mais dégagé sans autre forme de procès, sur la simple base d’une campagne malhonnête sur les réseaux sociaux.

Comment ne pas en conclure qu’il vaut mieux, pour faire de la politique en France, s’appeler François ou Marine plutôt que Mohamed ?

Comment accepter que l’honneur d’un homme soit ainsi jeté en pâture sur des bases aussi friables sans même que son mouvement politique ne le soutienne ? 

Mohamed Saou a coché toutes les cases : études brillantes, engagement citoyen et politique, attachement indéfectible aux valeurs républicaines tant célébrées. Il reste quand même suspect, lâché en rase campagne. Quelle terrible et inquiétante démonstration.

 

Sylvain Pattieu

Maître de conférences en histoire à Paris 8

 

écrivain

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.