Assignée, une gréviste au travail

C’est un mouvement sans doute historique, ce décembre 2019. Plus tard on dira ça a été un coup d’arrêt, pour le néolibéralisme, ou bien ça a été la curée, la défaite. Peut-être que ça sera plus nuancé… En attendant ces textes à vif, ces chroniques du Tonnerre-Décembre 2019. « Aux urgences, tu es en grève, mais tu travailles » : Morgane me raconte sa grève d'infirmière aux urgences.

« Aux urgences, tu es en grève, mais tu travailles », elle me dit Morgane.

Ce matin je ne l’ai pas croisée à l’école, en déposant les enfants. Il y avait Mamar, il est en grève depuis dix jours, il a déjà perdu 600 euros. Il l’explique à Rokia qui se demande si l’école primaire sera ouverte pour la grève, le 17 décembre : « demain, il faut que tout le monde sorte, que tout le monde soit dehors. Moi je suis né en 1976, la clause du grand-père s’applique à moi, pour nous les conducteurs de la SNCF c’est jusqu’en 1985, mais je reste en grève, parce que je ne me bats pas pour moi, je me bats pour les retraites de tout le monde ».

Je les laisse à leur discussion parce que je dois appeler Morgane. Son fils est dans la classe du mien, en CE1, sa fille dans celle de la mienne, en moyenne section. Les deux petites pratiquent aussi ensemble la danse afro-caribéenne, cours de quarante minutes interdit aux parents, ce qui nous donne régulièrement l’occasion de discuter en déambulant pour nous réchauffer dans les rues de Noisy-le-Sec. Morgane s’appelle comme ça par rapport aux légendes de la table ronde, elle a grandi entre les statues antiques et les tableaux de la Renaissance, car ses parents étaient gardiens au Louvre. Sa mère y travaille toujours et les enfants bénéficient de cette tradition familiale, en attestent de nombreuses photos mises sur les réseaux sociaux.

Morgane est infirmière aux urgences depuis dix ans, elle a fait grève pour la première fois cette année, pendant quatre mois, d’avril à juillet. On a obtenu des choses, elle me dit, des primes, l’embauche de plus de vingt personnes, aides-soignantes et infirmières, et puis tout simplement le respect du droit, on avait une demi-heure de pause pour douze heures de travail, maintenant on a une heure et ça nous change la vie, on a le temps de manger.

Morgane ne sait pas de quand date sa vocation, peut-être quand son père est tombé malade, petite, une infirmière venait tous les jours faire des soins. Ou peut-être un peu plus tard, dans les discussions avec sa grand-mère puéricultrice. Le soin, les enfants, un bac S et le concours d’infirmière réussi du premier coup. Elle a tout réussi vite, Morgane, et elle est devenue infirmière à 21 ans, aux urgences pédiatriques de Robert Debré, elle a choisi. Parce qu’elle ne peut pas rester en place, elle a besoin d’adrénaline, les urgences c’est son rythme. Tu sais, elle me dit, aux urgences tu peux voir des gamins de tous les âges, et toutes sortes de pathologies. Tu ne te limites pas à un seul aspect toute ta vie.

Elle les a goûtées de l’autre côté, les urgences, quand son fils a été gravement malade, tout petit. Il en a gardé des séquelles qui obligent à une attention soutenue. Il faut le suivre, à l’école, pour les devoirs, la psychomotricienne, le pédopsy. Le compagnon de Morgane a une formation de chaudronnier mais il ne travaille pas, il s’occupe des enfants, de l’appartement. S’ils étaient deux à travailler, ce serait compliqué, pour les horaires, pour s’occuper de leur fils. Alors un salaire pour quatre, et forcément, Morgane s’inquiète pour sa retraite : nous autres infirmières, une partie de notre salaire vient des primes, or ce n’est pas pris en compte pour la retraite. Elle m’envoie sa fiche de paye par texto, je constate. Tu sais, Sylvain, avec la réforme, nos retraites seront encore plus ridicules. Déjà, elles ne sont pas terribles. Quand j’ai commencé à travailler, la première chose que m’a dit ma conseillère fiscale, c’est de cotiser pour une complémentaire retraite.

Il y a les retraites mais pas seulement. C’est tout le système hospitalier qui craque, et ça choque encore plus quand il s’agit des enfants. La dernière fois, je prends mon service à 7h, il y avait une petite fille arrivée à 18h45 dans le service, prise en charge à 1h du matin, qui était dans un brancard depuis cette heure, faute de lits. On n’a plus de places faute de personnel, on envoie des enfants du 19ème arrondissement au Kremlin-Bicêtre, des petits Parisiens à Arpajon, dans l’Essonne, on les envoie à Fontainebleau, à Meaux, ça veut dire que les parents, quand ils vont voir leur enfant, ne peuvent pas rentrer chez eux se poser, se changer. J’ai connu ça, je sais combien c’est important. On n’a pas assez de lits d’aval, c’est-à-dire des lits pour installer les enfants après qu’on les ait soignés, pour veiller sur leur guérison, alors on joue au Tetris avec les gosses, on essaye de les placer là ou là. Ça craque à Necker, au pied de la Tour Eiffel, on en parle plus parce que ce sont des enfants de riches, ça craque à Debré, ça craque dans toute l’Ile-de-France. Mettre des lits en plus ça veut dire embaucher, mettre du matériel. Je suis restée cinq heures en déchoc avec un enfant. Le déchoc, ce sont les enfants en danger mortel, on les soigne en urgence et on doit les surveiller en permanence, celui-là allait mieux mais on n’avait pas de chambre pour le mettre une fois stabilisé. Alors je suis restée à côté de lui, j’ai fait ce qu’il fallait lui faire, mais pendant ce temps je n’étais pas avec mes collègues.

Morgane ne s’arrête plus. Elle parle des lits-portes, service de transition pour diverses pathologies, par exemple une bronchiolite, on y met les enfants une nuit, pour évaluer la gravité, si ça va mieux ils peuvent partir, sinon on les garde dans une vraie chambre, c’est normalement seulement pour la nuit, ouvert de 18h à 14h, mais ça fait cinq ans qu’ils sont ouverts en permanence, les lits-portes, ils servent d’ajustement, parce qu’il n’y a plus de lit d’aval.

J’ai fait grève pour la première fois cette année et là je fais grève de nouveau, pour nos retraites, elle dit Morgane, je fais grève mais je ne peux pas faire grève, je fais grève mais je travaille, parce qu’on est assignées, on est payées et le pire c’est que je ne suis pas sûre que je pourrais faire grève, sinon, avec un salaire pour quatre. Mais nous autres les infirmières, on ne peut pas laisser tomber les patients, si le service a besoin de dix infirmières et qu’on est onze grévistes, la direction tire au sort et il y en a dix qui doivent travailler, on se met des sparadraps grévistes mais on doit travailler, et maintenant les effectifs sont tellement justes que ça n’arrive jamais, qu’on ne soit pas assignées. On est grévistes et on travaille, on s’occupe de nos patients, on fait grève pour eux, pour améliorer l’hôpital public, parce que ce n’est pas normal que les familles attendent aussi longtemps aux urgences, que leurs enfants soient envoyés ailleurs.

Ce mardi 17 décembre, Morgane ne sera pas comptée gréviste, elle ne travaille pas ce jour-là, mais le cœur y est.

 

Sylvain Pattieu

 

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