Chroniques littéraires de l’homophobie ordinaire

Ceux qui manifesteront le 26 janvier prochain, à l’appel de la « Manif pour tous », ceux qui ont répandu l’an dernier dans les rues discours et slogans homophobes, feraient bien de lire L’été 79 et L’automne 79, de Hugues Barthes (éditions NiL), et Pour en finir avec Eddy Bellegueule, d’Edouard Louis (Seuil). Ces livres ne les convaincraient sans doute pas. Mais ils les placeraient au moins face aux dégâts provoqués par l’homophobie.

Ceux qui manifesteront le 26 janvier prochain, à l’appel de la « Manif pour tous », ceux qui ont répandu l’an dernier dans les rues discours et slogans homophobes, feraient bien de lire L’été 79 et L’automne 79, de Hugues Barthes (éditions NiL), et Pour en finir avec Eddy Bellegueule, d’Edouard Louis (Seuil). Ces livres ne les convaincraient sans doute pas. Mais ils les placeraient au moins face aux dégâts provoqués par l’homophobie. Ils feraient peut-être vaciller, dans leurs esprits, la vision idéale de la famille Papa-Maman-Enfants.  Ce que démontrent ces deux récits autobiographiques, entre autres choses, c’est que la famille, loin d’être le cadre intemporel, bienveillant, à préserver absolument, idéalisé par les manifestants bleu rose layette, est aussi, parfois, un cadre d’oppression, un lieu de violence. Il fut un temps, pas si lointain, où dire cela aurait été enfoncer une porte ouverte, mais il a soufflé depuis des vents mauvais, une tempête réactionnaire, certes, mais également une petite brise de renoncement, de synthèse molle sur l’air de « toutes les opinions, même les pires, se valent ». Un petit air de droite décomplexée et de gauche honteuse. Alors voici deux bons livres, utiles par-dessus le marché, bande dessinée pour Hugues Barthes, roman pour Edouard Louis.

9782021117707.jpgHugues Barthes était un adolescent à la fin des années 70. Edouard Louis durant la décennie 2000. Entre les deux, la dépénalisation de l’homosexualité sous Mitterrand, le PACS sous Jospin. Le Sida, Aides, Act up, la marche des fiertés, des coming-out en pagaille, une plus grande visibilité, même à la télé. Pourtant, les vieux réflexes ont la vie dure. Pourtant, il reste du chemin à parcourir et celui déjà fait reste fragile.

Presque trente ans d’écart mais les similitudes sont frappantes. Une même origine, populaire, pour Hugues Barthes et Edouard Louis : père artisan chauffagiste ou ouvrier d’usine, mère au foyer ou femme de ménage. Une enfance et une adolescence, dans les deux cas, au village, Franche-Comté ou Picardie. Un jeune homme différent, décalé par rapport aux normes viriles de son entourage, en butte aux moqueries, aux tracasseries, à la déprime solitaire, au sentiment d’être incompris, de ne pas être aimé, non pas pour ce qu’on fait, mais pour ce qu’on est. Un père raciste, l’alcool mauvais et querelleur, paroles et actes d’une extrême dureté psychologique pour Edouard Louis ; un père violent, jusqu’aux coups sur sa femme et aux menaces de mort, fusil à la main, pour Hugues Barthes, souvenir tellement effrayant qu’on ne voit son visage dans aucun dessin. Une mère fataliste et soumise dans les deux cas, comparée par Edouard Louis dans un très beau passage aux femmes, décrites par Stefan Zweig, manifestant devant Versailles, « anéanties par la faim et la misère », et qui, « à la vue du monarque s’écrient spontanément Vive le Roi ! : leurs corps - ayant pris la parole à leur place – déchirés entre la soumission la plus totale au pouvoir et la révolte permanente ». Les deux auteurs en tirent pourtant un récit sensible, éloigné du pathos et du spectaculaire, tout en retenue. Des dessins sobres, avec quelques échappées imaginaires, pour Hugues Barthes. Deux récits à distance, finalement, car chacun d’entre eux, à sa manière, s’est échappé.

été 79Car il est aussi question de transfuges, dans ces deux ouvrages. D’individus ayant fui leur milieu, chacun constitué en homosexuel en partie par le regard des autres, parce qu’ils ne participent pas aux chahuts brutaux, parce qu’ils subissent les insultes, « sale pédé », jusqu’à se les réapproprier dans une homophobie affichée le cas d’Edouard Louis. Une tante providentielle prend Hugues Barthes sous son aile. La rébellion face à son milieu d’origine passe par la musique classique, la littérature, le dessin, le désir d’aller en ville, à Montbéliard, pour y trouver un travail. C’est l’école qui donne à Edouard Louis sa planche de salut, la possibilité de quitter son village, de se réfugier dans un internat, de faire du théâtre, de découvrir la sociologie, de réussir Normale Sup : « la fuite était la seule possibilité qui s’offrait à moi, la seule à laquelle j’étais réduit. J’ai voulu montrer ici comment ma fuite n’avait pas été le résultat d’un projet depuis toujours présent en moi, comme si j’avais été un animal épris de liberté, comme si j’avais toujours voulu m’évader, mais au contraire comment la fuite a été la dernière solution envisageable après une série de défaites sur moi-même. (…) A cet âge, réussir aurait voulu dire être comme les autres. J’avais tout essayé ».

Dans ces deux ouvrages, l’homosexualité n’est pas une possibilité, elle n’est pas un choix, elle est d’abord une évidence qui ne se dit pas, qui éclate lors de moqueries soudaines, de remarques banales, d’épisodes anodins. Quand on connaît le taux de suicide important des jeunes homosexuels, on pense au slogan d’Act up, « Silence = Mort ». Ce sont les corps qui parlent, gestes, voix, attitudes. N’en déplaise aux détracteurs de la soi-disant « théorie du genre », Hugues Barthes et Edouard Louis ont été stigmatisés parce que leur attitude corporelle, leur apparence, ne correspondait pas aux stéréotypes dominants attachés à leur sexe. Leurs trajectoires de fuite sont aussi des libérations du corps, des libérations de la parole. Hugues Barthes se coupe les cheveux en arrivant en ville. Avec sa tante, il expérimente une nouvelle relation avec une adulte : « Nous nous sommes mis à parler. Enfin, surtout moi. C’était la première fois que je me confiais à quelqu’un sans retenue, et que je parlais autant. J’en avais attrapé mal à la gorge (…). Quand nous parlions, toute considération matérielle était reléguée au second plan. Seul notre corps nous obligeait à faire des pauses ». Edouard Louis découvre les « corps féminins de la bourgeoisie intellectuelle », auprès desquels ses propres attitudes ne jurent pas de la même façon.

Ces deux livres affrontent courageusement la violence des rapports sociaux, notamment l’homophobie, dans un milieu populaire. Nul doute que les classes populaires n’en ont pas l’exclusive. Mais ils montrent bien, sans tomber dans le misérabilisme, dans quelle pauvreté sociale et culturelle elle s’enracine. De nombreux récits de transfuges mettent en avant la thématique de la culpabilité, de la trahison. Les récits ici présentés sont originaux, car ce sentiment, et on le comprend à ces trajectoires, laisse place à celui d’une libération, d’un certain épanouissement. Ces deux livres sont des livres de rupture, courageuse, avec le monde de l’enfance et de l’adolescence, avec le passé. Ils mettent l’accent sur les zones d’ombre plus que sur le positivisme optimiste des démocraties libérales : l’égalité des droits est toujours un combat et dans toutes les couches de la société des représentations normatives entraînent des souffrances terribles et restent à déconstruire. 

 

extrait été 79

 

 

 

couverture automne 79

Hugues Barthes, L’été 79 et L’automne 79 (NiL, 18,50 €).

Edouard Louis, Pour en finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 17 €).

 

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