Transformer la douleur en poème

A propos de :

Maylis DE KERANGAL, Réparer les vivants (Verticales).

Marion FAYOLLE, La Tendresse des pierres, (Magnani).

 

Que faire de la douleur, la douleur infinie, celle de la mort, de la perte d’un proche ? Celle qui reste en nous. Chacune à leur manière, tels les alchimistes du Moyen-âge qui changeaient, dit-on, le plomb en or, Maylis de Kerangal et Marion Fayolle transforment cette douleur, par leurs livres superbes, en poèmes. Le récit de La Tendresse des pierres a une dimension autobiographique, celle de Réparer les vivants n’est pas explicite, mais peu importe, car l’expérience du deuil est commune aux deux ouvrages et aux deux auteures.

Il a beaucoup été question, à juste titre, de Réparer les vivants, sur Mediapart ( http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/170114/maylis-de-kerangal-quand-la-modernite-pulse ) et ailleurs. Elles sont poignantes, les pages de ce livre, l’histoire de la mort d’un jeune homme, Simon Limbres, dont le cœur pourra sauver une inconnue, en attente de transplantation cardiaque. Poignantes mais en même temps terriblement vivantes, car son livre est un chant, celui que l’infirmier Thomas Rémige consacre au jeune surfeur en état de mort cérébrale, celui des Grecs anciens pour les jeunes héros tués sur le champ de bataille, de « belle mort », afin de commémorer leur vie. Ce livre est d’une insoutenable beauté, insoutenable tout d’abord parce qu’on a suivi Simon, son corps tout entier tendu vers la vie, dans les premières pages du livre, parce qu’on apprend avec sa mère qu’il va mourir, parce qu’il y est question d’hôpitaux, de décision de transplantation à prendre en quelques heures. Mais beauté, au final, parce que le roman est écrit avec une empathie minutieuse, faisant pénétrer le lecteur, pour quelques lignes, dans l’intimité de chacun des personnages, démonstration littéraire du « Tout le monde a ses raisons » de Renoir, parce qu’il y est question de vie, virevoltante comme le rythme de l’écriture, parce qu’un décès accidentel, stupide, se charge de sens, tragédie héroïque. On est pressé de finir ce livre, parce qu’il est dur, on voudrait s’y attarder, parce qu’il est beau. On termine hébété, essoufflé.

Dans La Tendresse des pierres, Marion Fayolle parle de maladie, celle de son père. Dès les premières lignes, elle plonge le lecteur dans un conte cruel : « On a enterré un poumon de papa. C’était un jour de printemps, les arbres étaient chargés de cerises et la nature était belle. On s’habilla pourtant tous en noir pour assister à la cérémonie. Toute la famille était là. Des hommes en blanc portaient sur leurs épaules l’énorme poumon. Papa assistait avec nous à l’enterrement d’une partie de son corps. Certains reniflaient dans leur mouchoir. D’autres suivaient le cortège sans vraiment réaliser qu’un morceau de mon père venait de disparaître et que peut-être, bientôt, on lui retirerait d’autres bouts de son corps, jusqu’à l’enterrer tout entier ». La maladie est ainsi traitée, irruption déréglée, absurde. Les personnages de Marion Fayolle ont des visages semblables, ils vont pieds nus, son père est un géant, peu à peu démembré par les hommes en blanc. Les mots et les dessins sont simples, presque naïfs, et de cette simplicité même jaillit l’étrange, car il est impossible de s’y faire, à l’injustice de ce sort qui s’abat. Pour y faire face, elle l’étale pour nous dans toute son absurdité. Comme dans Réparer les vivants, aucun pathos, aucune complaisance. A travers la maladie, ses progrès vers une issue qu’on sait irrémédiable, Marion Fayolle parle de son père, tout en pudeur : un « rocher sur lequel on aurait aimé s’agripper sans se blesser ». Elle se  prend à espérer que la maladie, comme l’érosion, le transforme en galet lisse et doux : « J’avais pourtant l’impression, qu’au lieu de le polir, la maladie l’avait mangé peu à peu mais ans pour autant aplanir sa surface ».

Dans les deux livres, au milieu des larmes surgissent les sourires. Dans Réparer les vivants, cette scène mémorable où un jeune médecin italien, appelé auprès d'un mandarin pour récupérer le coeur et aider à réaliser l’opération, voit s’écraser sur son mur la pizza qu’il devait partager avec une beauté fatale. Dans La Tendresse des pierres, le père malade devient un monarque très puissant, servantes dévouées sous ses ordres, soldats blancs en pagaille assaillant son château.

Du rythme ample et rapide de Maylis de Kerangal, de celui plus lent et doux de Marion Fayolle, de ces deux livres, on ressort meurtri, mais apaisé. Elles ont pris la mort, les douleurs, l’angoisse, elles ne les ont pas guéri, nul ne le peut, mais elles en ont fait quelque chose.

 

Extrait de : Réparer les vivants.

« Le chant s’amplifie encore dans le bloc opératoire tandis que Thomas enveloppe la dépouille dans un drap immaculé – ce drap qui sera noué ensuite autour de la tête et des pieds -, et l’observant travailler, on songe aux rituels funéraires qui conservaient intacte la beauté du héros grec venu mourir délibérément sur le champ de bataille, ce traitement particulier destiné à en rétablir l’image, afin de lui garantir une place dans la mémoire des hommes. Afin que les cités, les familles et les poètes puissent chanter son nom, commémorer sa vie. C’est la belle mort, c’est un chant de belle mort. Non pas une élévation, l’offertoire sacrificiel, non pas une exaltation de l’âme du défunt qui nuagerait en cercles ascendants vers le Ciel, mais une édification : il reconstruit la singularité de Simon Limbres. Il fait surgir le jeune homme de la dune un surf sous le bras, il le fait courir au-devant du rivage avec d’autres que lui, il le fait se battre pour une insulte, sautillant les poings à hauteur du visage et la garde serrée, il le fait bondir dans la fosse d’une salle de concert, pogoter comme un fou et dormir sur le ventre dans son lit d’enfant, il lui fait tournoyer Lou – les petits mollets voltigeant au-dessus du parquet -, il le fait s’asseoir à minuit en face de sa mère qui fume dans la cuisine pour lui parler de son père, il lui fait déshabiller Juliette et lui tendre la main pour qu’elle saute sans crainte le mur de la plage, il le propulse dans un espace post mortem que la mort n’atteint plus, celui de la gloire immortelle, celui des mythographies, celui du chant et de l’écriture ».

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