"C'est pourtant là où je suis né "

Un 21 Septembre naissait Edouard Glissant à Morne Bezaudin

philosophie de la Relation , Edouard Glissant :

  
« Dans le morne de Bezaudin, en cette année 2008 : le vert pâle des carrés de jeunes cannes cède à l’obscur de la montée. Il faut quitter les certitudes, après ce temps au loin : éclats, qui nous tentent, nuit des branchages, nus, qui nous emportent de l’ailleurs !... Le chemin tourne et vire et hale. Soudain, un de ses plus gros troncs, dont les fruits luisent, comme transparents et frêles, et pourtant oublié ou jadis méconnu, des fruits ainsi fragiles sur des branches farouches. Nous flottons à pleine allure sous leurs étages. Au haut, un large net éclairage tout arrondi de soleil, et des jeunes gens accroupis sous une véranda de terre rouge, comme de tranquilles revendeurs de feuilles, ils ne veulent pas risquer un faux-dire à propos du lieu incertain de cette case, alors ils nous adressent à leur parentèle, qui voisine sous un autre abri, le frère de la mère et le père du père, dont les voix trépident soudain dans l’après-midi sec. Je réapprends tout d’un coup la langue d’en haut, un créole en jets, qui glisse et concasse en même temps. Où est cette maison primordiale, une caye, dont les murs de terre et les clayonnages, pendant ces temps, avaient fait place à des tôles rouillées, de sorte qu’elle ressemblait à la fin à moins qu’une cabane à débarras ? J’y avais accompagné, il y a quinze ans de ça, un de mes fils encore enfant. Accroché à moi, effrayé par cette image du vide et du délaissement, il s’était détourné vers le bruit désormais affaibli de la rivière d’en bas. J’avais aussi essayé de deviner au travers d’une claie les contours des ombres à l’intérieur, mais ce n’avait été qu’un gros de ténèbres, sans doute ravagé de bêtes à mille pattes et de bêtes longues rassasiées de roches à volcan.

C’est pourtant là que je suis né.

(…)
A ce moment, nous ressentons des grondements dans les dessous, les habitants avaient pour coutume de frapper sentence en ces occasions, « c’est la grande baille qui veut découler là encore », parlant ainsi du volcan qu’ils considéraient d’abord comme une montagne épaisse qui verse, et dont ils disaient à propos de son éruption finale de 1902 : « il a brûlé sur nos corps seulement tout le côté gauche ». Ils ont gardé la manie de ces grondements, un camion qui force, un tonnerre au loin, c’est pour eux encore et toujours la profondeur qui remonte dans la gueule du mont, tellement qu’il s’en est fait des traditions, et par exemple que vers la fin des années 1920 la Pelée a bien failli réintroduire dans le monde son carnage intime, qu’en tout cas elle a grondé tant que de colère, au point qu’une petite légende en a résulté, que je serais né dans un de ces débordements, et que ma mère, oppressée des mouvements de l’éruption tellement prochaine, en avait certainement bien moins souffert les tourments de l’enfantement. Pour un enfant qui sera poète, c’est une grande vanité que de songer qu’il est venu au monde dans le bruit d’un volcanique désordre, et peut-être d’une sacrée éruption, éphémère il est vrai, et qu’il en a hérité des liens profonds avec des forces qu’il ne peut pas lui-même imaginer. Ces enfouissements, du volcan qui n’arrêtait pas de parler ainsi aux gens autour de lui, ou de la maison de naissance, qui disparut dans une éruption des végétations d’en dessous, sont des chemins de la Relation, je les ai poursuivis dans cette mangrove du Lamentin, où les points consacrés dont l’eau chaude s’écoule par moments, relayée par l’eau glacée d’une nappe phréatique à peu près clandestine, qui a sans doute et par miracle échappé aux pollutions des bananiers, sont alimentés par le même mont Pelé, d’où proviennent aussi les sables noirs qui périodiquement recouvrent la plage étincelante du Diamant au sud, et qui la font ressembler pour un temps aux plages du Carbet, tout au pied du volcan. Le pays vit un rythme qu’il faut tenter de surprendre par dessous, mais en grand midi. De même, l’enfouissement mythique du poème à peine concevable, né de soi-même, aux temps où la parole était prise aux bouillonnements des premiers magmas, donna-t-il vie à tous les jaillissements de poèmes non concertés du monde, qui apparurent par la suite pour nous rassurer sur une telle légende, comme nous devinons que les laves souterraines courent d’un volcan à l’autre au long de l’arc caraïbe, sans que pas un ne sache vraiment à quel moment, ni où, elles remonteront en éruptions, peut-être pour enlever l’archipel tout entier. »

"Philosophie de la Relation" Edouard Glissant

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