L’effraction de lire

À force de dire qu’il y aurait une littérature « complexe », on favorise l’émergence de concepts aussi absurdes qu'économiquement mortifères d’une littérature « facile », de livres « faciles à lire ». Démonstration à partir d'un train de banlieue...

Où ai-je donc lu, un jour, que dans le train le portable passe mal et que « le taux chute à 72% dans les trains de banlieue » ? Ce devait être un rêve, car le quotidien en vrai me faisait penser autrement, me faisait penser, me laissait songeuse. En effet, certains signes inquiétants pourraient gravement nous affecter s’il ne restait – comme promesse d’un monde, sinon meilleur, du moins viable – que des lettres animées dans les potages des enfants.

Poursuivons. Ligne C d’un francilien, je lis. En face de moi, ou presque, on téléphone. Gentiment. Une femme. Puis une autre, celle-ci, plus fort, moins gentiment, si bien que la première lui demande, gentiment, de parler moins fort, si possible. J’en profite pour brandir le livre que je lis et que j’aimerais lire encore si, moins fort. Charge massive de la seconde, qui, après force invectives, me demande, très simplement, d’arrêter de lire, puisqu’elle ne peut pas téléphoner. Oui, en effet, c’est une idée, mais je ne sais pas qu’en faire.

Je reprends. Ligne C, quelques années auparavant. Je lis. Une femme s’assied à côté de moi, et téléphone, fort. Elle téléphone très fort, en langue étrangère, ce qui, en principe, requiert moins l’attention que le français. Mais c’est si fort, et beau, que j’en perds le fil. Je lui demande de parler plus doucement, je lui demande gentiment, en souriant. Sa réponse tombe comme un couperet : « Pour lire, il y a des endroits, ça s’appelle des bibliothèques ! » C’est vrai. Mais il arrive qu’on lise dans le train. Aussi.

Maintenant, on fait quoi ? On reprend tout et on s’explique. Monde à l’envers, tentons de remettre de l’endroit. Ce qui inquiète ici, et surtout dans l’épisode un, c’est que l’objet livre, présenté, est en question. Il manifeste quelque chose, quel qu’il soit. Quel qu’il soit ? Je ne sais pas. Est-ce le livre ? Est-ce la lecture ? Ce n’est pas moi, c’est sûr, c’est moi avec un livre et lisant. Un portrait comme un autre, une figure, une image. Je crains un instant que cette figure ne soit de plus en plus malvenue, déplacée, embarrassante. Je lis complexe, sans complexe. Je ne sais pas ce qu’est la littérature que l’on dit « complexe ». On dit surement cela pour faire simple et par démagogie.

Or la littérature est sans clivage. Elle est l’origine et la fin, sa fin. Si l’on dit complexe, c’est pour éviter ce travail lent, profond, invisible, qui creuse le sillon du savoir, un généreux apprentissage de la lecture de la littérature. On ne va pas à elle. Elle survient, on la reconnaît, à n’importe quel âge. Il suffit ensuite de la chercher et de la reconnaître encore. Cela suppose un effort sans doute mais en quoi un effort (ne pas perdre le sens de l’esprit et grandir avec), serait-il contraire à un vrai divertissement ? Par la forme que prend une pensée pour s’exprimer en langue neuve, on rencontre bien des univers, principe même du jeu et de la relation, du jeu de la relation. Sortir de soi pour y revenir plus riche et sans heurts.

A force de dire qu’il y aurait une littérature « complexe », on favorise l’émergence de concepts aussi absurdes que mortifères économiquement d’une littérature « facile », de livres « faciles à lire ». L’élite (mais qui en vérité ?) lirait le complexe quand d’autres liraient le facile (je ne dis pas simple, car simple est ce qu’il y a de plus difficile disait Léon Motchane, le fondateur de l’IHES, qui en savait long sur la littérature). Et ça, faire ça, opposer ainsi, c’est créer de la violence sourde, assourdissante. C’est faire que se hausse le ton devant un livre rejeté par principe, et avec lui, l’être qui le porte et le montre comme viatique essentiel. C’est aussi faire que s’effondre la littérature, pour laquelle il n’y aurait alors littéralement plus de place, seule, puisqu’il lui faut se qualifier. Ce compétitif est son contraire et la loi du marché contraire à sa démarche.

Heureusement, les lettres des potages feront toujours des enfants. C’est la littérature qui peut faire ça, comme le vocabulaire de Jack Spicer lui faisait quelque chose. Ainsi va la littérature, même quand elle prend le train. Son allure lui fait ça.

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