L’art de l’expérience - Les Enfants d’Isadora, de Damien Manivel

En avril 1913, Isadora Duncan perd ses deux enfants, Deirdre et Patrick, noyés dans la Seine. En 2019, un film d’une grande finesse nous plonge en trois temps au coeur de la transmission du ballet Mother qu’Isadora Dunca compose à Moscou, sur une étude de Scriabine.

Qu’est-ce qui ne ferait plus « écran » au cinéma ? Qu’est-ce qui permettrait de le détourner pour faire l’expérience de ce qu’il nous est donné de voir ? Par quelle magie certains films opèrent-ils - au sens premier de ce qui travaille -, un retour intense des émotions profondes, archaïques presque, jamais déplacées, toujours éminemment justes. Les Enfants d’Isadora, quatrième long de Damien Manivel provoque ce bouleversement espéré. Ce film est, en soi, une expérience. Et elle est encore une fois, audacieuse.

Je voudrais que ce mot pèse ici de tout son poids. Entendons : expérience au frottement de l’épreuve et la tentative d’épuiser ce dont cette épreuve est le fruit mais aussi tout ce qu’elle en peut engendrer. L’expérience est aussi un essai, ici, stupéfiant de réussite. Le film est donc à la hauteur de ce que devrait être l’art dans sa puissance créatrice : une expérience pour celui qui crée autant que celle, offerte, pour celui qui reçoit. A travers la figure d’Isadora Duncan, Damien Manivel produit, par une délicate et très subtile mise en abîme, ce vertige et ce renversement. Nous recevons de face, l’irrépressible besoin du réalisateur de comprendre un geste de création. E acceptant cette proposition, a lieu notre propre métamorphose. A cet instant, et par la puissance de la mise en scène, le cinéma devient théâtre, lieu d’une catharsis, doté de ses propres moyens.

Depuis Un Jeune poète, on sait que Damien Manivel pose chaque mot comme chaque pas de ses interprètes (davantage personnes que personnages), sur des lignes que sa sensibilité singulièrement poétique trace en conscience et lumineuses intuitions mêlées.

Que savais-je d’Isadora Duncan, femme à la tristesse infinie qui a rendu la vie à sa liberté de créer ? Et à la vie son implacable arbitraire de reprendre ? Rien ou plus précisément, presque rien, sinon sa propre fin. Ce film ne nous apprend pas, ne nous enseigne pas, là n’est pas son dessein. iI va si loin qu’il s’agit presque d’un effet. Un film-effet qui agit, fait vivre, entendre, comprendre, par strates de plus en plus profondes. Le réalisateur donne peu de repères, mais ce qui est donné est essentiel, la substance qui permet de toucher du doigt la souffrance d’une femme qui porte le deuil de ses deux enfants morts noyés. Il met l’événement à portée de nous, comme si tout le monde pouvait comprendre cela et de fait, le comprend par l’insistance de l’observation. Ce qui pénètre nos âmes en regardant l’écran dressé pour être le vecteur de toutes ces sensations, de toutes ces émotions, observant au plus près ces êtres vivre - quatre femmes qui cherchent le chemin de cette douleur et le comprennent, est un bouleversement radical. Chacun de leur geste est « entendu », délicatement cerné par le réalisateur qui le pousse à la pointe de sa sensibilité, tout comme Isadora Duncan cherchait à exprimer ce qu’elle ressentait. Si le geste n’est pas embrassé, s’il n’est pas serré au plus près, alors rien n’advient et il se perd, rentre dans l’espace/temps convenu de la projection et la représentation ne porte alors aucun sens. Interprétation et réception demandent la même intériorisation. A nous, donc, d’être vraiment présents. C’est une petite exigence à laquelle Damien Manivel a raison de nous soumettre.

Tout se passe comme si la conscience engendrait les mouvements du corps et réciproquement : comme si chaque mouvement du corps, chaque geste répété du solo Mother, composé par Isadora Duncan à la suite du drame, pénétrait la conscience et lui donnait l’intelligence de l’épreuve et toutes les nuances d’états de l’âme qui habitent un être ainsi éprouvé. C’est aussi ce qui donne forme au film, une recherche perpétuelle de la précision du geste pour dire. Et tant que le geste, le mot, l’image, dans l’art, n’ont pas trouvé la justesse qu’il faut pour exprimer l’immense trouble, il ne se passe rien.

On assiste là, au contraire, à une épiphanie écrite dans une économie de moyens extraordinaire. Ce dépouillement concentre l’énergie pour faire advenir ce qui n’est pas un message. Le message supposerait une autre forme d’expérience. Un temps suivi d’un autre temps, superposés en vain. Le temps de Damien Manivel est un temps cadré, mesuré, qui donne à celui qui observe bien, l’espace nécessaire à la compréhension d’une volonté créatrice, précise et intuitive à la fois. Ce temps permet d’épouser, littéralement, la raison de ce trouble, de l’embrasser, de le caresser, comme Isadora Duncan elle-même a dessiné ces gestes de porter, de caresser et de laisser partir corps et âmes. 

Là, perception émotion ne se distinguent pas. Nous sommes compris tout autant que nous comprenons par un renversement admirable et un don inestimable que nous fait le réalisateur : le don de partager une expérience traduite et transmise. A nous de l’accepter et de l’accueillir comme on accepte un geste, une main, une parole profonde et juste.

Quand Damien Manivel filme la lecture, par exemple, tout advient comme si dans l’acte de lire il se passait forcément quelque chose, car l’écriture, l’art qu’est la littérature - ou la danse qui est une écriture -, c’est aussi la vie. Il se passe quelque chose car il le faut, à défaut de quoi ce n’est pas vrai. Ou du moins, cela manque de cette force, de cette énergie vitale qui donne sens, la « sensation vraie ». Sa vie (celle d’Isadora Duncan) est ma vie, et Ma vie *est son journal qui devient le mien, le nôtre, spectateurs engagés dans l’élaboration de la sensation d’un immense chagrin que l’art transcende. « La vraie danse est la force de la douceur », écrivait Isadora Duncan.

Lorsque le personnage de Manon, qui doit interpréter le ballet Mother, joue avec son smartphone, un air de Bach, on retrouve quelque chose de l’écriture chorégraphique d’Isadora Duncan, cette labannotation que le réalisateur filme sous le regard de la comédienne Agathe Bonitzer qui la déchiffre, dans le premier temps du film. Ces plans ne sont pas vertigineux parce que verticaux. Ils sont vertigineux car ils s’emboîtent dans la chambre obscure de notre conscience. Ils sont une souplesse qui avance et l’élargit. Ils rappellent une construction logique et illogique à la fois, comme quelque chose que l’on voudrait sans savoir comment on le veut mais qui advient. C’est la grâce de ces enchaînements, des instants donnés qui éclairent un tout de mille facettes radieuses et font l’oeuvre.

Persona en latin est le masque que porte le comédien pour que sa  voix porte, sonne à nos oreilles. Parce que notre voix, expérience faite, parle à travers la personne d’Isadora Duncan, nous nous reconnaissons en elle, quelle que soit ou quelle qu’ait été notre vie. C’est l’immense force de ce film heureusement récompensé par le Prix de la mise en scène à Locarno et de la mention spéciale du jury à San Sebastian. Qui, mieux ici que Damien Manivel, peut filmer le souffle, l’anima ? Et ce relief d’une souffrance longtemps exposé à notre imagination, impressionne la mémoire à jamais. Les comédiennes, à n’en pas douter, ont été amenées à vivre ce geste. Le sentir est une évidence tant l’interprétation est parfaite et profonde.
En même temps que je tentais de dire quelque chose de ce film, je lisais la nouvelle traduction des Géorgiques de Virgile, par Frédéric Boyer, (Le souci de la terre, Gallimard 2019). J’ai alors, superposant ma lecture et ce film, pris davantage encore la mesure de ce qu’est l’actualisation, par le poétique, d’un sentiment, d’une expérience, par le langage rendu à la vie, par la poésie reprise et amplifiée du présent. C’est cette juxtaposition des temps (celui de la création et celui de sa réception), qui fait oeuvre et rend possible l’expérience la plus humaine qui soit, parce que la plus artistiquement précise qui se doit.
Ainsi est ce film, vivant à un point de beauté aussi terrible qu’on peut l’imaginer, ouvert à tous comme le fruit le plus juste d’une création majeure qui ne transige pas.

 

Sylvie Gouttebaron

 

*Ma vie (traduction Jean Allary), Folio, Gallimard, 1999

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